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Guerre en Syrie : témoignages de lutte et d'espoir

Combattants, étudiants, enfants. Des citoyens syriens ont été suivis par une journaliste documentant leur lutte pour survivre au conflit. Mercredi, 4 avril

De Simon Worrall

« Soudain, alors que personne ne veut d'elle, la guerre arrive et met en place une nouvelle normalité », écrit Rania Abouzeid à propos du conflit syrien dans son livre poignant No Turning Back. Pendant cinq ans, elle a suivi un groupe de citoyens vivant dans les zones tenues par les rebelles. Son livre nous permet de voir une dimension que l'on a peu montré : la dimension humaine d'un des conflits les plus violents et compliqués depuis la Seconde Guerre mondiale.

Depuis le bureau de son éditeur situé à Londres, au Royaume-Uni, elle nous explique comment les enfants apprennent le vocabulaire et les sons de la guerre, comment la CIA a armé des groupes rebelles et les a utilisés pour espionner des djihadistes et pourquoi elle pense que les pays de l'Ouest devraient apporter une aide humanitaire plus importante aux Syriens.

Dans votre livre, vous retracez cinq années de la vie d'un groupe de citoyens pris dans le conflit syrien. Pouvez-vous nous parler un peu de vous ? À quels dangers et obstacles avez-vous dû faire face dans le cadre de votre enquête ?

Je suis correspondante au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est depuis 15 ans. J'ai réalisé des reportages sur plusieurs conflits, comme les révolutions tunisienne et égyptienne. Fin février 2011, je me suis rendue à Damas pour me faire une idée de la façon dont la capitale syrienne gérait les événements. J'ai assisté à l'une des premières manifestations, devant l'ambassade de Libye. Ça a été l'une des plus importantes et des premières tentatives des Syriens de faire bouger les choses dans un pays régi depuis les années 1960 par l'état d'urgence. C'est à partir de ce moment que j'ai décidé de me concentrer sur la Syrie.

Je savais que, si quelque chose se produisait là-bas, tout le Moyen-Orient serait touché.

À l'été 2011, j'ai appris que Damas m'interdisait d'entrer dans le pays, pas parce que j'étais journaliste mais parce que le gouvernement pensait que j'étais une espionne à la solde de plusieurs pays étrangers. J'étais recherchée par trois des quatre organismes de renseignement et il m'était interdit d'entrer dans le pays. Cela m'a forcé à m'intéresser aux groupes rebelles et à entrer illégalement dans le pays par le nord en passant la frontière turque. J'ai fait cela pendant des années et j'ai même réussi à me rendre à deux reprises, en 2013 et 2016, dans des zones syriennes aux mains du gouvernement malgré mon interdiction de territoire. Ce n'était pas simple. C'est une guerre très violente et il n'a pas été facile d'enquêter.

 

Pour les pays occidentaux, le Front al-Nosra est une organisation terroriste. Toutefois, dans le portrait d'un de leurs combattants, Mohammad, vous évitez tout jugement politique ou éthique. N'avez-vous pas peur qu'en étant compatissante vis-à-vis de ce groupe violent, vous leur permettiez de faire de la propagande ?

Je ne compatis pas, je ne juge pas. Je donne juste l'information aux lecteurs et leur laisse le choix de se faire leur propre opinion. Je ne cherche pas à définir, à diaboliser, à glorifier ou à traiter qui que ce soit avec condescendance. Je veux juste comprendre. Je veux comprendre pourquoi une personne agit de la sorte, quelle est sa vision du monde et ce qui l'inspire. Je crois que les lecteurs sont intelligents et qu'ils n'ont pas besoin d'un coup sur la tête pour comprendre à quel point une personne est horrible si ses actions parlent d'elles-mêmes.

Mohammad est un homme qui s'est radicalisé jeune et a fait plusieurs séjours en prison. Ces derniers n'ont fait que le radicaliser encore plus. En 2011, une opportunité de se venger du régime de Bashar al-Assad s'est présentée à lui. Avec d'autres hommes comme lui, il a fait en sorte que la révolution pacifiste devienne violente.

À travers son histoire et celle de trois autres membres d'Al-Qaïda, on découvre comment la révolution s'est islamisée et quels rôles jouent des organisations comme Al-Qaïda sur le champ de bataille, mais aussi en politique. Mohammad a commis des crimes de guerre : il le reconnaît et en est fier. Mais mon travail n'est pas de l'apprécier ou de le détester. Mon travail, c'est de délivrer l'information.

Dans votre livre, Ruha, une des citoyens que vous avez suivi, dit : « Le destin nous a fait apprendre des choses que les enfants devraient ignorer ». Pouvez-vous nous présenter cette petite fille courageuse ? Quel nouveau vocabulaire a-t-elle appris ?

En 2011, Ruha était âgée de 9 ans. Elle apparaît pour la première fois dans le livre un matin, lorsqu'elle ouvre la porte de sa maison à des militaires qui cherchent son père, un manifestant. C'est une fillette très précoce qui assimilait tout ce qui se passait autour d'elle, même les choses que ces parents tentaient de cacher, sans résultat. Les enfants apprennent très vite et cela se reflète dans leurs jeux et la terminologie qu'ils finissent par comprendre. Ils ont par exemple appris à reconnaître le son d'un mortier et à faire la différence entre le bruit d'une balle de sniper et celui d'un canon antiaérien. L'affrontement policiers/voleurs est devenu celui des révolutionnaires contre les voyous du régime. Les enfants ont aussi commencé à intègrer les mots qu'ils entendaient dans leurs jeux et leurs activités.

Par la suite, Ruha est devenue une réfugiée. Avec sa famille, elle a fuit la Syrie parce que Tarla, sa soeur de 3 ans, souffrait d'un problème hormonal. Les rares docteurs encore présents dans la ville ont dit à leurs parents que ce problème était causé par la peur. Ils ont décidé de partir pour la soigner car il n'y avait aucun spécialiste dans leur région en Syrie.

 

Suleiman est l'un de vos personnages principaux. Il venait d'une bonne famille de classe moyenne, c'est cela ? Expliquez-nous comment il a été entraîné dans le conflit et quelle était son utilisation des réseaux sociaux, au même titre que d'autres rebelles.

Suleiman était un jeune homme privilégié : il avait ce que la plupart des personnes de son âge veulent, c'est-à-dire un bon travail, beaucoup d'argent et une famille qui avait des liens avec le régime. Il était conscient de son statut privilégié. En mars 2011, lorsque la révolution a commencé, Suleiman a manifesté car il estimait que les autres avaient le droit aux mêmes opportunités que lui. Il est donc devenu militant pour les droits civiques et se servait de son smartphone pour parler des manifestations hebdomadaires. Des milliers de Syriens ont fait cela, pour montrer au monde entier ce qu'il se passait dans leur pays.

 

En 2013, les États-Unis se sont officiellement engagés dans le conflit. Parlez-nous de Timber Sycamore et du travail d'espionnage réalisé par le Mouvemant Hazm.

Les États-Unis étaient engagés dans le conflit depuis le début, mais officieusement. Timber Sycamore, mis en place en 2013, était le nom de code du programme de la CIA destiné à armer les rebelles. Le Mouvement Hazm est l'un des premiers groupes rebelles a avoir été approuvé par la CIA : dans mon livre, je parle de certains aspects du travail clandestin mené par le groupe.

De nombreux groupes rebelles opéraient dans le nord de la Syrie et Hazm était l'un d'eux. Ce mouvement a été créé par des membres ayant quitté un groupe bien plus important, les Brigades al-Farouq. Le Mouvement Hazm était un groupe anti-jihadiste qui prônait la création d'un État civil en Syrie. Pour son travail d'espionnage, le mouvement devait localiser les combattants étrangers, tenter de découvrir qui ils étaient et quelles étaient leurs intentions, car la Syrie qu'ils imaginaient dans le futur n'était pas la même que celle des membres d'Hazm.

 

Il est impossible de parler de la Syrie sans mentionner DAESH. Pouvez-vous nous parler de ce qu'a vécu Bandar à Raqqa, la capitale du soi-disant califat de DAESH ?

La première fois que Bandar est mentionné dans le livre, il est étudiant à l'université de Homs. Il était le colocataire d'un des quatre personnages principaux du livre, Abu Azzam. Ce dernier est devenu commandant du Batallion al-Farouq. Bandar ne voulait pas participer aux manifestations : il n'aimait pas le régime du président Bachar al-Assad, mais il avait peur des représailles, non pas contre lui mais contre sa famille. Il a donc essayé de garder ses distances, même lorsque son frère a pris les armes et s'est battu avec Abu Azzam. Au début, Bandar a observé tout cela de loin. Il venait de l'est de la Syrie, non loin de Raqqa. Lorsque Homs est tombée aux mains des djihadistes, il a déménagé à Raqqa. Là-bas, il a vu les drapeaux noirs envahir la ville et a vu comment Raqqa, l'une de ses villes adoptives, se transformait en un endroit terrifiant.

Votre livre s'achève sur une note rédemptrice. Était-ce important pour vous ?

J'ai choisi de mettre le mot « espoir » dans le sous-titre car tous les individus présents dans ce livre n'ont pas perdu espoir. Ils se battent toujours et essayent de reconstruire leur vie et leur quartier. Je trouvais qu'il était important de montrer que, malgré l'horreur de la guerre, les citoyens ne mettent pas leur vie entre parenthèses et continuent de se battre pour elle. Ils se raccrochent à ce qui est unique à leur culture et leur identité, comme l'endroit d'où ils viennent, leur famille et leurs rêves. Ce sont les fondements des communautés. Chaque vie compte car elle fait partie de la mosaïque de la société. C'est vrai lorsque la mosaïque s'abîme, mais aussi lorsqu'elle est restorée.

Je veux qu'à travers ce livre, les lecteurs soient transportés sur le terrain et vivent ce qu'ont vécu les personnes que j'ai suivies, qu'ils se retrouvent face à la réalité. Ce sont de vrais individus, pas des personnages en papier. La plupart d'entre nous ne peut même pas imaginer ce qu'ils ont vécu. Je veux donc transmettre cela le plus directement possible.

 

Environ 500 000 personnes sont mortes au cours du conflit syrien et plus de 5,5 millions de citoyens ont fui le pays. Pensez-vous qu'il y a de l'espoir et que la guerre s'achèvera bientôt ?

Toutes les guerres civiles s'achèvent un jour ou l'autre. La question est quand et combien de citoyens doivent encore mourrir avant d'y arriver. Aujourd'hui, le conflit ne se limite plus aux Syriens. Les Russes, les Américains, les Turques, les Saoudiens, les pays du Golfe et les Iraniens sont engagés dans ce conflit international et compliqué. On connaît plus ou moins l'issue : Assad ne quittera pas le pouvoir. Grâce à ces alliés, il regagne des territoires et n'a donc aucune raison de partir. Toutefois, la guerre n'est pas finie. La Syrie est aujourd'hui un État très fragmenté et la réunification va nécessiter beaucoup de temps, peu importe la direction que prendra le pays.

 

Les États-Unis et les autres puissances de l'Ouest peuvent-ils faire quelque chose de plus ? Si oui, quoi ?

Ce n'est pas à moi de répondre à cette question. Je n'écris pas d'articles d'opinion et j'essaie de rester à distance de ce type d'articles. La demande en aide humanitaire est immense, mais cette dernière manque cruellement de moyens, que ce soit en Syrie ou pour les réfugiés. Ce conflit est responsable de la plus grave crise humanitaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mettons de côté la politique et concentrons-nous sur l'aide humanitaire. C'est déjà un début.

Une partie des bénéfices de No Turning Back sera reversée à Inara, une association caritative qui fournit des soins médicaux aux enfants.

Cette interview a été éditée pour des raisons de longueur et de clareté.

Simon Worrall écrit pour le Book Talk. Suivez-le sur Twitter ou sur son site internet simonworrallauthor.com.