Quel avenir pour le photojournalisme ?

Des contraintes, toujours plus nombreuses, semblent condamner le photojournalisme. Mais le pouvoir de la photographie perdure, et les nouvelles technologies donnent aux photographes de plus en plus de liberté créative.

De Lucy Fulford
Publication 28 avr. 2018, 11:15 CEST
Des migrantes nigériennes s'embrassent en pleurant dans un centre de détention pour réfugiés à Surman, en ...
Des migrantes nigériennes s'embrassent en pleurant dans un centre de détention pour réfugiés à Surman, en Libye, en août 2016. On retrouve ici des centaines de femmes, dans des conditions précaires. Pour la plupart, elles ont tenté de rejoindre l'Europe en traversant la Méditerranée à bord d'embarcations illicites. Cette photo, « Le piège à migrants libyen », a permis au photographe Daniel Etter de remporter le troisième prix du concours WPPH en 2017. Photo prise avec un appareil Canon EOS 5D Mark III équipé d'un objectif Canon EF 24-70mm f/4L IS USM.
Photographie de Daniel Etter

Parmi les facteurs impactant l'avenir du photojournalisme on compte la réduction des budgets de rédaction, une concurrence accrue et la méfiance croissante à l'égard de la presse. Mais le pouvoir de la photographie persiste, et les nouvelles technologies donnant aux photographes de plus en plus de liberté créative. Le monde est avide de narration visuelle, mais le photojournalisme pourra-t-il perdurer ?

Pour le célèbre photojournaliste Sir Don McCullin, le monde a irrémédiablement changé depuis le temps où l'on pouvait consacrer des dizaines de pages imprimées à ses reportages photos, d'où sa déclaration : « Le photojournalisme se meurt. On encourage les jeunes à se lancer dans le photojournalisme, mais c'est une voie sans issue : les journaux et les magazines s'intéressent bien plus aux personnalités qu'aux grands reportages. Ils ne veulent pas faire figurer dans leurs pages des gens qui souffrent. De tels reportages ne font pas gagner d'argent aux propriétaires des grands médias. Le photojournalisme ne s'est pas égaré, on l'a délaissé par facilité. »

Nous avons interrogé des photojournalistes et des faiseurs d'opinion dans l'ensemble de la profession sur la situation actuelle, et nous leur avons demandé leur avis sur le futur du photojournalisme à l'ère numérique.

 

Un jeune homme, né en Afrique du Sud après la fin de l'Apartheid en 1994, s'aperçoit que le racisme est difficile à éradiquer dans le pays. Photo tirée de la série Sang Afrikaner de la photographe Ilvy Njiokiktjien. Cette photo lui a valu le deuxième prix dans la catégorie « Sujets contemporains » au concours WPPH 2012. Photo prise avec un appareil Canon EOS 5D Mark II équipé d'un objectif 40mm.
Photographie de Ilvy Njiokiktjien

 

ILVY NJIOKIKTJIEN

« La marche à suivre a changé : on ne vous envoie plus en mission pendant plusieurs mois pour réaliser un projet. Donc en général, si vous voulez réaliser des projets à long-terme vous devez y mettre aussi de votre poche. »

“Pour moi, le pouvoir d'une simple photo ne changera jamais : une photo peut rester gravée à jamais dans les mémoires.”

de Ilvy Njiokiktjien

« Quand les photos de Don McCullin paraissaient dans les journaux, elles faisaient l'actualité. Aujourd'hui, si je prends une photo des obsèques de Nelson Mandela par exemple, 300 autres photographes sont présents. Il y a tellement d'images qu'on ne prend jamais l'image emblématique. Ça change tout. Vous n'êtes pas seul : il y a vos collègues, et aussi des gens avec leurs téléphones. »

« Pour moi, une simple photo ne perdra jamais son pouvoir. La photo a une vraie force : une image peut rester gravée dans les mémoires. Mais nous avons de nouvelles façons de raconter l'actualité : avec des téléphones, avec des expériences interactives en ligne et avec la réalité virtuelle. Il faut donc utiliser l'outil qui convient le mieux à chaque reportage. »

Qui est Ilvy Njiokiktjien ?

Ilvy, ambassadrice Canon, est une photographe indépendante néerlandaise qui a couvert les actualités et les enjeux sociaux dans le monde entier pour le compte d'ONG et de grandes publications mondiales. Elle a remporté le prix Canon AFJ ainsi que le prix World Press Photo Multimédia.

 

JÉRÔME SESSINI

« Je considère qu’aujourd’hui nous sommes plus libres qu'avant. Premièrement, grâce à la technologie et, deuxièmement, par donc raconter les histoires à notre façon. »

« L'un des dangers, c'est que les photographes sont désormais ciblés dans certains conflits. Et je considère que si je ne suis pas en sécurité, je ne peux pas faire mon travail correctement. »

“Nous sommes aujourd'hui plus libres qu'avant : nous pouvons raconter les histoires à notre façon.”

de Jérôme Sessini

« Je crois vraiment au pouvoir d'une histoire : je me dis toujours qu'il s'agit de raconter une histoire, et non de prendre un simple cliché. Je ne cherche pas à expliquer la photographie, car elle ne peut pas raconter la totalité de l'histoire. Elle traduit bien les émotions : je crois davantage aux émotions qu'à la rationalité. Je ne veux pas dire au public "c'est comme ci", ou "comme ça". Je veux leur faire partager une émotion, et j'espère qu’ensuite ils se poseront des questions. Ce sera à eux de trouver leurs propres réponses. »

Qui est Jérôme Sessini ?

Jérôme Sessini, ambassadeur Canon, a couvert certains des événements les plus importants des 20 dernières années, avec notamment des images de zones de conflits telles que le Kosovo, la Syrie et l'Ukraine.

 

Uppgivenhetssyndrom, ou le syndrome de la résignation, semble n'exister qu'en Suède et seulement chez les réfugiés. Ces patients semblent avoir perdu la volonté de vivre. Djeneta est alitée et inconsciente depuis deux ans et demi, et sa sœur Ibadeta depuis plus de six mois. Cette photo de Magnus Wennman a été nominée pour le prix de la catégorie « People Singles » du concours WPPH 2018. Photo prise avec un appareil Canon EOS-1D X Mark II équipé d'un objectif Canon TS-E 45mm f/2,8 à bascule et décentrement.
Photographie de Magnus Wennman

MAGNUS WENNMAN

« Quand j'ai commencé, la photographie de presse se faisait à l'ancienne, mais aujourd'hui tout a changé. L'important n'est plus la technique, il s'agit plutôt de raconter des histoires, et vous avez aujourd'hui plus d'occasions que jamais de raconter des histoires. Le photographe qui reste dans les bureaux de l'éditeur à attendre que les projets lui tombent entre les mains est un métier en voie de disparition. Mais si votre métier c'est de raconter des histoires, je dirais que vous avez un très bel avenir devant vous. »

« Comme il n'y a plus beaucoup d’emplois salariés aujourd'hui, le photojournalisme s'est démocratisé : tout le monde peut en faire, même sans travailler pour un journal. »

 

“La narration visuelle est de plus en plus importante : si vous savez faire ça, vous pourrez en vivre.”

de Magnus Wennman

« Aujourd'hui vous pouvez aussi choisir si vous souhaitez réaliser un reportage visuel, vidéo, audio ou textuel. La nouvelle génération de photojournalistes travaillera d’une manière complètement différente de celle de ses aînés. Ils connaissent les possibilités offertes par les réseaux sociaux et ne se limitent pas forcément à la simple photographie. Comme on le voit partout, la narration visuelle est de plus en plus importante : si vous savez faire ça, vous pourrez en vivre. »

Qui est Magnus Wennman ?

Magnus Wennman, ambassadeur Canon, est photojournaliste depuis ses débuts dans un journal suédois local, à l'âge de 17 ans. Aujourd'hui photographe pour le plus grand quotidien scandinave, Aftonbladet, il a remporté quatre prix World Press Photo.

TOM JENKINS

« Je dois dire que le photojournalisme se porte plutôt mal en ce moment. La technologie et l'ère numérique ont été comme un choc sismique pour le photojournalisme. Tout le monde a un téléphone, tout le monde prend des photos, de sorte qu'aujourd'hui chacun se prend désormais pour un photographe. Cela a eu un impact majeur sur le photojournalisme. »

“La technologie a été comme un choc sismique : aujourd'hui, chacun se prend désormais pour un photographe.”

de Tom Jenkins

« Puisque les marchés sont désormais inondés d'images, les prix ont chuté, et on est donc très peu rémunérés par image. Les journaux ont accès à des photographes du monde entier, ce qui a eu un impact sur leur manière d'employer les photographes et de collaborer avec eux : il y a moins de photographes maison et les photographes sont payés moins cher, particulièrement dans le domaine de la photographie éditoriale et de la photographie de sport. »

« Pour gagner sa vie dans ce métier, il faut trouver d'autres moyens de se financer : par exemple, vous pourriez faire des missions institutionnelles pour vous permettre de partir photographier la crise migratoire pendant un mois ou deux. »

Qui est Tom Jenkins ?

Tom Jenkins, ambassadeur Canon,  traite les événements sportifs dans le monde entier pour les journaux britanniques «The Guardian» et «The Observer». C'est un photographe de renom, réputé pour les reportages photos intéressants qu'il réalise sur le terrain et dans le feu de l'action.

DANIEL ETTER

« Le photojournalisme a été déclaré mort depuis bien longtemps déjà, et pourtant, il existe encore. Il est encore en vie, et même en pleine forme : moins vigoureux peut-être que du temps de Don McCullin, mais ça reste un métier important. Il n'a plus l'influence qu'il avait, et ne pourra jamais la retrouver. Car le photojournalisme a été sinon remplacé, du moins complété par d'autres technologies. Je pense que la photographie jouera toujours un rôle, mais s'il se développe d'autres façons de mieux raconter des histoires visuelles, ça ne me pose aucun problème. »

“Notre plus grand défi aujourd'hui, c'est d'inspirer confiance.”

de Daniel Etter

« Notre plus grand défi aujourd'hui, c'est d'inspirer confiance. On assiste aujourd'hui à une remise en question des certitudes les plus élémentaires. Notre plus grand défi, c'est de naviguer dans cet espace où l'on doit s'efforcer d'inspirer confiance pour être considéré comme une source d'informations fiable. Je n'ai pas de solution pour que l'actualité paraisse plus digne de confiance : la seule réponse, c'est de faire du bon travail. Faire du bon travail, c'est faire des recherches, poser les bonnes questions, et s'efforcer de tout présenter avec impartialité. »

Qui est Daniel Etter ?

Daniel Etter, ambassadeur Canon,  est photographe, rédacteur et cinéaste. Dans son œuvre, il a exploré les inégalités sociales, en mettant un accent particulier sur le travail des enfants, ainsi que sur les problèmes de migration et de réfugiés le long des frontières de l'Europe et dans les zones de conflits du Moyen-Orient.

 

Pour en savoir plus sur l’avenir du photojournalisme, cliquez ici.

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