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Quelle réponse apporter aux traumatismes subis par les enfants réfugiés ?

Sur l'île de Lesbos, en Grèce, des enfants réfugiés souffrent de troubles psychologiques grandissants. Vendredi, 22 juin

De Nina Strochlic
Photographie De Robin Hammond

À l'automne 2015, Essam Daod se trouve sur une plage de l'île de Lesbos, en Grèce, lorsque des réfugiés entassés sur un canot pneumatique s'échouent sur les rives. Parmi eux, un petit garçon syrien de cinq ans en pleurs, prénommé Omar.

Essam Daod l'enlève des bras de sa mère pour lui montrer du doigt l'hélicoptère de la police qui tournoie au-dessus de leurs têtes : « Cet hélicoptère est là pour te photographier à l'aide d'énormes appareils photo car seuls les super héros comme toi peuvent traverser la mer ! » Omar sèche alors ses larmes. « Tu penses que je suis un héros ? », demande-t-il en arabe. Rassuré, le petit garçon accepte de montrer à l'inconnu le bateau dans lequel il est arrivé : « Je vais te montrer où j'étais assis, comment j'ai arrêté les vagues avec mes mains et comment je les ai tous protégés ! », fanfaronne-t-il.

À ce moment précis, Essam Daod, pédopsychiatre palestinien, réalise qu'il existe un moyen d'altérer le traumatisme lorsqu'il se produit. Peu de temps après, son organisme spécialisé dans la santé mentale, Humanity Crew, lance le « Heroes Project » (projet des héros, en français) afin de former les sauveteurs bénévoles à réécrire les souvenirs de cet hasardeux périple.

L'année dernière, une organisation médicale américano-syrienne a déclaré que la gravité du syndrome de stress post-traumatique dont souffraient les enfants syriens dépassait la définition clinique et devrait être rebaptisée « syndrome de bouleversement humain ». Les services psychologiques destinés aux réfugiés sont au cœur d'une crise invisible qui a été reléguée au second plan par les ONG et la communauté internationale. En l'absence de financement consacré à ces soins, les 1,5 million de réfugiés arrivés en Europe par les voies maritimes depuis 2015 sont laissés seuls face à ces cicatrices psychologiques.

Sur l'île de Lesbos, 8 000 réfugiés sont pris au piège suite à un accord passé en 2016 entre l'Europe et la Turquie, lequel a sectionné leur route principale. Depuis, leurs conditions de vie et les perspectives d'une vie en Europe n'ont fait que de se dégrader. Le plus grand camp, situé à Moria, est au-delà de ses capacités et certains habitants y dépérissent depuis des années. Le sentiment de désespoir et d'interminable détention a conduit certaines personnes à commettre l'irréparable : en mai, un réfugié s'est immolé par le feu devant un bureau d'appui en matière d'asile, au sein du camp.

« Ces personnes pensent que leur débâcle s'achève une fois qu'elles obtiennent le statut de réfugiés. Or, elle ne fait que commencer », déplore Samantha Nutt, fondatrice de War Child, une organisation qui apporte un enseignement ainsi qu'un suivi psychologique aux enfants se trouvant dans des zones de conflit de par le monde. « Les dangers auxquels ils sont confrontés s'intensifient une fois qu'ils ont le statut de réfugié. »

Un sauvetage se déroule bien souvent dans le chaos. Lorsque les équipes de sauvetage s'approchent d'un bateau, elles déclenchent une vague de panique. Les passagers déshydratés et victimes d'insolation crient, éclatent en sanglots et sautent parfois en pleine mer, terrifiés à l'idée d'être renvoyés chez eux. Ceux et celles qui fuient par les voies maritimes entretiendront une peur de l'océan pendant des années, notamment les enfants.

Lorsque des membres formés par Humanity Crew viennent en aide à des réfugiés sous le choc, ils félicitent les enfants d'avoir sauvé leur famille, leur demandent des autographes et les prennent en photo. 15 minutes plus tard, les enfants se métamorphosent : confiants, ils racontent comment ils ont sauvé la situation. Une fois installés dans un campement de l'île de Lesbos, des histoires et des chansons relatant leur bravoure circulent.

« Le cerveau des enfants est doté d'une incroyable élasticité », explique le pédopsychiatre. « Si vous intervenez correctement lors du traumatisme, vous pouvez faire d'une épreuve traumatisante une expérience valorisante. »

En 2015, alors que des milliers de réfugiés arrivent quotidiennement par bateau sur les côtes grecques, Essam Daod se rend sur l'île de Lesbos pour y être médecin bénévole. Une fois rentré en Israël, il commence à faire des cauchemars, hanté par la vision d'un enfant qu'il a sauvé des eaux. « Ok, je l'ai sauvé, le massage cardiaque et le bouche-à-bouche ont fonctionné. Mais après ? », s'est dit le pédopsychiatre.

« Cet enfant sera traumatisé à vie. Si je ne suis pas en mesure de lui prodiguer des soins psychologiques, je n'aurais pas dû lui apporter des soins vitaux. »

Afin de combler le vide en matière de soins psychologiques, il cofonde Humanity Crew. La petite équipe adopte une approche nouvelle : au lieu de soigner ces traumatismes psychologiques comme les effets secondaires du déplacement, elle les considère aussi importants, si ce n'est plus, que les couvertures et la nourriture. « Les premiers soins ne peuvent pas se cantonner qu'au corps, l'âme et l'esprit sont tout aussi importants », affirme-t-il.

En mer, ils enseignent aux sauveteurs à réinterpréter le récit des événements traumatisants à mesure qu'ils se déploient. Puis ils s'attaquent à chacune des quatre phases de traumatisme que traverse tout réfugié : quitter son foyer, passer par un centre ou un camp de transit, demander l'asile et se réinstaller dans un nouveau pays.

À l'étranger, les réfugiés, en particulier les mineurs, font face à une multitude de nouveaux dangers. En raison du sous-financement des besoins humanitaires — il manque 1,5 milliard de dollars au budget annuel de l'agence des Nations Unies pour les réfugiés —, de nombreux exilés quittent les camps dangereux et vétustes afin de chercher un emploi. Selon l'UNICEF, sur près de 22 500 enfants réfugiés en Grèce, seule la moitié d'entre eux sont scolarisés. Puisque la majorité des pays interdisent aux réfugiés de travailler dans le secteur formel, ils se tournent vers les emplois officieux (mendicité, prostitution, travail au noir...).

Bien que les troubles psychologiques chez les réfugiés fassent l'objet d'une sensibilisation accrue, la prise en charge reste sous-financée et peu prise au sérieux. « Nous devons élargir bien plus la définition d'aide en cas d'urgence et tenir compte non pas seulement des risques physiques mais aussi des risques psychologiques », ajoute Samantha Nutt. « L'impact des interventions psychologiques est perçu comme léger, en comparaison aux interventions jugées plus "concrètes", comme le nombre de couvertures distribuées ou de tentes montées. »

Selon M. Daod, la priorité n'est pas mise sur les projets d'ores et déjà existants qui se saisissent des troubles mentaux en Grèce. En règle générale, ils sont gérés par des personnes ne parlant pas l'arabe ou qui ne tiennent pas compte du contexte culturel dans lequel est survenu le traumatisme. Autre tendance néfaste : des bénévoles à court terme tissent des liens très forts avec des enfants avant de partir. D'après le pédopsychiatre, des bénévoles non formés ne seraient pas chargés d'assister les survivants d'une fusillade dans une école aux États-Unis. Il devrait donc en être de même pour les survivants de guerre d'un camp de réfugiés.

Il serait judicieux de s'attaquer à ces questions le plus tôt possible, au risque qu'une vision à court terme ouvre la voie à une génération perdue. En l'absence de réponse efficace à la crise des troubles psychologiques qui touchent les enfants réfugiés, Essam Daod se montre peu optimiste. « Le terrorisme ne recrute personne. Il vient combler un vide et les troubles mentaux forment un gouffre énorme », explique-t-il. « [ Des extrémistes ] viendront donner un sens à ces jeunes lorsqu'ils seront assis dans les bidonvilles d'Athènes depuis des années. »

Quelles que soient les conséquences futures, celles et ceux en quête d'une nouvelle vie en Europe ont été témoins des pires facettes de l'humanité et se retrouvent désormais dépourvus de moyens pour gérer cela. Après la guerre, aucun « retour à la normale » n'existe pour eux. « L'idée selon laquelle ils pourraient retrouver une vie normale relève du mythe », affirme la fondatrice de War Child. « La seule chose que nous pouvons faire est d'aider ces personnes à surmonter ces épreuves, mais cela demande une vision à long terme et des ressources. La plupart des gouvernements ne voient malheureusement que le court terme alors que ces personnes décrocheront de façon irrémédiable. »

Ce reportage est le fruit d'une collaboration avec Médecins Sans Frontières.