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Inde : enquête sur la mafia du sable

L'Inde est, après la Chine, le deuxième pays consommateur de sable de construction, une ressource qui se raréfie et dont la valeur ne cesse d'augmenter.lundi 1 juillet 2019

De Paul Salopek
Photographie De Paul Salopek
Sur la rivière Son dans l'État indien de Bihar, près de 300 camions défilent chaque jour pour recevoir leur cargaison de sable. Dans le pays, l'essor du marché de la construction dépouille les rivières de leur lit de sable, l'un des ingrédients principaux du béton. Les écologistes assurent qu'à ce rythme, l'extraction du sable des cours d'eau n'est pas durable et constitue une réelle menace pour l'hydrologie, la faune et la flore.
Le projet Out of Eden Walk de l'écrivain et explorateur National Geographic Paul Salopek est un carnet de voyage dans lequel le journaliste retrace, à pied, le périple des ancêtres de l'Homme à travers le monde. Cet article est le dernier en date publié depuis l'Inde.

« Vous êtes journaliste non ? Vous vous intéressez à l'extraction de sable ? »

Oups, on a un problème.

La patrouille locale. Ils sont quatre. Armés jusqu'aux dents, les yeux sombres, ils viennent de stopper net leur 4x4 blanc pour interroger mon acolyte Siddharth Agarwal, et moi-même, près d'un dhaba, une sorte de relais routier du nord de l'Inde. Notre table en plastique vacille à chaque passage de poids lourd. Que peuvent bien transporter ces colonnes entières de véhicules ? Un torrent de sable, le lit dragué du fleuve Indus et de ses affluents qui traversent l'État indien de Madhya Pradesh, l'un des plus démunis du pays. Chaque cargaison est expédiée vers de lointains sites de construction. La plupart d'entre elles sont illégales. Le sable est une denrée lucrative en Inde. Il alimente un marché noir à la fois protégé et attaqué par les milices. Les mineurs de sable ont tué plusieurs agents des forces de l'ordre qui tentaient de mettre un terme à l'exploitation minière des fleuves indiens. Ils ont assassiné les journalistes qui osaient révéler leurs pratiques interdites de déblai des cours d'eau. Argawal et moi échangeons un regard inquiet.

« On cherche des journalistes qui pourraient nous aider, » s'écrie l'un d'entre eux pour couvrir le bruit du trafic.

Vraiment ?

« Oui. Les autres plus loin sur la route se servent trop dans les camions, » nous dit-il. « Ils nous laissent peu d'argent. Nous avons les documents qui le prouvent. Ce n'est pas juste. Nous voulons en parler aux médias. »

L'Inde. Ici, tout le monde se plaint, même la mafia du sable.

Des mineurs de sable extirpent leur précieuse denrée du Gange, dans l'État d'Uttar Pradesh. L'extraction manuelle est autorisée par les autorités. Les mines illégales utilisent quant à elles des engins lourds.

Aux yeux du monde, le sable peut apparaître comme un choix étrange de marchandise de contrebande. Cette ressource modeste n'est rien d'autre que de la roche moulue après tout, des petits grains de silice et de quartz emportés par les rivières suite à l'érosion des montagnes. L'exploitation illégale du sable n'évoque pas la même noirceur que les « diamants de sang » par exemple, ni ne suscite les mêmes émotions que le trafic d'animaux. De plus, on pourrait croire que les réserves de cette marchandise sont infinies, mais c'est absolument faux. (Paul Salopek a filmé des mineurs au travail sur deux rivières, la Betwa, dans l'État d'Uttarr Pradesh, et la Son, dans l'État de Bihar.)

Notre civilisation repose entièrement sur le sable : béton, goudron, céramique, métallurgie, fracturation hydraulique et même le verre de nos précieux smartphones, tous requièrent la contribution de cette humble substance. Le sable des rivières est ce qu'il se fait de mieux : les grains du désert sont souvent trop arrondis pour servir de liants dans l'industrie et le sable marin est corrosif. Cependant, une étude réalisée par l'ONU estime que la consommation mondiale de sable qui s'élève à plus de 40 milliards de tonnes par an atteindrait aujourd'hui le double du volume de sédiments naturellement charriés par la somme des fleuves et rivières du monde entier.

De nous jours, le sable atteint une telle valeur qu'il est expédié sur de très longues distances : l'Australie en envoie des navires entiers à l'Arabie pour ses projets d'îles artificielles. En tant que bâtisseur du monde, la Chine occupe la première place des consommateurs de sable. Entre 2011 et 2014, les Chinois ont coulé plus de béton (composé essentiellement de sable) que les États-Unis au 20e siècle. Juste derrière la Chine on retrouve l'Inde et ses mégapoles, ces villes qui accueillent plus de 10 millions d'habitants.

J'ai été plusieurs fois témoin de cet appétit granuleux sur les 3 700 km qu'aura duré mon voyage à pied à travers le pays.

Les pelleteuses arrachent les lits de sable de nombreuses rivières et ne laissent dans les canaux que le socle rocheux, le limon et l'argile. Des barges de fortune acheminent d'énormes tas de sables vers des ports rudimentaires. Les routes indiennes sont déformées et accidentées par les armadas de poids-lourd transportant du sable. Les dégâts infligés à l'environnement par cette industrie très peu contrôlée sont incalculables.

Deux mineurs artisans chargent leur charrette sur la rivière Ken dans le nord de l'Inde.

« L'extraction de sable peut modifier le cours des rivières, » indique Rishikesh Sharma, biologiste du gouvernement à la retraite ayant travaillé plusieurs années au National Chambal Sanctuary, une réserve indienne qui accueille des espèces protégées comme le gavial du Gange ou  le dauphin d'eau douce. « L'exploitation des rivières pour leur sable constitue une réelle menace pour la faune car elle supprime les habitats nécessaires au repos et à la ponte des animaux. »

L'extraction de sable a également des effets directement nuisibles pour l'Homme.

Priver les rivières de sable provoque également la chute du niveau des nappes phréatiques, un phénomène très préoccupant en Inde où des millions de personnes subissent déjà les conséquences dramatiques de pénuries d'eau historiques. L'extraction massive de sable a également entraîné l'érosion des deltas à travers toute l'Asie à l'origine d'importantes pertes de terres pour les communautés côtières et d'une amplification de la hausse du niveau des mers liée au changement climatique.

Les autorités indiennes déclarent faire le nécessaire pour mettre de l'ordre dans cette pratique.

L'État d'Uttar Pradesh a interdit l'extraction de sable jusqu'à ce que les lits de ses rivières ne retrouvent un niveau de sable normal. D'autres régions ont opté pour une interdiction pure et simple des opérations d'envergure industrielle. Des permis sont utilisés pour plafonner les récoltes… en théorie. Mais les profits générés par la folle expansion du secteur de la construction permettent d'outrepasser les lois censées réglementer l'extraction de sable.

Sur les rives de la rivière Betwâ dans l'État de Madhya Pradesh, nous rencontrons des mineurs méfiants établis dans des camps rudimentaires. Ils nous parlent des ouvriers et des tentes emportés par les brusques lâchers de barrages. En bordure du Gange, sur les terres de l'État d'Uttar Pradesh, les ouvriers à la manœuvre des pelleteuses grappillent les sables situés sous les ghats de crémation où les Hindous incinèrent leurs défunts. Sur la rivière Son, dans l'État de Bihar, une exploitation à grande échelle emploie des milliers d'hommes travaillant en roulement au chargement de 300 camions de sable par jour pour un salaire de 500 roupies (6,40 €) par cargaison : soit le double d'un ouvrier agricole.

« C'est impossible d'épuiser les réserves de sable de la Son, comment vous pouvez dire ça ? » rétorque Vinay Kumar, un ouvrier de 22 ans. « À chaque mousson du sable est charrié. »

Il reconnaît tout de même que le lit de la rivière Son a baissé d'au moins 1,80 m depuis qu'il a commencé à travailler dans cette exploitation, alors qu'il était encore adolescent.

Retour sur la rivière Sindh, ou plus précisément au relais routier, toujours en compagnie du quatuor patibulaire extorqueur de sable qui nous cuisine, Argawal et moi, et qui semble en savoir plus que quiconque sur l'avenir du secteur.

« La rivière finira par s'assécher, » prédit leur chef.

Il est franc, candide et se fait appeler Rajiv Yadav.

Yadav affirme que la mafia du sable ne quittera pas l'Inde de si tôt car elle compte parmi ses membres de nombreux entrepreneurs et figures politiques. La seule « commission » de la police fait gonfler le prix du sable de la région de 15 000 roupies (190 €) le chargement à 40 000  voire 80 000 roupies (511 à 1022 €). C'est scandaleux. Tout ce qu'il demande, c'est un peu de justice : sa part. Et lorsque les réserves de sable naturel auront été épuisées alors peut-être sera-t-il possible d'en créer artificiellement, en broyant des rochers, ou des briques, qui sait ?

 

Cet article a initialement paru sur le site Web National Geographic consacré au projet Out of Eden Walk. Suivez le journaliste Paul Salopek à travers son incroyable voyage à cette adresse.  

Paul Salopek a remporté deux prix Pulitzer pour son travail en tant que correspondant à l'étranger pour le Chicago Tribune. Retrouvez-le sur Twitter @paulsalopek.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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