En Inde, les femmes exigent le droit à la sécurité

Depuis une agression abominable qui a choqué le pays tout entier, les Indiennes ont exigé - et obtenu - plus de protection contre le harcèlement et les agressions dans l'espace public.

mercredi, 18 décembre 2019,
De Nilanjana Bhowmick
La journaliste Nilanjana Bhowmick travaille sur l'émancipation des femmes et sur des sujets politiques. La photographe ...
La journaliste Nilanjana Bhowmick travaille sur l'émancipation des femmes et sur des sujets politiques. La photographe Saumya Khandelwa se focalise sur les questions de genre et sur l'environnement. Toutes les deux sont basées à New Delhi.

Les chiffres sont sinistres. En 2011, le Bureau national des registres criminels a dénombré 228 650 crimes et délits contre les femmes, dont des meurtres, des viols, des enlèvements et du harcèlement sexuel. Cette année-là, une étude internationale a situé l’Inde à la quatrième place des pays les plus dangereux pour les femmes, derrière l’Afghanistan, la République démocratique du Congo et le Pakistan.

La façon dont les femmes sont traitées dans les lieux publics a été une source de frustrations pendant des générations. Mais le cas de Jyoti Singh – également appelée Nirbhaya en Inde – a marqué une rupture, la fin du consentement traditionnel des femmes à accepter que le danger fasse partie de leur vie quotidienne. Nirbhaya signifie « sans peur », en hindi. En 2012, cette étudiante en médecine a été victime d’un viol collectif, à l’intérieur d’un bus privé, par six hommes ivres, qui ont ensuite introduit dans son corps une barre de fer, avant de jeter leur victime sur la chaussée. Nirbhaya a succombé quelques jours plus tard. Les agresseurs ont été arrêtés, jugés et (excepté un mineur) condamnés à mort – un dénouement inhabituel dans un pays où seul un viol sur quatre entraîne une condamnation. Plus remarquable encore a été la réaction de la société indienne. Jour après jour, des femmes ont manifesté dans les rues, en entonnant « Liberté sans peur ! »

Cela semble avoir mis en branle un changement durable. Des organismes locaux et nationaux ont financé de nouvelles initiatives pour la sécurité des Indiennes. En 2013, le pouvoir en place a alloué l’équivalent de 130 millions d’euros à des mesures destinées à renforcer leur tranquillité dans l’espace public. Le gouvernement actuel a promis près de trois fois cette somme pour faire de huit villes majeures du sous-continent, y compris Delhi, des endroits plus sûrs, mieux éclairés et, si possible, plus bienveillants envers les femmes.

Les premières étapes sont en cours. À Delhi, le commissariat propose aux femmes des programmes gratuits d’autodéfense sur dix jours, et la police en organise dans la ville pour des groupes importants. Dans l’État méridional du Kerala, des unités de police exclusivement féminines (la Patrouille rose) parcourent les rues et répondent aux appels d’urgence passés par des femmes. Le rose est la couleur attribuée à la plupart des services réservés aux femmes dans les transports publics urbains. Les rickshaws motorisés de couleur rose sont destinés aux passagères. Le métro a aussi des wagons séparés pour elles. Aux contrôles de sécurité dans les gares, les femmes ont leurs propres files.

Est-ce la seule façon de procéder pour que les femmes soient aussi à l’aise que les hommes dans les espaces publics ? On peut voir les campagnes de hashtags (mots-clés) des Indiennes sur les réseaux sociaux : #TakeBackTheNight, une initiative internationale, a permis à des Indiennes audacieuses de marcher ensemble dans les rues après la tombée de la nuit. L’an dernier, via #MeetToSleep, 600 femmes à travers le pays ont pu dormir une nuit dehors en sécurité – ce que les hommes aiment souvent faire.

Changer la perception d’hommes qui voient les femmes comme des intruses dans l’espace public n’est pas aisé. Mais pas impossible.

 

Extraits de l’article de Nilanjana Bhowmick « Le droit à la sécurité » publié dans le numéro 242 de National Geographic Magazine.

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