Barcelone au temps du coronavirus

S’il est vrai que le confinement a vidé la ville de ses touristes, l’optimisme des habitants, lui, fait chaud au cœur.

mardi, 14 avril 2020,
De Isabelle Kliger
La Sagrada Família de Barcelone est désormais fermée aux visiteurs depuis le 13 mars en raison ...

La Sagrada Família de Barcelone est désormais fermée aux visiteurs depuis le 13 mars en raison de l’épidémie du coronavirus. Un porte-parole du monument emblématique nous livre qu’il puise son inspiration dans ce bâtiment qui « a survécu aux guerres et aux difficultés qui ont entravé son chemin. »

Photographie de Edu Bayer

Chaque année, trente millions de touristes environ visitent Barcelone, située dans le nord-est de l’Espagne. Ils se délectent de ses monuments, se prélassent sur ses plages et s’imprègnent de la culture catalane. Ces visiteurs sont pour beaucoup des croisiéristes (près de 3,2 millions en 2019) qui jettent l’ancre dans le plus grand port de la Méditerranée.

Près d’un cinquième des revenus du secteur commercial provient des dépenses touristiques. Pourtant, bon nombre d’habitants de Barcelone déplorent les répercussions négatives du surtourisme.

Aujourd’hui, plus rien n’est comme avant, ni pour les voyageurs ni pour les résidents. Depuis que le coronavirus a commencé à se propager fin février, les touristes ont disparu et les mesures de confinement appliquées sont des plus strictes.

Faisons un petit tour du côté de la ville…

 

DES RUES COMPLÈTEMENT DÉSERTES

Début avril. Le soleil darde ses premiers rayons sur les ruelles médiévales de Barcelone. Tout porte à croire que la situation est idyllique mais le silence qui y règne ne laisse présager rien de bon. Les places qui grouillaient de vie il y a à peine quelques semaines sont désormais complètement vides. De temps en temps, un habitant passe en coup de vent, le visage à moitié recouvert par un masque et des sacs de courses à la main. Ses yeux sont rivés au sol pour ne pas attirer l’attention.

Des rues habituellement très animées comme celles qui entourent la basilique Santa Maria del Mar, bâtie dans un style gothique catalan au cœur du quartier d’El Born, sont complètement désertes depuis la propagation du coronavirus.

Photographie de Lorena Ros

L’Espagne a été mise en quarantaine le 14 mars dernier. Les instructions sont claires : tout déplacement est interdit sauf pour aller travailler, faire ses courses ou se faire soigner, sous peine d’écoper d’une amende qui peut aller de 100 euros à la prison ferme. Cependant, les conséquences juridiques inquiètent beaucoup moins que le virus lui-même qui a coûté la vie à plus de 15 000 personnes, faisant de l’Espagne le troisième pays le plus endeuillé au monde, derrière l’Italie et les États-Unis.

Les habitants n’ont pas l’habitude de rester cloîtrés chez eux. En Espagne, les deux tiers de la population vivent en appartement. On comprend mieux pourquoi ils passent beaucoup de temps dans la calle, la rue, quand arrivent le beau temps et les longues soirées d’été. En période de confinement, aucune activité physique extérieure n’est permise. Les interactions sociales sont, elles aussi, proscrites. Cependant, tous les soirs à 20 heures, les résidents se donnent rendez-vous sur leurs balcons ou à leurs fenêtres pour rendre hommage au personnel soignant, un élan de solidarité qui se répand aux quatre coins du monde.

Un homme rentre chez lui après avoir fait les courses, une des rares activités permises en temps de confinement à Barcelone.

Photographie de Edu Bayer

QU’EN EST-IL DES SITES TOURISTIQUES ?

Interminables sont les files de visiteurs en temps normal autour de la Sagrada Família, basilique inachevée d’Antoni Gaudí et plus célèbre attraction touristique de la ville. Depuis sa fermeture le 13 mars, le monument emblématique baigne dans un silence sépulcral. « Nous ne pouvons prévoir l’avenir mais nous sommes convaincus que la Sagrada Família pourra rouvrir ses portes dans quelques semaines », affirme Oriol Llop, responsable de la communication du monument. « Nous ferons face à tous les défis, tout comme la Sagrada Família a survécu aux guerres et aux difficultés qui ont entravé son chemin. »

La Casa Milá, mieux connue sous le nom de la Pedrera, est un autre édifice mythique de Gaudí. Avant sa fermeture le 14 mars, le nombre de visiteurs avait déjà diminué de 65 %.

Le long de La Rambla, l’avenue la plus célèbre de Barcelone, des chaises empilées attendent le retour des clients.

Photographie de Lorena Ros

Marwa Preston est à la tête de Wanderbeak, une société qui organise des visites gastronomiques guidées. Avant l’apparition du virus, la saison s’annonçait particulièrement exceptionnelle, nous confie-t-elle. Cependant, elle ne perd pas espoir : « Contrairement à la crise financière de 2008 qui a provoqué de grosses pertes d’argent, cette pandémie nous pousse à rester chez nous et donc à nous abstenir de dépenser. « Quand tout rentrera dans l’ordre, nous aurons besoin d’étancher notre soif de voyages et de nouvelles expériences avec l’argent économisé pendant ce temps », souligne Preston qui prévoit déjà une dégustation guidée de vins et de vermouths une fois le confinement levé pour aider les bars et les restaurants locaux à remonter la pente.

Inés Miró-Sans, co-fondatrice de l’hôtel-boutique Casa Bonay, partage son optimisme. « Cette situation a éveillé un sens d’appartenance à la communauté que je n’avais jamais ressenti auparavant », dit-elle. « Nous nous serrons les coudes. Les hôtels qui sont d’habitude en compétition travaillent ensemble avec un esprit d’équipe. »

 

L’IDENTITÉ CATALANE

Depuis quelques semaines, un élément est au cœur des déclarations du gouvernement espagnol : l’unité. On assiste à un véritable changement par rapport au climat de séparatisme catalan qui faisait la une ces dernières années. Certains pensent que les questions d’indépendance sont reléguées au deuxième plan en temps de pandémie alors que d’autres, en revanche, ne sont pas d’accord.

Oriol Arechinolaza i Escuer est avocat et Marta Ginebra Domingo étudiante en droit et en sciences politiques. Tous deux sont fortement attachés au mouvement indépendantiste. Ginebra signale que le refus du gouvernement d’isoler la Catalogne du reste de l’Espagne pour freiner la propagation du virus a suscité la consternation des habitants, indépendantistes ou pas. « Lorsque le gouvernement central prend de mauvaises décisions, il s’attire le ressentiment des personnes qui sont convaincues qu’une Catalogne indépendante aurait adopté des prises de position plus adéquates. »

Les rues sont désormais désertes, comme en témoigne la photo ci-dessus, prise à Carrer de Ferran. Cependant, les Barcelonais ont foi en un avenir prospère après le coronavirus.

Photographie de Edu Bayer

Quand Ginebra et Arechinolaza spéculent sur l’avenir, ils voient les séparatistes investir dans de meilleurs services publics. « La crise du COVID-19 est l’occasion pour les partis indépendantistes de proposer des politiques économiques plus à gauche que celles mises en place par l’État espagnol, et recueillir ainsi plus de soutiens », explique Arechinolaza.

 

UN ESPOIR INFAILLIBLE

La Catalogne ne se distingue pas uniquement par un mouvement en faveur de l’autodétermination. Les habitants accordent une importance primordiale au seny qui signifie bon sens et sagesse. Bien que le virus mette le seny à rude épreuve, cet état d’esprit pourrait être une issue de secours pour aider les Barcelonais à sortir de la crise.

Xavier Bas, directeur des affaires publiques de la Fondation Catalogne-La Pedrera qui organise les visites à la Casa Milá et s’attaque à des enjeux sociaux, est du même avis. « Nous faisons preuve de beaucoup de calme et de responsabilité face à la situation. C’est en conjuguant nos efforts que nous réussirons à venir à bout de cette crise sanitaire, même si nous ignorons quand elle prendra fin. »

C’est que les Barcelonais sont résilients. Ils ont fait face aux longues décennies de dictature imposée par Franco et, lors de l’attentat terroriste de 2017, ils se sont rassemblés place de Catalogne pour scander en chœur « no tinc por » (je n’ai pas peur), comme un triomphe sur l’adversité.

À Casa Bonay, Inés Miró-Sans prépare déjà le retour des touristes. « C’est une chance inédite que nous avons. De laisser le temps au temps, de faire le point et de voir si nous pouvons procéder différemment pour faire mieux », insiste-t-elle. « Je suis fermement convaincue qu’ensemble, nous réussirons à nous en sortir, plus forts que jamais. »

 

Isabelle Kliger est une rédactrice basée à Barcelone. Elle aborde les thèmes du voyage, de la culture et du style de vie. Suivez-la sur Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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