Après le meurtre d'un missionnaire, la survie de la tribu des Sentinelles est-elle menacée ?

Si, après la mort d’un missionnaire américain, la tribu des Sentinelles est « pacifiée », elle risque de connaître le même sort que d’autres tribus des îles Andaman.

Mi-novembre 2018, la mort violente d’un missionnaire américain sur une île isolée de l’océan Indien a soulevé de nouvelles et urgentes questions relatives à la survie des tribus isolées et non contactées et à leur droit de rester libres de tout contact avec le monde extérieur.

Originaire de Vancouver, dans l’État de Washington, John Allen Chau, 26 ans, se décrivait comme un « aventurier ». Il souhaitait convertir au Christianisme une tribu recluse lorsqu’il a pénétré illégalement sur l’île de North Sentinel.

C’est sur cette île bordée de coraux et strictement interdite d’accès, que vit l’une des tribus de chasseurs-cueilleurs les plus isolées au monde, les Sentinelles. North Sentinel fait partie des îles Andaman-et-Nicobar, un archipel tentaculaire géré par l’Inde qui s’étend de l’extrémité sud de l’Inde à la côte Ouest de la Birmanie.

Personne ne sait précisément depuis quand les Sentinelles, la dernière tribu démographiquement intacte et en grande majorité non contactée des Andaman, vivent sur l’île. Toutefois, d’après certaines études, la tribu aurait quitté l’Afrique il y a des dizaines de milliers d’années.

Comme d’autres tribus isolées et non contactées du monde, notamment celles de la forêt amazonienne, les Sentinelles sont très susceptibles de développer des maladies contagieuses transmises par les étrangers et contre lesquels leur système immunitaire ne peut se défendre, ou alors très peu.

Habiles archers, les Sentinelles ont gagné la redoutable réputation d’être de farouches défenseurs de leur territoire. Les membres de la tribu, qui seraient une centaine tout au plus, sont les seuls habitants de cette île fortement boisée. Des tentatives pour entrer en contact avec eux ont déjà été réalisées, mais elles ont été accueillies par des pluies de flèches et de lances.

En 1974, alors qu’il filmait les Sentinelles depuis un bateau, le réalisateur d’un documentaire National Geographic sur les îles Andaman a été blessé après avoir été touché par une lance. Aujourd’hui encore, les célèbres photographies prises lors de cette expédition par le photographe National Geographic Raghubir Singh, qui montrent des guerriers sautillant avec des arcs et des flèches le long des plages de sable blanc de l’île, restent une preuve de la défiance de la tribu envers le monde extérieur.

En 2006, deux pêcheurs ont été tués par la tribu après que leur bateau a dérivé vers la côte alors qu’ils dormaient, ce qui renforça la redoutable réputation de la tribu. Les efforts menés pour retrouver leurs corps ont été abandonnés après que des archers ont lancé des projectiles en direction d’un hélicoptère qui tentait de se poser.

Les notes écrites le 15 novembre par John Allen Chau dans son journal après sa première tentative ratée de poser le pied sur l’île rendent la mort du jeune homme particulièrement émouvante. Alors qu’il approchait l’île pour la première fois dans sa quête d’évangéliser la tribu, une flèche transperça l’exemplaire de la Bible protégée de l’eau que John brandissait. Voyant que deux autres hommes de la tribu se préparaient à lancer des flèches, John a battu en retraite à la hâte à bord de son kayak. Il rama jusqu’aux pêcheurs qu’il avait payés un peu plus de 300 € pour l’amener à cet endroit et attendre son retour.

 

« LE DERNIER BASTION DE SATAN »

Dans son journal, John se demandait si l’île de North Sentinel pouvait être « le dernier bastion de Satan ». Il faisait également part de sa frustration de ne pas avoir été accueilli à bras ouverts. « Pourquoi sont-ils si hostiles et sur la défensive ? », s’interrogeait-il.

Mettant sa peur de côté, il décida d’y retourner le soir même. Cette fois, il ordonna aux pêcheurs de ne pas l’attendre et de donner son journal à un ami de Port Blair, la capitale administrative des îles Andaman.

Le 17 novembre, les pêcheurs ont longé la côte. Interrogés plus tard par la police, ils confieront que depuis leur bateau, ils avaient vu des Sentinelles traîner un corps et l’enterrer sur la plage. D’après les vêtements et la silhouette du corps, ils en ont déduit qu’il s’agissait de John Allen Chau.

Sept personnes, dont les pêcheurs ainsi qu’un ingénieur et missionnaire local nommé « Alexander » qui aurait aidé John Chaun à préparer son voyage, ont été inculpées par l’Inde d’« homicide involontaire » et pour avoir enfreint la loi qui interdit strictement toute visite sur l’île.

« Il savait qu’il allait sans doute se faire tuer », confie Madhusree Mukerjee, rédactrice en chef de Scientific American à Calcutta et auteur de The Land of Naked People (La Terre des peuples nus), un livre dans lequel elle raconte son expérience vécue parmi les peuples indigènes des îles Andaman. « Il voulait devenir un martyr chrétien et il l’est devenu. Mais il n’avait sans doute pas réalisé que cet événement serait à l’origine d’une série de développements qui conduiraient en fait à nuire à la tribu. »

Craignant que la pression internationale puisse résulter en une tentative de récupération du corps de John Allen Chau, ce qui aurait des conséquences inattendues et probablement dévastatrices, Madhusree Mukerjee précise qu’« il s’agit d’un tournant dans l’histoire des Sentinelles. »

Après la disparition du missionnaire américain, les autorités ont mené trois opérations de recherche, une depuis les airs et deux à bord d’un bateau, emmenant avec eux deux pêcheurs pour localiser le corps. Lors de la seconde opération en mer, la police a aperçu cinq ou six Sentinelles armés de flèches et d’arcs qui montaient la garde le long de la plage.

« Pour l’instant, nous n’avons pas prévu de les confronter ou d’atterrir sur l’île, ce qui créerait certainement beaucoup de confusion parmi eux », a déclaré depuis son domicile de Port Blair Dependra Pathak, directeur général de la police des Andaman, que National Geographic a contacté par téléphone. Il a également précisé que la loi interdit même aux policiers de pénétrer dans la zone tampon de huit km qui entoure l’île. Le directeur de la police a indiqué qu’il s’entretenait avec des anthropologues ainsi que des psychologues pour mieux comprendre les possibles répercussions que l’incident a eu sur les Sentinelles : ces derniers pourraient en effet être traumatisés par l’événement. Bien que Dependra Pathak ait émis des réserves concernant une tentative de récupération du corps, il n’a pas expressément écarté cette possibilité.

Le Département d’État des États-Unis et le directeur général de la police ont reconnu qu’ils travaillaient en étroite collaboration pour déterminer la marche à suivre. Des agents consulaires ont demandé à récupérer les possessions de John Allen Chau, dont son journal, et à ce qu’un acte de décès soit délivré. Mais en Inde, il n’est normalement pas possible de délivrer un tel document sans que le corps n’ait été identifié. « Dans l’idéal oui », confie Dependra Pathak, qui a admis la pratique standard de son pays. « Mais dans ce cas, nous devons prendre en compte la situation. »

 

NE PAS REPRODUIRE LES ERREURS DU PASSÉ

Dans les années 1960, 1970 et 1980, les autorités indiennes travaillaient activement à « pacifier » les tribus aborigènes de l’archipel Andaman, dont les Sentinelles. Au cours d’expéditions de « dépôt de cadeaux », les membres des équipes se rapprochaient de la côte, jetant à la mer noix de coco, bananes et jouets en plastique que les indigènes récupéraient. En 1991, on pensait que les Sentinelles commençaient à se laisser approcher lorsque plusieurs d’entre eux arrivèrent sur la plage non armés, s’enfoncèrent dans l’eau jusqu’à la taille en saluant les intrus pour recevoir les cadeaux.

Ces efforts pour entrer en contact avec la tribu étaient similaires à ceux des expéditions menées pendant presque tout le 20e siècle de l’autre côté de la planète, en Amazonie. Les scouts brésiliens, ainsi que les missionnaires américains, offraient également des produits industriels et des fruits pour gagner la confiance des peuples chasseurs-cueilleurs non contactés qui vivaient dans la jungle.

« Par le passé, les missionnaires ont joué un rôle majeur dans l’entrée en contact, la pacification et la sédentarisation des peuples indigènes isolés à travers l’Amazonie, décimant souvent leur population et provoquant la perte de leur culture par la même occasion », a indiqué Glenn Shepard, anthropologue et ethnobotaniste américain au Museu Paraense Emilio Goeldi de Belém, au Brésil.

À l’instar des tribus pacifiées de l’Amérique du Sud, peu de temps après être entrés en contact avec les étrangers, les peuples indigènes des îles Andaman ont rapidement succombé aux maladies contagieuses et à une importante désintégration sociale. Après avoir déposé ses arcs et ses flèches à la fin des années 1990, la tribu Jarawa, qui vit sur l’île Andaman du Sud, a été touchée par deux épidémies mortelles de rougeole.

Leurs guerriers, autrefois si fiers, sont devenus apathiques et alcooliques. Leurs enfants devaient danser pour recevoir quelque chose de la part des tours opérateurs peu scrupuleux qui organisaient des « safaris humains » le long de l’axe routier qui coupe désormais en deux leur territoire traditionnel. D’autres tribus des îles Andaman ont à leur tour souffert d’un choc démographique et de la perte de leur culture après avoir été forcées de s’installer dans des communautés établies.

Conscient de ces échecs et tirant des leçons du Brésil et d’autres pays d’Amazonie qui ont changé de cap, s’éloignant du contact forcé avec les tribus isolées, les autorités indiennes ont arrêté d’offrir des cadeaux aux Sentinelles dans l’espoir d’entrer en contact avec eux après l’expédition menée en 1991.

La mort de John Chau a suscité de nouvelles inquiétudes quant à l’avenir des Sentinelles. Le 26 novembre, dans une lettre ouverte transmise aux médias, un groupe d’anthropologues et de militants indiens a demandé au gouvernement de suspendre définitivement tout effort de recherche du corps du missionnaire. « Les droits et les désirs des Sentinelles doivent être respectés », peut-on lire dans la lettre. « Aggraver le conflit et les tensions, et pis encore, créer une situation qui causera encore plus de tort ne mènera à rien. »

Selon Sophie Grig, spécialiste des tribus des Andaman pour Survival International, une organisation de défense des droits des indigènes basée à Londres, du fait de leur situation unique en tant que seule tribu non contactée au monde qui vit seule sur son île, les Sentinelles sont « exceptionnellement vulnérables » aux maladies transmissibles par les étrangers. « C’est une des principales raisons pour lesquelles nous devons respecter leur droit de ne pas entrer en contact avec le monde extérieur », a-t-elle indiqué. « Même sans cela, ils nous ont bien fait comprendre que c’est ce qu’ils veulent. »

Avec des aéronefs qui passent au-dessus de leur île et des navires qui assombrissent régulièrement l’horizon, les Sentinelles doivent être profondément conscients du monde étranger qui les entoure. Les pointes tranchantes de leurs flèches seraient fabriquées à partir de métal récupéré sur des épaves. Des touristes indiscrets qui, comme John Chau, ont payé des pêcheurs pour échapper aux patrouilles des garde-côtes et pouvoir s’approcher de l’île, viennent également de temps en temps les observer à la jumelle.

Sophie Grig espère que le gouvernement indien va redoubler d’efforts pour protéger l’île de North Sentinel, ainsi que les Sentinelles. « Il est vraiment important de renforcer ces patrouilles et de surveiller et protéger correctement les eaux autour de l’île de tout étranger, qu’il s’agisse de pêcheurs, de touristes ou d’évangélistes. »

Les seuls à savoir pourquoi la tribu est si hostile envers le monde extérieur sont les Sentinelles eux-mêmes. Cela s’explique peut-être par une visite des colons britanniques sur l’île dans les années 1880 : ils avaient alors enlevé plusieurs indigènes, qui étaient morts sous leur garde. Il se peut aussi qu’ils savent par instinct que les étrangers, même ceux qui s’approchent avec les meilleurs des intentions, constituent un danger évident et immédiat.

Peu importe la raison de ce comportement, les Sentinelles ont gagné l’admiration de nombreuses personnes, qui voient dans leur résistance une détermination à vivre comme ils le souhaitent sur une petite étendue luxuriante entourée d’un océan de problèmes.

 

Scott Wallace enseigne le journalisme à l’Université du Connecticut et est l’auteur de The Unconquered: In Search of the Amazon’s Last Uncontacted Tribes (Insoumis : à la recherche des dernières tribus isolées d'Amazonie). Il a contribué au numéro d’octobre 2018 du magazine National Geographic, écrivant un article sur une tribu isolée assiégée en Amazonie brésilienne.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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