Guerre en Ukraine : les danseurs du Kiev City Ballet ont trouvé refuge en France

« La culture [ukrainienne] est une cible de la stratégie de guerre de la Russie », mais ces danseurs et danseuses, aujourd'hui réfugiés à Paris, comptent bien continuer à la faire vivre.

De Madeleine Schwartz
Photographies de Monique Jaques
Publication 18 mars 2022, 17:22 CET
Des membres de la compagnie du Kiev City Ballet interprètent la Danse de la Fée Dragée ...

Des membres de la compagnie du Kiev City Ballet interprètent la Danse de la Fée Dragée lors d’une représentation du 13 mars. Les danseurs et danseuses comptent parmi les artistes qui ont été déplacés à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le conflit a aussi été dévastateur pour le patrimoine culturel du pays.

PHOTOGRAPHIE DE Monique Jaques, National Geographic

PARIS - L’art du ballet requiert de la concentration, de la discipline et de la régularité : les mêmes mouvements, répétés à la barre et sur le sol. Tout un langage à base de pliés, de relevés et de jetés qui est parvenu à rester inchangé depuis des centaines d’années.

Le 16 mars, la répétition du Kiev City Ballet est toutefois sortie de l’ordinaire, et ce à presque tous les égards. Les danseurs se sont entraînés dans une petite pièce remplie de journalistes occupés à les filmer et à les photographier. La barre n’étant pas assez large pour accueillir tous les danseurs, certains se sont entraînés avec des chaises ou encore le bord du piano. Tandis qu’ils faisaient des sauts en petits groupes, l’un des danseurs a effectué une foulée trop large pour la pièce et s’est surpris à franchir la porte. Un autre est tombé maladroitement sur son pied, et a semblé s’être blessé à la cheville.

Ekaterina Kozlova, qui dirige cette compagnie de ballet avec son mari Ivan Kozlov, devait à la fois superviser la répétition et garder un œil sur les journalistes, dont certains dérangeaient les danseurs avec leurs nombreuses questions.

« Nous essayons d’être particulièrement délicats avec les danseurs en ce moment, car tout le monde est très stressé. Tout le monde est sous une pression considérable », confie Kozlova. « Ce sont les appels de la maison, l’accès permanent aux actualités. Avec la technologie, nous sommes tellement plus connectés. Nos danseurs suivent tout ce qu’il se passe, minute par minute. Ils sont constamment sur leurs téléphones pour se tenir au courant. Et je pense que beaucoup sont épuisés. »

La troupe, qui est basée dans la capitale ukrainienne, Kyiv, est partie pour la France le 23 février pour une tournée de deux semaines afin d’interpréter une version pour enfants du Casse-Noisette de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Le 24 février, le président russe Vladimir Poutine a lancé l’invasion de leur pays. Aujourd’hui, ce conflit a fait des milliers de morts et a provoqué le déplacement de près de trois millions de personnes. Les danseurs de ballet vivent actuellement au Théâtre du Châtelet à Paris pour une période qui semble bien partie pour durer.

Julia Kuzmich, une soliste qui interprète Clara dans Casse-Noisette, a accepté d’endosser le rôle quand les danseurs principaux n’ont pas pu se rendre à la représentation en raison de la fermeture de l’aéroport de Kyiv, en Ukraine, pendant l’invasion.

« Nous n’étions absolument pas préparés à cette situation », affirme Kozlova. La compagnie n’avait amené que les costumes nécessaires pour les spectacles qu’elle était censée représenter. En dehors de tout ça, « nous n’avons rien amené. Nous n’avons pas nos musiques, vidéos, documents. Tout ce que nous avons est resté à Kyiv… En gros, nous avons dû dire au revoir psychologiquement à tout ce que nous avons. »

 

UNE ATTAQUE CONTRE LE PATRIMOINE CULTUREL

L’attaque russe en Ukraine a été particulièrement dévastatrice pour le patrimoine culturel du pays.

« La culture est une cible de la stratégie de guerre de la Russie », affirme Sebastian Majstorovic qui, avec ses deux collègues, dirige Saving Ukrainian Cultural Heritage Online (SUCHO), un groupe de pas moins de 1 200 professionnels du domaine du patrimoine culturel qui cherchent à protéger les archives et données numériques des institutions ukrainiennes. Selon lui, « effacer tout ce qui est censé rendre l’Ukraine unique, ce serait accomplir la mission définie par Poutine. »

Depuis 2014, lors de l’annexion et de l’occupation de la Crimée par la Russie, « les autorités russes ont retiré des artéfacts, démoli des tombes et fermé les églises du Donbass et de la Crimée, » a rappelé le département d’État américain dans une déclaration. Cette guerre a déjà détruit et endommagé de nombreux monuments, y compris le Musée d’histoire locale d’Ivankiv, et causé des dégâts à l’historique laure de Sviatohirsk. « Il s’agit d’un patrimoine culturel irremplaçable, et d’une immense perte pour nous tous. »

La majorité des trente-huit danseurs et danseuses du Kiev City Ballet à Paris ont entre 18 et 22 ans. Formés pour beaucoup dans la même école, un grand nombre d’entre eux se connaissent depuis toujours. Pendant leurs répétitions, ils parlent à la fois ukrainien et russe. Ils parlent aussi souvent anglais, et utilise des mots français pour le vocabulaire spécifique au ballet. Ils ne représentent qu’une partie de cette troupe de soixante-dix danseurs, car plusieurs autres membres sont actuellement en République Tchèque.

Ksenia Lytvynenko, 19 ans, est arrivée à Paris il y a seulement trois jours. Sa mère et son frère sont encore en Pologne. En général, elle ne participe pas aux tournées de la compagnie de ballet, mais elle a demandé à rejoindre le groupe qui comprend quatre de ses anciens camarades de classes de Kyiv. Selon ses dires, à travers le ballet, « je peux m’exprimer, et je peux exprimer aux gens ce qu’il se passe actuellement dans mon pays. »

Les danseurs essaient de continuer à travailler et à monter sur scène du mieux qu’ils peuvent. L’un d’entre eux dit que le conflit est toujours dans un coin de son esprit. Une autre n’a pas de nouvelles de ses parents à Marioupol depuis deux semaines. « C’est très difficile pour nous de gérer cette situation, sur le plan logistique », poursuit Kozlova. Elle souligne toutefois que « nous avons énormément de chance de recevoir autant de soutien ».

Les élus de Paris espèrent fournir non seulement des hébergements, mais aussi un espace de travail pour les membres du Kiev City Ballet. Ils commenceront bientôt à suivre des cours à l’Opéra de Paris, et se rendent souvent à des représentations le soir. La compagnie a reçu des dons de collants et de justaucorps et, dès la semaine prochaine, la tournée dans toute la France reprendra pour ces danseurs.

Le Kiev City Ballet n’est pas le seul groupe d’artistes ukrainiens qui se sont retrouvés à Paris. Le Monfort Théâtre, dans le 15e arrondissement, attend une quinzaine de nouveaux arrivants, dont certains seront accompagnés leurs familles. D’autres théâtres se préparent à accueillir des artistes ukrainiens, selon Carine Rolland qui, en tant qu’adjointe à la Maire en charge de la culture, travaille en coordination avec les théâtres de la capitale. Elle ne sait pas encore combien de personnes arriveront, mais elle est déterminée à leur trouver des espaces dans lesquels ils pourront vivre et travailler.

« Nous devons soutenir la culture dans ces moments particulièrement difficiles, mais aussi les artistes de pays oppressés, notamment d’Ukraine, car ils sont la voix de la résistance », déclare-t-elle. « Ceux qui peuvent parler se doivent de le faire, où qu’ils soient. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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