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Malgré l'interdiction, le mariage d'enfants se perpétue en Inde

Les mariages d'enfants sont de moins en moins nombreux en Inde, mais dans les régions pauvres du pays, de nombreuses filles sont encore victimes de cette pratique.

De Nina Strochlic
Photographie De Saumya Khandelwal
Muskaan, dont le nom a été changé ici pour des raisons de sécurité, se promène autour d'un feu lors d'une cérémonie le jour de son mariage. À la demande de son père, l'adolescente de 14 ans a quitté l'école après s'être mariée.

Du curcuma appliqué sur les mains et le visage, une ligne rouge vermillion tracée sur la raie des cheveux. Ces indices visuels et olfactifs sont les premiers signes d'un mariage imminent ou qui vient de se produire. Souvent trop jeunes pour comprendre ce que le mariage signifie, les jeunes filles sont suffisamment âgées pour connaître la signification de ces épices appliquées sur leurscorps avec cérémonie.

Saumya Khandelwal, photographe pour l'agence Reuters basée à New Delhi, a appris cela de la bouche de jeunes filles qui n'ont pas eu sa chance.

Les proches de Muskaan l'aident à se préparer pour le mariage. Son futur mari, Raju, dont le nom a été changé pour des raisons de confidentialité, a sept ans de plus que sa future épouse.
Au cours de la cérémonie, Muskaan et Raju échangent des guirlandes. Dans la région de Shravasti, les filles sont souvent mariées bien avant l'âge légal de 18 ans.

Saumya Khandelwal est née à Lucknow, une ville du même État que la province de Shravasti, mais que tout oppose. En grandissant, la future photographe et ses amis ont compris que le mariage d'enfants était une réalité en Inde, qui par chance ne les concernait pas. Mais à 190 km de là, le long de la frontière népalaise, c'est le sort qui attend les jeunes filles des familles pauvres, dès l'âge de 8 ans.

En 2015, Saumya Khandelwal décide de photographier ces jeunes mariées. Elle fait alors de nombreux voyages entre New Delhi et son État natal, l'Uttar Pradesh, où se trouve le Taj Mahal. « Si j'étais née à Shravasti, je serais à la place de ces filles », a déclaré la photographe. 

Pourtant, depuis 1929, le mariage d'enfants est illégal en Inde. Les femmes doivent avoir 18 ans pour se marier, contre 21 ans pour les hommes. En 2006, la loi a été actualisée : les parents ou les époux plus âgés risquent jusqu'à deux ans de prison pour organiser ou autoriser des mariages qui ne respectent pas la loi.

Lorsque sa mère est tombée malade et qu'il avait besoin d'aide pour s'occuper de la maison, Suba Bano a épousé Firoj Ali. Ils étaient tous deux âgés de 17 ans.
Dans un hôpital de Shravasti, une femme est allongée dans une salle de travail avant d'accoucher par césarienne. D'après les données du recensement, au moins un quart des filles âgées de 10 à 17 ans sont mariées dans la région.

Si au cours des 10 dernières années, le nombre de mariages d'enfants a baissé, l'Inde est toujours le pays qui compte le plus de mariées mineures. Selon l'organisation Girls Not Brides, plus d'un quart des Indiennes sont mariées avant leurs 18 ans.

En photographiant ces jeunes filles, Saumya Khandelwal a découvert ce qui pousse les parents à marier leurs filles. Contrairement à ce qu'elle pensait, ce n'est pas par tradition ou par patriarcat, mais plutôt à cause de la pauvreté, d'un manque d'éducation et la peur du lendemain.

À Shravasti, Saumya a demandé à une mère elle-même mariée alors qu'elle était enfant pourquoi elle faisait subir à sa fille le même sort. La mère lui a répondu qu'elle aurait préféré ne pas avoir à le faire, mais qu'elle n'avait pas le choix. Son mari était un ouvrier et elle et ses enfants ramassaient du bois pour le vendre. Ils vivaient au jour le jour et il était donc plus judicieux de marier leurs filles avant qu'on les y force. « S'il y a des inondations demain et que nous perdons notre maison, nous n'aurons plus rien à donner pour la dot de nos filles ».

Nirma, 16, joue avec ses amis et ses cousins. La ligne de pigment rouge vermillion tracée sur son front et sa raie indique qu'elle est mariée.
Phulmati, 17 ans, cajole son bébé chez elle. En moyenne, les filles de la région de Shravasti ont cinq enfants au cours de leur vie.

De nombreuses familles voient leurs filles comme un handicap. Saumya Khandelwal a rencontré à plusieurs reprises Muskaan, une jeune fille enjouée dont le nom a été changé pour des raisons de confidentialité, ainsi que ses deux soeurs. « Avoir trois filles signifie trois fois plus de dépenses et de dots à payer », a expliqué la photographe. Alors que certaines familles attendent que leur fille emménagent avec leur mari pour les retirer de l'école, le père de Muskaan, mariée à 14 ans, a immédiatement mis fin à son éducation. Elle reste donc enfermée, à apprendre à cuisiner et à entretenir la maison.

Peu après le mariage, Saumya Khandelwal a rendu visite à Muskaan pour savoir comment elle se sentait. « Ce qu'elle m'a dit était très triste », se souvient Saumya. « Elle m'a dit : "Qu'est-ce qu'il y a à dire ? Cela devait arriver". Cela vous montre à quel point ces filles sont impuissantes. Elles ne savent même pas que les femmes peuvent avoir une carrière ».

Comme il n'y a pas de travail dans les petits villages, les jeunes hommes partent souvent pour trouver un avenir meilleur dans le pays. De nombreuses femmes se retrouvent ainsi seules après s'être mariées. Elles emménagent alors avec leurs beaux-parents et les jeunes mariés se parlent par téléphone.

Chandni regarde sa soeur Kisna. Elles ont toutes les deux neuf ans. Cela fait deux ans que Kisna est mariée, mais elle ignore le nom de son mari. Au lieu d'aller à l'école, les deux fillettes passent la majeure partie de leur journée à faire des corvées et à jouer chez elles.

« Comment un enfant de 15 ans peut-il comprendre ce qu'est le mariage, ou une relation ou bien entretenir une maison ? », s'interroge Saumya Khandelwal. « Elles n'ont pas reçu d'éducation et cela se répercute sur leurs propres enfants. Elles n'ont déjà pas d'argent et elles sont trop jeunes pour avoir des enfants. C'est un cercle vicieux, comment parviendraient-elles à s'en sortir ? ».

Après deux ans et demi passés à photographier les très jeunes mariées de Shravasti, Saumya constate que les jeunes filles forcées de se marier sont partout dans le pays, même à New Delhi. La photographe prévoit désormais de photographier ces communautés pour montrer que, malgré l'illégalité et la baisse du nombre de mariage d'enfants, la pratique résiste.

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