Reportage : la ruée vers l'or dans la ville la plus haute du monde

Les Andes péruviennes sont le théâtre d'une quête du précieux métal, aussi polluante que dangereuse.

De Barbara Fraser, Hildegard Willer
Photographie De Cédric Gerbehaye
Publication 29 déc. 2021, 10:30 CET
Antonio Yana Yana, 49 ans, est le chef de la sécurité de la mine de San ...

Antonio Yana Yana, 49 ans, est le chef de la sécurité de la mine de San Antonio de La Rinconada. Après avoir travaillé toute sa vie dans la mine, dans un environnement de haute altitude où l'oxygène est rare, il souffre de problèmes pulmonaires.

Photographie de Cedric Gerbehaye

La Rinconada est la ville la plus haute au monde, à 5 100 mètres d'altitude, dans les Andes péruviennes.

Un lieu dont la sombre existence repose sur le prix élevé de l’or, qui a plus que quintuplé lors des vingt dernières années. Ce qui fut une bourgade à l’ombre du mont Ananea et de sa cime enneigée s’est changé en un chaos de cabanes en tôle ondulée entassées autour des entrées de mines artisanales et d’un lac rempli de déchets.

À cette altitude, le froid mordant et le manque d’oxygène laissent les habitants à bout de souffle, dans une odeur qui ne trompe pas sur la nature des lieux : une ville d’environ 30 000 à 50 000 personnes qui ne sont pas là pour rester, sans ramassage des ordures ni réseau d’égouts.

Les vapeurs de mercure issues du traitement de l’or à La Rinconada polluent le glacier voisin, appelé La Belle au bois dormant (La Bella Durmiente, en espagnol), et donc l’eau que les habitants utilisent. Sur le glacier, des ouvriers ajustent les tuyaux qui acheminent l’eau de fonte vers la ville minière.

Photographie de CÉDRIC GERBEHAYE

Dans le labyrinthe des mines creusées dans le mont Ananea, les accidents fatals sont fréquents, les bagarres mortelles aussi. Après avoir vendu leur or, des mineurs ont été détroussés, voire tués, et leurs cadavres jetés dans des puits de mine.Parmi les victimes de meurtre figurent des femmes et des jeunes filles. Elles sont venues de grandes villes du Pérou et de la Bolivie, attirées là par des trafiquants d’êtres humains. Puis ces derniers leur ont pris leurs papiers d’identité pour les faire travailler dans des bars sinistres et des maisons closes. 

Plusieurs petites sociétés possèdent des concessions dans le mont Ananea. L’une d’entre elles sous-traite des parties de la sienne à environ 450 membres de coopératives comptant parmi ses actionnaires. La plupart des mines oeuvrant dans le cadre de ces contrats sont considérées comme « informelles » – en bref, les conditions de travail et de sécurité, ainsi que le respect de l’environnement y sont inférieurs aux normes. Toutefois, le gouvernement les laisse continuer leurs activités pourvu qu’elles s’inscrivent à un programme visant à améliorer les standards.

La plupart des habitants de La Rinconada vivent dans des cabanes en tôle ondulée, sans eau courante ni chauffage. Si la ville s’est beaucoup développée lors des dernières décennies avec l’augmentation du prix de l’or, les services de base y manquent.

Photographie de CÉDRIC GERBEHAYE

Les conditions de vie à La Rinconada nuisent à la santé des travailleurs et empoisonnent le paysage andin. Cela n’empêche pas les acquéreurs et raffineurs des États-Unis, de Suisse et d’autres pays d’en acheter l’or. Les efforts internationaux visant à offrir de meilleurs prix pour l’or de mines répondant à des normes élevées n’ont eu aucun effet à La Rinconada.

L’ironie de la ruée vers l’or de La Rinconada n’a pas échappé à Víctor Hugo Pachas. Cet anthropologue péruvien étudie l’exploitation aurifère non réglementée au Pérou et dans d’autres pays d’Amérique du Sud.

Il rappelle qu’au Pérou, dans la région de Puno, où se trouve La Rinconada, la pratique date au moins du début du xixe siècle : « Dans les Andes, les paysans et les éleveurs se rendaient périodiquement dans les mines pour compléter leurs revenus agricoles. » Les mineurs ne cessent de se plaindre que les filons sont en déclin, note Víctor Hugo Pachas, « mais il y a toujours de l’or. Le jour où il y en aura moins, l’exploitation minière redeviendra une activité complémentaire pour les paysans, comme c’était le cas auparavant. »

Un mineur appelé un lamero transporte de la lama (des résidus de minerai boueux laissés après traitement au mercure), dont il est recouvert. Cette matière est retraitée avec du cyanure pour en extraire plus d’or. L’exposition à ces émanations toxiques nuit à la santé et peut être fatale.

Photographie de CÉDRIC GERBEHAYE

Les exploitants des mines informelles vivent souvent hors de La Rinconada et laissent les opérations au quotidien à un superviseur de confiance, qui dirige les ouvriers. Ceux-ci extraient le minerai à la dynamite et au marteau piqueur. De petites usines de traitement broient le minerai et le mélangent à du mercure ou à du cyanure pour récupérer l’or. Puis une chaîne de courtiers achète et vend l’or, et parfois l’exporte.

Les contrats de travail sont en général verbaux. Un contremaître embauche des ouvriers pour une semaine à plusieurs mois, selon la veine d’or exploitée. Logés et nourris, ceux-ci ne reçoivent ni avantages sociaux ni salaire. Mais, pendant environ un jour ou deux par mois, ils sont autorisés à travailler dans la mine et à conserver ce qu’ils y trouvent – système appelé le cachorreo. S’ils ne trouvent rien, ils auront travaillé gratis.

La chance vient aux mineurs en rêve et de façon plus insidieuse, note Maria Eugenia Robles Mengoa, une anthropologue péruvo-bolivienne. Son premier séjour à La Rinconada date de 2016. Elle y a découvert un monde machiste, où les femmes sont néanmoins omniprésentes. Pour les mineurs, le mont Ananea lui-même est une femme, raconte-t-elle, et ils l’appellent awicha (« grand-mère », en quechua).

Fidel Eliseo Mestas Mendoza, 42 ans, est un winchero : il charge le minerai dans des camions au fond de la mine de San Antonio. Sa joue est gonflée par une boule de feuilles de coca, utilisées contre la faim et l’épuisement.

Photographie de Cedric Gerbehaye

La légende prétend que, si un mineur a de la chance, un esprit féminin – la gringa – lui rendra visite en rêve et le guidera vers un riche filon de minerai. Mais la gringa est considérée comme jalouse. La croyance locale veut qu’elle n’abandonne pas son or si une autre femme pénètre dans la mine. Et, aujourd’hui encore, peu de femmes s’aventurent dans la montagne.

Il existe aussi une croyance inquiétante : la chance viendrait aux mineurs qui boivent beaucoup et ont des relations sexuelles avec des jeunes femmes. Celles-ci sont environ 2 000, parfois mineures, à travailler à La Rinconada, dans des bars qui servent également de maisons closes.

Les conditions de vie sont aussi difficiles pour les pallaqueras, des femmes (souvent épouses de mineur, mères célibataires ou veuves) qui fouillent les tas de déchets de roche au-dehors des entrées de la mine, ramassant des morceaux recelant de l’or. Elles accomplissent une tâche essentielle pour le propriétaire de la concession, car elles éliminent les débris. Mais elles inhalent de la poussière de roche et des fumées toxiques en fouillant les résidus, et comptent parmi les travailleurs les plus vulnérables de la chaîne.

Les grandes quantités de minerai sont souvent traitées avec du cyanure pour en extraire l’or. En revanche, les quantités plus petites glanées par les pallaqueras et par les mineurs les jours de cachorreo sont en général broyées avec du mercure. Celui-ci se lie à l’or, formant un amalgame. L’opération peut être réalisée dans un tambour en forme de fût ou avec de grosses pierres, dans ce qui est appelé un quimbalete.

Le mineur ou la pallaquera apporte ensuite la masse amalgamée à un acheteur. Ce dernier utilise un chalumeau pour que le mercure s’évapore, laissant l’or derrière lui.

Des femmes appelées pallaqueras regardent un camion décharger des déchets de mine, qu’elles fouilleront en quête de morceaux recelant des traces d’or. Pour la plupart épouses de mineur, mères célibataires ou veuves, elles subissent intempéries et accidents, et sont parfois victimes du harcèlement sexuel des contremaîtres des mines.

Photographie de CÉDRIC GERBEHAYE

Certaines boutiques d’or utilisent des appareils pour capturer le mercure. Toutefois, les commerçants et les mineurs restent exposés à ses vapeurs toxiques, qui flottent également sur le glacier au-dessus de La Rinconada, se condensent sur la glace et empoisonnent l’approvisionnement en eau potable. À l’échelle mondiale, ce type de traitement de l’or représente la principale source de mercure issue de l’activité humaine dans l’atmosphère terrestre.

L'or des mines informelles de La Rinconada ou d’autres régions du Pérou ne porte aucune trace des conditions pénibles de sa production quand il finit dans des bijoux. Une partie est vendue par des voies légales. Mais, pour éviter les formalités administratives et les taxes, des mineurs vendent leur or au marché noir. Le métal précieux peut être « blanchi » grâce à des documents lui donnant une légalité apparente. Tant que les papiers semblent authentiques, il est peu probable que les exportateurs aillent inspecter une mine pour s’assurer qu’elle répond aux normes. Au bout du compte, l’essentiel de l’or du Pérou est exporté vers des raffineries, dont un tiers en Suisse, qui raffine jusqu’à 70 % de l’or mondial.

Au Pérou, grâce aux prix élevés de l’or, de petits courtiers sont rapidement devenus de gros exportateurs. Mais des organisations écologistes et de défense des droits de l’homme exercent des pressions. Et plusieurs affaires ont été très médiatisées, dont la saisie par les douanes péruviennes d’un envoi de 90 kg à destination de la Suisse et l’arrestation d’employés d’une raffinerie aux États-Unis pour blanchiment d’argent. Des efforts pour assainir la chaîne d’approvisionnement en ont résulté. Cela suppose, pour les exploitants des mines, d’exiger qu’ils respectent la réglementation, et, pour les acheteurs, une traçabilité de l’or depuis sa source, avec la possibilité d’en vérifier les conditions d’extraction.

Une femme se tient sur un quimbalete en pierre pour broyer le minerai aurifère, ensuite mélangé avec du mercure, qui se lie à l’or. Lorsque cet amalgame est chauffé, le mercure se vaporise, laissant l’or derrière lui.

Photographie de CÉDRIC GERBEHAYE

Ces vingt dernières années, le gouvernement péruvien a plusieurs fois tenté de mettre ces exploitants en conformité avec les normes administratives, sociales et environnementales.

Ce processus de « formalisation » prend du temps. Sur plus de 60 000 mines informelles enregistrées auprès du gouvernement, seules 1 600 ont achevé le processus. Ce qui les oblige à payer des impôts, à obtenir les autorisations nécessaires et à gérer les impacts sur l’environnement.

Les dizaines de milliers d’autres mines informelles peuvent vendre légalement de l’or pourvu qu’elles déclarent s’efforcer de se mettre en conformité. Toutefois, le délai de formalisation a été prolongé plusieurs fois, permettant la vente d’or extrait dans des conditions difficiles et dangereuses, comme à La Rinconada ou dans les mines de placers qui ont troué de cratères les basses terres d’Amazonie.

Ainsi, l’or qu’aura – peut-être – grappillé un mineur le jour de son cachorreo, avec tous les risques pour la santé et l’environnement que cela comporte, pourrait finir dans une alliance ou une montre suisse.

Deux mineurs de La Rinconada attendent de voir ce qu’un acheteur d’or local leur paiera. Au lieu d’obtenir un salaire, les mineurs ont le droit de travailler un jour ou deux de plus par mois, puis de vendre ce qu’ils trouvent – c’est le système du cachorreo.

Photographie de CÉDRIC GERBEHAYE

Comment assainir l’extraction d’or informelle ? Selon l’anthropologue Víctor Hugo Pachas, également directeur pour le Pérou et la Bolivie de l’Alliance pour une mine responsable (ARM), un organisme à but non lucratif, la seule solution est que les consommateurs insistent pour que leurs bijoux ne soient pas entachés par la pollution ou par des pratiques de travail abusives.

L’ARM est l’un des trois principaux opérateurs qui certifient l’or des mines se conformant à une série de normes juridiques, sociales et environnementales, et qui mettent celles-ci en contact avec des bijoutiers attentifs à la traçabilité. En plus du prix du marché, l’or certifié donne droit à une prime – réinvestie dans la mine ou utilisée pour des projets communautaires, selon l’accord conclu avec l’organisme certificateur.

Une pallaquera porte un sac rempli de débris de minerai qu'elle a triés à la main aux abords d'une mine à La Rinconada. Les femmes n'ont pas le droit d'entrer dans les mines car, selon la croyance locale, leur présence provoquerait la colère d'un esprit féminin qui guide les mineurs vers l'or dans les profondeurs du mont Ananea.

Photographie de CÉDRIC GERBEHAYE

Depuis 2015, la médaille du prix Nobel de la paix est fabriquée avec de l’or certifié « fairmined [activité minière juste] » par l’ARM. Cependant, garantir la traçabilité demande un gros travail. Par manque d’acheteurs prêts à payer un supplément, la quantité d’or certifié « commerce équitable », « activité minière juste » ou « écologique » (de l’or traité sans produits chimiques toxiques) ne représente encore qu’une infime partie de tout ce qui est extrait chaque année.

La Better Gold Initiative est une association public-privé impliquant le gouvernement suisse et l’industrie aurifère. Son objectif est de tisser des liens directs entre les exploitants des mines et les grands joailliers et autres fabricants, et d’accroître la demande des acheteurs.

Au Pérou, dix-huit mines ont été certifiées. Néanmoins, le système complexe de contrats et de cachorreo dans les mines souterraines de la ville la plus haute du monde y rend la certification particulièrement difficile. Malgré tout, « ce n’est pas impossible, déclare Víctor Hugo Pachas. C’est une question de volonté de la part des exploitants des mines. Et une question de confiance. »

Barbara Fraser écrit sur l’environnement, la santé publique et les peuples autochtones. Hildegard Willer est spécialiste des questions sociales et d’environnement. Elles sont basées à Lima (Pérou).

Ce reportage a paru pour la première fois dans le magazine National Geographic du mois de juillet 2021. S'abonner au magazine

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