L’Éthiopie traverse une crise humanitaire sans précédent

Dans la région du Tigré, on recense des millions de réfugiés, des mises à mort par milliers, et des signalements toujours plus nombreux d’atteintes aux droits de l’Homme dans un conflit qui dégénère.

Photographie De Lynsey Addario
Publication 4 juin 2021 à 12:09 CEST
Tigray war

Des chrétiennes orthodoxes se rassemblent pour prier à l’église Saint Selassie de Mekele, la capitale du Tigré, état semi-autonome du nord de l’Éthiopie. « Nous faisons le deuil de tout ce qui se passe autour de nous, explique Tigist Yohannes, et nous sommes ici pour prier et méditer sur la tristesse insondable qui s’est emparé de nos vies. »

Photographie de Lynsey Addario

Au Tigré, État semi-autonome du nord éthiopien, les routes qui restent ouvertes à la circulation ne mènent qu’à des ténèbres toujours plus indicibles. La plupart des voies au nord et au sud de Mekele, la capitale régionale, sont inaccessibles aux journalistes comme à l’aide humanitaire. Des tanks calcinés et des ambulances mises à sac, qu’on a déchues de leur moteur et de leurs pneus, émaillent la route vers l’ouest. Les amas d’eucalyptus imposants font place à la rocaille des champs incultes ; les postes de contrôle tenus par les troupes éthiopiennes se succèdent. Et dans les villages, la flânerie nonchalante des soldats de l’Érythrée voisine qui s’exhibent.

Ici, presque tout le monde a une histoire à raconter, mais peu oseront s’exposer à l’objectif. La peur est omniprésente.

Araya Gebretekle avait six fils. Quatre d’entre eux ont été exécutés pendant qu’ils moissonnaient du millet dans leurs champs, aux abords de la ville d’Abiy Addi, dans l’ouest du Tigré. Il explique que des soldats éthiopiens se sont approchés de cinq de ses six fils en les tenant en joue avec leurs armes ; ses enfants ont crié grâce, ont tenté de leur expliquer qu’ils n’étaient que de simples agriculteurs, mais une soldate a donné ordre de les exécuter sur place. Ils ont imploré les militaires d’épargner un de leur frère pour qu’il puisse continuer à aider leur vieux père à labourer ses champs. Ils ont laissé repartir le plus jeune, âgé de quinze ans. C’est lui qui a pu tout raconter à ses parents. Désormais, se lamente Araya, « ma femme reste à la maison et n’arrête pas de pleurer. Je n’avais pas quitté la maison avant aujourd’hui, et je rêve d’eux toutes les nuits… Nous avions six fils. J’avais demandé à l’aîné d'y aller aussi mais Dieu merci il a refusé. »

Genet Asmelash maintient Kesanet, sa fille de 13 ans, pendant qu’une infirmière s’occupe des brûlures causée par un tir d’artillerie qui s’est abattu sur leur maison. L’unité de soins pédiatriques de l’hôpital Ayder de Mekele est remplie d’enfants blessés et mutilés dans leur maison même, dans leur village ou bien au cours de leur exil.

Photographie de Lynsey Addario

Kesanet Gebremichael hurle alors que des infirmières tentent de changer ses pansements et de désinfecter sa chair brûlée à l’hôpital Ayder de Mekele. La jeune fille de treize ans se trouvait à l’intérieur de sa maison dans le village d’Ahferom, près d’Askum, quand un projectile d’artillerie lourde s’y est abattu. « Ma maison a été détruite par l’incendie » explique sa mère, Genet Asmelash. « Ma fille se trouvait à l'intérieur. » Le corps de Kesanet Gebremichael a été brûlé à plus de 40 %.

Senayit s’est faite violer par des soldats à deux reprises : à son domicile d’Edagahamus, puis lors de sa fuite vers Mekele en compagnie de son fils de douze ans. (Les noms des victimes de viol mentionnées dans cet article ont été modifiés, ndlr). La seconde fois, on l’a fait descendre d’un minibus, on l’a droguée et amenée dans un camp militaire où on l’a attachée à un arbre et agressée sexuellement de manière répétée pendant dix jours. Dans l’épreuve de sa douleur, de son épuisement et de sa blessure psychique, elle alternait entre états conscients et inconscients. Elle a fini par ouvrir les yeux sur une vision d’horreur : son fils, ainsi qu’une femme inconnue et son bébé, étaient morts à ses pieds. « J’ai vu mon fils avec du sang qui s’écoulait de sa nuque, » décrit-elle. « J’ai vu que seule sa nuque saignait. Il était mort. » Les larmes de Senayit déforment son visage, elle serre les poings derrière la tête et s’abandonne à une plainte viscérale de douleur et de détresse, elle n’arrive pas à s’arrêter de pleurer. « Je n’ai jamais pu l’enterrer, » hurle-t-elle entre deux sanglots. « Je n’ai jamais pu l’enterrer. »

 

POURQUOI LA GUERRE A ÉCLATÉ

Une querelle politique entre le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et le parti au pouvoir au Tigré, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), s’est mue en guerre et en crise humanitaire désastreuse. Jusqu’à deux millions d’habitants de la région ont été déplacés et des milliers ont été exécutés. Mais la pleine mesure de la catastrophe n’est pas encore connue car le gouvernement éthiopien a coupé les moyens de communication et limité l’accès au Tigré.

Abeba Girmay (au milieu) et Fetlework Amaha (à gauche), assises sur la tombe de leurs proches à l’église Abune Aregawi, à Abiy Addi, dans l’ouest du Tigré. Un des cousins de Fetlework est inhumé là, ainsi que quatre des neveux d’Abeba. Les frères ont été enterrés là après avoir été exécutés alors qu’ils labouraient leurs champs au mois de février. « Je pensais que les garçons se cachaient quelque part, confie Abeba. Quand je suis arrivée, et que j’ai vu qu’ils étaient morts, j’étais anéantie. » Les deux femmes sont réconfortées par des nonnes qui les ont entendues pleurer.

Photographie de Lynsey Addario

La photojournaliste Lynsey Addario a pu se rendre dans la région à la mi-mai afin de rendre compte de la façon dont la violence affecte ses habitants. Elle y a découvert une situation accablante où hommes, femmes et enfants – des civils – sont terrifiés et traumatisés, et prient pour ceux qui n’ont pas encore pu rejoindre la capitale Mekele ou bien un autre refuge de fortune. Les personnes qu’elle a rencontrées n’ont cessé de faire mention d’un nombre infini de personnes qui continuent à vivre cachées.

Les racines du conflit remontent aux années 1970 et à la formation du TPLF comme milice pour mener une rébellion contre Mengitsu Haile Mariam, dictateur éthiopien qui a dirigé le pays entre 1977 et 1991. Le TPLF a fini par s’imposer comme le groupe d’insurgés le plus puissant du pays et a permis l’alliance qui a renversé Mengitsu en 1991.

Cette alliance rebelle a fini par arriver au pouvoir en formant une coalition composée de partis politiques rattachés à des groupes ethniques. Même si les Tigréens ne représentent que 6 à 7 % des 118 millions d’Éthiopiens, ils ont fini par devenir la principale force politique du pays.

Kiros Tadros laboure son champ, dans le village d’Adi Kolakul. Les soldats érythréens ont essayé de l’en empêcher mais s’il ne le fait pas, ses sept enfants n’auront rien à manger.

Photographie de Lynsey Addario

Mais le gouvernement formé par le TPLF était répressif, il ciblait les opposants politiques, restreignait la liberté d’expression et pratiquait la torture. Des manifestations contre le gouvernement ont vu le jour en 2015 et ont mené à la démission du premier ministre Hailemariam Desalegn. Abiy l’a remplacé en 2018.

Ce dernier a eu tôt fait de conclure la paix avec l’Érythrée, en conflit frontalier avec l’Éthiopie depuis longtemps, et a obtenu le Prix Nobel de la Paix en 2019. Il s’est également attelé à éliminer les Tigréens du gouvernement fédéral et à réorganiser la coalition au pouvoir en un seul et unique parti, que le TPLF a refusé de rejoindre.

Mis sur la touche au niveau national, le TPLF a gardé son influence au Tigré. Le parti contrôle le gouvernement régional ainsi qu’environ 250 000 miliciens. L’annulation des élections de septembre dernier par Abiy pour cause de pandémie n’a pas empêché le TPLF d’organiser des élections législatives régionales. Le gouvernement fédéral a riposté en octobre en supprimant le financement du Tigré.

Le 3 novembre, le TPLF s’en est pris à une base militaire lors d’une frappe préventive, selon leurs propres termes. Le lendemain, le gouvernement éthiopien a lancé une offensive militaire d’envergure. Avec le soutien d’Abiy, les forces érythréennes ont envahi le Tigré par le nord et les miliciens amharas s’y sont répandus depuis le sud. Ces deux camps entretiennent de vieilles rancunes contre le TPLF : les Értyhréens tiennent le parti pour responsable de leurs souffrances pendant la guerre qui les a opposés à l’Éthiopie, tandis que les Amharas soutiennent que celui-ci a annexé une partie de leurs précieuses terres.

Depuis lors, les combats entre Éthiopiens, Érythréens et Amharas d’un côté et Tigréens de l’autre n’ont pas cessé de faire rage, sans qu’aucun camp ne parvienne à prendre le dessus.

Les atrocités commises font l’objet de signalements toujours plus nombreux : on rapporte des viols de masse, des mises à mort, des bombardements délibérés de populations civiles, et le pillage éhonté d’hôpitaux et de centres de santé. Chaque camp, dont le TPLF, a été accusé d’avoir commis des crimes de guerre mais c’est aux Érythréens qu’on impute les pires violences. En mars, Abiy a annoncé que ces derniers ne devaient pas tarder à quitter le territoire ; mais selon les Nations Unies, ils sont toujours présents.

Senayit, qu’on a attachée à un arbre, affirme que les soldats qui l’ont violée et ont assassiné son fils étaient des Érythréens vêtus d’uniformes éthiopiens : « J’ai pu les identifier grâce aux cicatrices sur leurs visages, ils parlaient le tigrigna [les troupes éthiopiennes parlent l’amharique], et ils portaient des chaussures en plastique. »

 

AIDES SUSPENDUES

Pendant ce temps, la population souffre de la faim. « Au total 5,2 millions de personnes, soit 91 % de la population du Tigré, un pourcentage ahurissant, ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence », explique Peter Smedon, porte-parole du Programme alimentaire mondial des Nations Unies pour l’Afrique de l’Est. Environ un quart des enfants ayant pu être protégés par des organismes souffraient de malnutrition, mais les soldats éthiopiens et érythréens bloquent la distribution d’aide humanitaire.

La guerre a éclaté pendant la saison des récoltes. Il est désormais temps de planter. Dans le village d’Adi Kolakul, sur la route qui relie Mekela à Abiy Addi, Kiros Tadros, père de sept enfants, est retourné travailler dans ses champs. « Nos terres et les montagnes qui surplombent notre maison ont été envahies par des soldats érythréens, » nous informe-t-il. « Ils se sont présentés à chaque foyer et ont exigé qu’on leur donne de la nourriture, qu’on leur donne notre bétail. Ils ont aussi exigé que nous ne labourions pas et que nous leur disions où était la milice. » Il médite sur les années qui viennent de s’écouler, déjà compliquées à vivre à cause du changement climatique : « On dirait la fin du monde : d’abord il y a eu les pluies glacées, puis les sauterelles, puis la guerre. »

Les soldats tigréens traversent le village d’Adi Chilo, dans l’ouest du Tigré, et gèrent des postes de contrôle. Des civils habitant le coin affirment que le village a été le théâtre de combats en février. Selon des villageois, après une défaite contre le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), les soldats éthiopiens et érythréens sont revenus pour exécuter la plupart des hommes du village, faisant des dizaines de morts. Ils sont beaucoup à demeurer enterrés dans des caveaux peu profonds près de leur maison, bien que certains aient été déplacé dans l’aître de l’église.

Photographie de Lynsey Addario

Les Nations Unies ont appelé à une enquête pour déterminer l’ampleur des crimes de guerre, et les États-Unis ont suspendu l’aide économique et militaire qu’ils apportaient à l’Éthiopie et interdit d’accès à leur territoire les représentants officiels prenant part aux violences ou bloquant l’aide humanitaire.

Le 26 mai, Joe Biden s’est exprimé sur le sujet : « Les violations des droits humains qui sont perpétrées en masse au Tigré, notamment les violences sexuelles généralisées, sont inacceptables et doivent cesser. »

Shewit sait ce qui est en train de se jouer. Elle a été violée devant ses enfants par des soldats qui lui ont dit : « La race tigréenne doit disparaître. »

À l’hôpital Ayder, 430 femmes ont été soignées après avoir survécu à un viol. « Mais les chiffres ne disent pas la réalité du terrain », explique Mussie Tesfay Atsbaha, directeur de l’hôpital. « Une personne qui a réussi à arriver jusqu’ici, c’est vingt autres qui sont mortes quelque part. »

« Avant ça, je n’avais jamais vu l’enfer de mes propres yeux. » ajoute-il tristement.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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