Dans les Everglades, les dômes de cyprès cachent un monde secret
Au cœur des zones humides reculées de Floride, de curieux bosquets de cyprès forment une merveille écologique à laquelle seuls quelques initiés ont accès.

Présents partout en Floride, les dômes de cyprès, des mini-zones humides, regorgent de vie. Ici, dans le parc national des Everglades, des plantes épiphytes du genre Tillandsia poussent sur les arbres.
Présents partout en Floride, les dômes de cyprès, des mini-zones humides, regorgent de vie. Ici, dans le parc national des Everglades, des plantes épiphytes du genre Tillandsia poussent sur les arbres.
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic du mois d'août 2026. S'abonner au magazine
Quand je les ai vus pour la première fois, surgissant de l'horizon, les arbres au loin ressemblaient à un stade vert citron. Cette formation imposante constituait le signe annonciateur d'une zone humide isolée et presque secrète, vestige d'un cycle vieux de 6000 ans qui se poursuit encore dans le sud de la Floride. Généralement aperçus depuis la route, ces curieux ensembles appelés cypress domes, ou dômes de cyprès, marquent les contours du système nerveux central des Everglades, un cours d'eau pouvant atteindre 80 kilomètres de large qui descend du lac Okeechobee jusquà la pointe sud de la Floride. Ces dômes forment un archipel largement inconnu, enfoui au cœur des confins subtropicaux. Ceux qui s'y sont aventurés vous diront qu'ils ont quelque chose d'inquiétant, presque d'un autre monde. En mars, je marchais sur le sentier de Gator Hook, à 80 kilomètres à l'ouest de Miami. Après m'être frayé un chemin à travers des bosquets de petits arbres, je me suis aventuré au cœur d'un cypress dome, un mystère écologique qui me hante depuis des décennies.
Je connaissais leur forme de donut depuis l'enfance, repérant les dômes au loin au cours de nos trajets avec mes parents entre Sarasota et Key West. J'apercevais ces curieux ensembles d'arbres à l'horizon et je me demandais à quoi cela pouvait ressembler de l'intérieur. Plus tard, j'ai fait mes propres pèlerinages réguliers dans l'archipel des Keys. J'ai commencé à pêcher à Chokoloskee, dans l'ouest des Everglades, et à me familiariser avec l'arrière-pays au nord de la côte en marchant jusque dans les bras reculés du bassin-versant à la recherche d'orchidées. Il y a dix ans, j'ai commencé à écrire sur cet endroit, mais même si je suis devenu familier des lieux, ces dômes lointains gardaient pour moi quelque chose de mystique.

Les alligators peuvent jouer le rôle d'ingénieurs au sein des dômes de cyprès, en creusant la vase et en agrandissant les zones où l'eau et les poissons sont susceptibles de se rassembler. Cette mère alligator veille sur ses petits sous les racines d'un arbre, dans le parc national des Everglades.
Les alligators peuvent jouer le rôle d'ingénieurs au sein des dômes de cyprès, en creusant la vase et en agrandissant les zones où l'eau et les poissons sont susceptibles de se rassembler. Cette mère alligator veille sur ses petits sous les racines d'un arbre, dans le parc national des Everglades.
Aujourd'hui, un incendie faisant rage à proximité, dans la réserve nationale de Big Cypress, me pousse vers l'est, sur une bande de calcaire concassé appelée Loop Road. Même en saison sèche, cette zone peut être recouverte d'une nappe d'eau qui s'écoule lentement, mais avec la sécheresse extrême qui frappe le sud de la Floride, je me retrouve bien plus loin dans l'arrière-pays que je n'aurais pu le faire à pied en temps normal.
En me dirigeant vers le sud, en direction du dôme, j'aperçois des orchidées papillons et des plantes épiphytes [qui poussent sur d'autres végétaux, sans être un parasite] perchées sur les arbres qui en bordent le pourtour. Je pénètre dans cette zone humide ombragée d'un quart d'hectare par une brèche entre les cyprès nains qui en marquent la limite. Je me retrouve entouré de gigantesques cyprès chauves aux troncs évoquant d'antiques séquoias géants, parsemés de lichens cyan et magenta, leur écorce ruisselant de plantes épiphytes qui commencent à peine à fleurir en délicates grappes fuchsia, vert chartreuse et lavande. La première fois où j'ai marché seul dans un dôme au nord de la réserve de Big Cypress, j'ai ressenti à la fois de l'émerveillement et de la terreur, ce sentiment d'être observé par une panthère ou un mocassin d'eau. Cette étendue d'eau verte, illuminée d'orchidées et de broméliacées, est restée en moi comme un secret bien gardé.
Une pluie légère se met à tomber, et la mare peu profonde au centre du dôme, à peu près de la taille d'un garage, reflète les nuages. Tout autour, un bosquet de pommiers des marais paraît flotter dans le vent, et je me demande combien d'alligators se cachent dans l'eau. Je suis dans un autre monde, presque sacré. Tandis que le tonnerre gronde au loin à l'ouest, je commence enfin à comprendre pourquoi ces poches complexes et isolées des Everglades m'ont toujours paru aussi mystérieuses.

Dans la réserve nationale de Big Cypress, des alligators se rassemblent en lisière d'un bois de cyprès, proche cousin du dôme. Ces deux types de zones humides attirent la faune en saison sèche. Mais ces bois, contrairement à leurs homologues circulaires et plus petits, créent des points d'eau plus importants

Les dômes de cyprès abritent plus de 300 espèces végétales, dont des orchidées, des plantes épiphytes, des fougères et des marguerites des Everglades, photographiées ici en pleine floraison à l'intérieur d'un dôme du parc national, au printemps, avant que la canopée ne se couvre de feuilles.
Dans la réserve nationale de Big Cypress, des alligators se rassemblent en lisière d'un bois de cyprès, proche cousin du dôme. Ces deux types de zones humides attirent la faune en saison sèche. Mais ces bois, contrairement à leurs homologues circulaires et plus petits, créent des points d'eau plus importants
Les dômes de cyprès abritent plus de 300 espèces végétales, dont des orchidées, des plantes épiphytes, des fougères et des marguerites des Everglades, photographiées ici en pleine floraison à l'intérieur d'un dôme du parc national, au printemps, avant que la canopée ne se couvre de feuilles.
Bientôt, à mesure que je découvre leurs merveilles, cette fascination se transforme en tout autre chose. Les Everglades, un territoire qui couvre plus de 15000 kilomètres carrés, sont composés de près d'une douzaine d'habitats différents. On y trouve des poissons préhistoriques qui en parcourent les confins depuis des millénaires. Des orchidées fascinantes, nommées fantômes et cigares en anglais. C'est aussi l'un des rares endroits où alligators et crocodiles cohabitent. Les dômes de cyprès, en revanche, attirent rarement autant l'attention que les autres éléments de cette oasis.
Ces dernières années pourtant, une série de découvertes sur les dômes a permis d'en clarifier l'importance. Ils jouent des rôles physiques, biologiques et chimiques majeurs, et offrent un refuge à des espèces menacées. Bien qu'ils apparaissent dans plusieurs régions du sud-est des États-Unis, ils se concentrent fortement dans le sud de la Floride. Plus que leurs homologues de plus grande taille, ces «petites zones humides sans nom sont d'une importance écologique [...] supérieure de plusieurs ordres de grandeur», explique Matt Cohen, écohydrologue et directeur de l'Institut de l'eau de l'université de Floride. Il y a environ 6000 ans, après le retrait définitif des eaux marines qui recouvraient autrefois le sud de la Floride,l'écosystème des Everglades commence à prendre forme. Les premiers signes d'apparition du cyprès se sont manifestés peu avant.
Leur nom provient du mythe antique de Cyparisse, ce jeune homme, mort de chagrin après avoir tué accidentellement son cerf apprivoisé et métamorphosé en cyprès. Cette légende a fait de l'arbre un symbole de deuil et d'immortalité - il compte parmi les plus anciens vivant sur la planète: les plus vieux cyprès encore en vie dans le sud-est des États-Unis seraient âgés d'au moins 2000 ans.
Le peuple Timucua utilisait cet arbre pour fabriquer des pirogues, et les Séminoles ainsi que les Miccosukee y avaient recours pour leurs maisons. Prisé pour son bois de cœur, il fut exploité avec une telle voracité qu'au début du XX° siècle, la plupart des forêts de cyprès anciens de Floride avaient disparu.
Matt Cohen, qui étudie ces zones humides depuis plus de vingt ans, me raconte comment, au fil des saisons, les pluies vont et viennent tandis que se noue un long dialogue entre les arbres et le sol. Les feuilles tombées des cyprès se décomposent dans l'eau, générant de l'acide carbonique qui ronge peu à peu le calcaire, creusant le sol...

