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Rohingyas, le peuple qui n’avait plus de patrie

Notre reporter est parti à la rencontre des Rohingyas, la minorité musulmane du Myanmar violemment persécutée par la majorité bouddhiste. Ils se réfugient au Bangladesh, dans des camps où ils peinent à survivre.

De Brook Larmer

La jeune fille tremblait. « Danse ! », lui a crié l’officier, en la menaçant avec son fusil. Afifa, âgée de 14 ans, avait été parquée dans un champ avec des dizaines d’autres fillettes et femmes de la minorité musulmane rohingya. C’était en octobre 2016. Au matin, les soldats avaient envahi leur village de l’ouest du Myanmar (ex-Birmanie). Craignant pour leur vie, les hommes et les garçons avaient couru se réfugier dans les bois. Afifa avait enduré une fouille corporelle plus qu’approfondie, puis elle avait vu des soldats traîner deux femmes dans une rizière, avant que d’autres s’intéressent à elle. « Si tu ne danses pas tout de suite, nous te tuerons », a prévenu l’officier. Ravalant ses larmes, Afifa s’est mise à se balancer de droite à gauche. Les soldats applaudissaient en rythme, et l’officier lui a passé un bras autour de la taille. « Alors, c’est pas mieux comme ça ? », a-t-il dit en lui lançant un sourire.

L’épisode que raconte Afifa a marqué le début d’une nouvelle vague de brutalités à l’encontre des Rohingyas apatrides du Myanmar. Ceux-ci seraient environ 1,1 million à vivre dans l’État d’Arakan (ou Rakhine). Musulmans dans un pays largement bouddhiste, ils constituent l’une des minorités les plus persécutées du monde.

Les Rohingyas affirment être des autochtones. Mais, selon les autorités, beaucoup descendent de colons arrivés au 19e siècle et au début du 20e . En 1982, le gouvernement militaire leur a retiré la citoyenneté birmane. Aujourd’hui, ils sont considérés comme des clandestins au Myanmar, mais aussi au Bangladesh, où un grand nombre ont fui.

En 2012, des affrontements entre bouddhistes et musulmans ont fait des centaines de morts – surtout des Rohingyas. Des mosquées et des villages ont été incendiés, et 120 000 Rohingyas regroupés de force dans des camps, au Myanmar. Cette fois, l’armée a lancé une campagne de terreur après que neuf policiers ont été tués dans l’attaque de postes-frontières par de présumés militants rohingyas. Exécutions, arrestations massives, viols systématiques et destructions de villages se sont succédé pendant quatre mois, selon les Nations unies et des organisations de défense des droits de l’homme. Quelque 74 000 Rohingyas ont traversé la frontière, pour atteindre les camps de réfugiés surpeuplés du Bangladesh.

Avant de quitter le village d’Afifa, les soldats ont incendié les rizières prêtes à être récoltées. Ils ont pillé les maisons, tué ou volé tout le bétail. « Nous ne voulions pas partir de chez nous », m’a confié Mohammed Islam, le père d’Afifa, en mars, dans le camp de réfugiés bangladais que cinq des onze membres de la famille avaient rejoint, épuisés. « Mais l’armée n’a qu’un seul but: se débarrasser de tous les Rohingyas. » Les attaques de l’armée relèvent « très probablement » de crimes contre l’humanité, estime Yanghee Lee, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme au Myanmar. L’armée rejette cette affirmation, tout comme Aung San Suu Kyi, premier chef d’État véritablement civil du pays après un demi-siècle de régime militaire.

Prix Nobel de la paix en 1991 pour son long combat contre la junte militaire, Aung San Suu Kyi a cette fois consterné les défenseurs des droits de l’homme. Elle n’a pas voulu dénoncer les atrocités, et encore moins traduire leurs auteurs en justice. En juin, son gouvernement a refusé d’accorder des visas aux membres d’une nouvelle mission d’enquête des Nations unies. « Nous espérions beaucoup de Suu Kyi et de la démocratie, assure Moulabi Jafar, un commerçant de 40 ans qui s’est exilé au Bangladesh. Mais la violence n’a fait qu’empirer. Cela a été une grosse déception pour nous. » Afifa, son père et trois de ses frères et sœurs ont erré pendant cinq mois. Ils ont fini par retrouver les quelque 500 000 réfugiés rohingyas qui, pour beaucoup, s’entassent dans des camps sordides, le long de la frontière. La mère d’Afifa et cinq autres enfants sont restés cachés au Myanmar.

À Balukhali, l’arrivée récente de 11 000 réfugiés a changé les collines boisées en une ruche poussiéreuse de huttes en bambou et de bâches noires. Afifa compte parmi les plus chanceux. Nur Ayesha, 40 ans, écarte son foulard, révélant des brûlures au visage. Elle dit que les soldats ont mis le feu à sa maison quand elle était dedans. Ajim Allah, 14 ans, me montre son bras gauche difforme : une balle de la police l’a touché alors qu’il sortait d’une madrasa, en octobre 2016. Ce soir-là, trois de ses amis ont été tués par balle. Yasmin, 27 ans, du village de Ngan Chaung, raconte que les soldats l’ont violée à tour de rôle devant sa fille de 5 ans. Mais le pire moment a été quand elle est partie à la recherche de son fils de 8 ans. Elle l’a trouvé dans une rizière, un impact de balle dans le dos. « Il n’y a plus d’espoir pour nous, là-bas », dit-elle, des larmes coulant sur ses joues. Il n’y a guère plus d’espoir au Bangladesh. Les Rohingyas ne peuvent y accéder ni à de véritables emplois, ni aux soins de santé, ni à l’école. Sur la route, en dehors du camp, des groupes de réfugiées mendient. Les hommes trouvent parfois du travail dans les rizières ou les salines, mais les salaires dépassent rarement un dollar par jour. En outre, le Bangladesh, déjà pauvre et surpeuplé, ne souhaite pas les accueillir longtemps.

La dernière fois que j’ai vu Afifa, elle balayait le rectangle de terre où la famille voulait installer sa cabane. Le père plantait des piquets en bambou à chaque coin. Fin mai, un cyclone s’est abattu, détruisant cet abri et des centaines d’autres dans le camp de Balukhali. Il n’y a pas eu de morts. La mère et les autres enfants de la famille ont enfin réussi à gagner le Bangladesh. Mais la nourriture manque et la mousson continue. Dans l’État d’Arakan, selon des témoignages, les opérations militaires ont repris. « Pour nous, » déplore un voisin« les périodes difficiles n’ont pas de fin. »

Cet article a été publié pour la première fois dans le magazine National Geographic n° 217 (octobre 2017).

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