Vingt-huit jours en immersion dans la Méditerranée

Laurent Ballesta et trois autres explorateurs ont passé un mois dans un minuscule caisson en Méditerranée. À chaque plongée, ils ont observé une vie marine étonnante – et des traces de notre impact.

Publication 3 mai 2021 à 10:22 CEST
Cédric Gentil, membre de l’équipe de soutien, flotte tête en bas sous la barge, à côté ...

Cédric Gentil, membre de l’équipe de soutien, flotte tête en bas sous la barge, à côté de l’écoutille de la cloche à plongeur. En gardant la pression à l’intérieur de l’habitacle et de la cloche au même niveau que celle des fonds marins, l’équipe a évité les longs paliers de décompression entre les plongées.
 

Photographie de Jordi Chias

J’ai grandi sur la côte méditerranéenne, dans le sud de la France. Alors que le temps passait et que la Méditerranée devenait mon principal terrain d’opérations, j’ai assisté aux ravages du développement effréné de cette côte submergée par le tourisme – et j’ai aussi vu, à des profondeurs de plus de 50 m, des mondes qui semblaient encore intacts. Jusqu’à une date récente, je n’en avais cependant eu que de brefs aperçus. Après avoir plongé à une telle profondeur, quatre à six heures sont nécessaires pour remonter à la surface ; il faut respecter des paliers de décompression pour éviter de mourir de la maladie des caissons. La brièveté du temps passé sous l’eau (de cinq à dix minutes) n’en est que plus frustrante.

En juillet 2019, nous y avons remédié. Pendant vingt-huit jours d’affilée, mon équipe de quatre hommes a vécu dans un habitacle exigu et pressurisé sur une barge en Méditerranée, respirant un mélange à haute pression d’hélium et d’oxygène, descendant au fond de la mer chaque jour dans une cloche à plongeur. Nous avons travaillé comme les plongeurs à saturation de l’industrie pétrolière offshore. Mais,  contrairement à eux qui sont, en général, reliés à une cloche par un câble ombilical, nous étions équipés de scaphandres recycleurs filtrant le dioxyde de carbone que nous expirions. Cela signifie que nous pouvions explorer le fond en toute liberté pendant des heures, et non plus des minutes.

Comme la cloche et l’habitacle étaient maintenus à la même haute pression que le fond de la mer (jusqu’à treize fois la pression atmosphérique), nous n’avions pas à respecter de paliers de décompression à chaque remontée.

Le 1er juillet 2019, au large de Marseille, après notre entrée dans la cloche à plongeur, la trappe s’est refermée sur nous, tous dûment équipés et vêtus de nos combinaisons rouges pour notre première descente en ascenseur. Nous avons eu l’impression de nous trouver à bord d’un vaisseau à destination de la Lune. Une fois la cloche au fond de la mer, nous en sommes sortis et nous sommes éloignés à la nage. La sensation a été incroyable : nous étions des océanautes en eaux profondes détachés de leur lien avec la surface.

Les humains sillonnent la mer Méditerranée depuis des millénaires. Pourtant, ses fonds sont moins connus que la surface de notre Lune, elle, bien cartographiée. Et, contrairement à la Lune, ils regorgent de vie. Nous avons exploré le parc national des Calanques où, dans les années 1950, Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle ont réalisé leur film culte Le Monde du silence. Lors de cette première plongée, nous avons vu un animal que je n’avais entraperçu qu’une fois : le calmar veiné (Loligo forbesii). Un couple s’accouplait sous nos yeux. Le mâle est passé sous la femelle, leurs tentacules se sont entrelacés et il a glissé son bras inférieur, qui porte le sperme, sous le manteau de sa partenaire. Quelques secondes plus tard, elle gagnait une petite grotte et suspendait à son plafond de longues grappes d’œufs fécondés. C’était la première fois (à ma connaissance) que ce comportement était documenté. Notre expédition débutait sous de bons augures.

Sur la barge, Laurent Ballesta (au premier plan) et ses compagnons partageaient 5 m2 de confinement. Ils accédaient à la cloche à plongeur – et à la liberté des profondeurs – via le module servant de salle de bains.

Photographie de Laurent Ballesta

En vingt-huit jours, notre barge, lentement tirée par un remorqueur, a parcouru plus de 550 km de Marseille à Monaco, aller et retour. Nous avons plongé à vingt et un endroits.

Dans notre habitat de 5 m², nous étions tous les quatre – Yanick Gentil, Thibault Rauby, Antonin Guilbert et moi-même – des prisonniers volontaires. Dans ce réduit, nous nous reposions, prenions nos repas que l’équipage sur le pont nous passait par un petit sas et attendions la prochaine sortie. Les plongées étaient notre exutoire. Chaque jour, nous endurions de violents contrastes : de la chaleur étouffante du en acier exigu aux immensités glaciales des profondeurs, de l’inaction abrutissante à l’indispensable vigilance, du désespoir et de la dépression à l’extase et à l’euphorie. À la fin de chaque journée, nous étions épuisés. Et nous avions hâte de recommencer.

Le mélange de gaz que nous respirions, composé à 97 % d’hélium et à 3 % d’oxygène, nous protégeait des narcoses à l’azote (l’ivresse des profondeurs) et des crises d’épilepsie. Mais il donnait à nos voix un ton si haut perché que nous devions communiquer par l’intermédiaire de microphones et de logiciels qui ramenaient le son à un niveau (presque) normal. L’hélium avait un autre effet secondaire : c’est un si bon conducteur de chaleur qu’il nous refroidissait de l’intérieur, aspirant la chaleur de notre corps à chaque respiration. J’ai plongé à de grandes profondeurs sous la glace en Antarctique, dans des eaux au-dessous de zéro, mais j’ai eu beaucoup plus froid ici, dans ma mer natale, où, même en profondeur, la température était invariablement de 14 °C.

Nous avions choisi des endroits à explorer dont nous connaissions la beauté et la luxuriance. Les récifs coralliens sont rares en Méditerranée. En revanche, à des profondeurs comprises entre 70 et 120 m, se trouvent des récifs coralligènes. Les algues rouges qui les construisent sécrètent des fondations de carbonate de calcium résistantes, elles-mêmes renforcées par certains animaux – vers, mollusques, coraux – et rongées par d’autres espèces, comme les éponges.

Cette lutte constante crée un monde de coins et de recoins où plus de 1 650 espèces peuvent trouver un habitat. Le barbier commun y est très répandu, mais j’ai attendu des années pour voir son cousin : le barbier perroquet. Au large du Lavandou, j’ai réalisé ce qui pourrait être la première photographie de ce petit poisson vivant.

Les clichés présentés ici ne montrent que quelques-unes des créatures que nous avons vues en quatre semaines. Nous avons observé des formes étranges, des attitudes bizarres, des allures trompeuses. À l’image de celle de ce gorgonocéphale, nommé ainsi en raison de sa ressemblance avec les créatures de la mythologie grecque à la chevelure faite de serpents et qui avaient le pouvoir de pétrifier ceux qui les regardaient. Cette ophiure est inoffensive. Enroulée,  elle mesure à peine 10 cm de diamètre. Mais, au moment même où je la regardais, elle a déployé avec lenteur ses bras aux ramifications sans fin, jusqu’à atteindre dix fois cette largeur. Lorsque ces ensorcelants animaux marins se croisent, ils entrelacent souvent leurs bras en de délicates caresses. Pourquoi ? Cela reste un mystère.

À 142 m de fond, où pourtant seul 1 % de la lumière solaire parvient, l’eau est claire, et, malgré la pénombre, il est possible de voir et de photographier de vastes étendues. Juste au large de Villefranche-sur-Mer, là où les Alpes se prolongent sous les eaux de la Méditerranée et où les fonds marins plongent à pic, des panoramas incroyables se sont soudain offerts à mes yeux, comme si j’étais un alpiniste évoluant sur une autre planète Terre voisine de la nôtre.

Ces deux mondes sont liés. Les échantillons de fonds marins que nous avons prélevés contenaient des pesticides, des hydrocarbures, des polychlorobiphényles (PCB) cancérigènes. Les eaux de surface grouillaient de bruits et d’activités humaines. Fuyant une telle pression, les grands animaux que nous avons rencontrés – baudroies monstrueuses, congres semblables à des dragons, homards ressemblant à des chars d’assaut – semblaient tous s’être retirés à de plus grandes profondeurs. Là, la Méditerranée est toujours vivante. Son cœur bat encore. Mais quel avenir lui offrirons-nous ?

 

Article publié dans le numéro 260 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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