Célèbes, l'île où la mort n'est pas un adieu

Dans une région reculée d’Indonésie, les morts et leurs dépouilles font toujours partie de la famille. Et ils ont sans doute quelque chose à nous apprendre.

De Amanda Bennett
Photographie De Brian Lehmann
Publication 30 juil. 2021, 11:19 CEST
Un membre de la famille ajuste les lunettes de Tappang Rara, décédé en 2006, à 65 ...

Un membre de la famille ajuste les lunettes de Tappang Rara, décédé en 2006, à 65 ans.

Photographie de BRIAN LEHMANN

Un soir, un peu avant sept heures, Elisabeth Rante tire un rideau doré qui cachait l'embrasure de la porte. Ensemble, nous nous glissons à l'intérieur. Elle parle à son mari. « Papa... Papa », murmure-t-elle. « Nous avons une invitée qui vient de loin. » Derrière nous, le fils cadet, Jamie, entre dans la pièce avec un plateau et s'approche doucement. « Voici ton riz, papa. Du poisson. Et là, les piments » dit-il.

Alors que nous sortons silencieusement de la pièce, Elisabeth murmure : « Réveille-toi, papa. C'est l'heure de ton dîner. » Je me retourne un instant pendant que le fils aîné, Yokke, explique : « Elle te prend en photo, papa. »

Une scène familiale touchante. Rien qui ne puisse arriver partout ailleurs dans le monde. À un détail près. Le mari d'Elisabeth, un ancien greffier du département des mariages de la ville, est mort il y a à peu près deux semaines. Ici, dans la belle maison en béton couleur melon d'une famille respectée et prospère, Petrus Sampe est allongé, immobile sur un lit en bois, une couverture à motifs rouges repliée sous son menton.

Debora Maupa est décédée en 2009, à 73 ans. Ses proches vérifient son corps. Un mort bien préservé (grâce à une solution aqueuse d’aldéhyde formique) est censé porter chance.

Photographie de BRIAN LEHMANN

Pendant encore plusieurs jours dans cette maison à la périphérie de la ville de Rantepao, dans les hauts plateaux reculés de l'île indonésienne de Sulawesi, Petrus restera allongé sur ce lit. Sa femme et ses enfants lui parleront en lui apportant de la nourriture quatre fois par jour : petit-déjeuner, déjeuner, dîner et thé dans l'après-midi. 

« Nous le faisons parce que nous l'aimons et le respectons », explique Yokke. Elisabeth ajoute : « Avant, nous mangions ensemble. Il est toujours à la maison, nous devons le nourrir. » Les traitements au formol (formaldéhyde et eau) appliqués peu de temps après la mort permettent au corps de ne pas se putréfier, mais avec le temps, il se momifiera. L'odeur flottant dans la pièce n'est rien de plus que le soupçon habituel de bois de santal dans une maison toraja. Sur le mur, une représentation de Jésus-Christ conduisant un agneau semble les regarder.

Près de Rantepao, sur l’île de Célèbres, ses sœurs et cousins entourent Syarhrini Tania Tiranda, morte la veille à 3 ans. Ils la touchent et lui parlent. Pour eux, elle n’est que to makuka’ - “malade”.

Photographie de Brian Lehmann, National Geographic

Quatre jours plus tard, après un service religieux chrétien et un dîner composé de porc, de légumes et de riz pour plus de cent personnes, les membres de la famille soulèvent Petrus du lit pour le mettre dans un cercueil. On filme l'événement. Huit enfants, parents et amis du quartier, se poussent pour avoir une meilleure vue. Par la suite Petrus restera chez lui, dans son cercueil, jusqu'à ses funérailles en décembre, dans quatre mois. Sa femme vivra dans la maison avec lui jusque-là ; certaines familles suivent la vieille coutume de ne jamais laisser un mort seul. Jusqu'aux funérailles, Elisabeth et ses enfants l'appelleront makula', un malade. « Nous pensons que même si notre père est makula', son âme est toujours dans la maison », explique Yokke.

Pour les Toraja, la mort du corps n'est pas l'événement brutal, déchirant, le point final que l'on s'imagine en Occident. Non, ici, la mort n'est qu'une étape d'un long processus. Les morts sont soignés à la maison pendant des semaines, des mois, voire des années après leur décès. Les funérailles sont souvent retardées aussi longtemps que nécessaire pour rassembler des parents éloignés. Les cérémonies funéraires les plus grandioses ramènent les Toraja chez eux dans une vaste diaspora inversée, où qu'ils se trouvent dans le monde. Lorsqu'une centaine de motos et de voitures traverse la ville en accompagnant un cadavre, la circulation s'arrête d'une manière que même une ambulance ou une voiture de police ne peut imposer. Ici, la mort prime sur la vie.

Les Toraja ne rejettent pas les traitements médicaux pour des maladies potentiellement mortelles. Ils n'échappent pas non plus au chagrin lorsque des êtres chers meurent. Mais loin de repousser la mort, presque tout le monde ici tient la mort au centre de la vie. Les Toraja croient que les gens ne sont jamais vraiment morts et qu'un lien humain profond survit bien au-delà de la mort. La mort pour de nombreux Toraja n'est pas un mur de briques mais un voile de gaze. Ce n'est pas une rupture mais juste une autre forme de connexion. Souvent, le lien profond avec un être cher ne s'arrête pas à la tombe. Certains Toraja du nord font sortir leurs proches de leurs tombes de temps en temps pour leur donner de nouveaux vêtements et de nouveaux linceuls.

Personne ne sait exactement quand les rites funéraires toraja ont commencé. La langue toraja n'a été écrite qu'au début du XXe siècle, de sorte que la plupart des anciennes traditions sont encore orales. Ce n'est que récemment, grâce à la datation au carbone de fragments de cercueils en bois, que les archéologues ont conclu qu'il existe des rites funéraires toraja remontant au moins au IXe siècle après J-C. Les premiers navires néerlandais sont arrivés dans l'Indonésie actuelle à la fin du XVIe siècle, à la recherche de muscade et de clou de girofle. Un peu plus de 300 ans plus tard, ils ont atteint Toraja, une région qui englobe aujourd'hui les districts de Toraja Utara et Tana Toraja. Du fait de la présence de missionnaires hollandais dans la région, c'est une enclave chrétienne, composée majoritairement de protestants mais aussi de catholiques, dans un pays à majorité musulmane. Le christianisme a essayé avec plus ou moins de succès de s'associer aux pratiques traditionnelles : presque chaque étape d'une mort toraja est accueillie par des prières, des lectures de St Matthieu ou de St Jean et une récitation du Notre Père.

Toraja est parsemée de villages perchés à flanc de falaises ou nichés dans les vallées, en contrebas. Rantepao, une ville poussiéreuse de 26 000 habitants, est accessible après un voyage de huit heures depuis la plus grande ville de Sulawesi, Makassar, sur 320 km de route en tire-bouchon et à flanc de falaise. 

J'ai fait ce long voyage après des années passées à écrire et à parler d'une relation à la mort américaine, qui glorifie la médecine mais craint la mort, considérée comme un échec du progrès scientifique ou de la volonté. De fait la plupart des Américains meurent dans des instituts, alors que pour la grande majorité d'entre eux, ils auraient préféré mourir en paix chez eux. Après la mort de mon mari, Terence, j'ai commencé à chercher des alternatives. Je suis venue ici pour découvrir une culture encore plus jusqu'au-boutiste, mais à l'inverse.

Ma recherche a des limites évidentes. Nourrir les morts, laisser leurs corps dans nos maisons et rouvrir régulièrement leurs cercueils ne sont pas des pratiques que la plupart d'entre nous pourrait adopter. Néanmoins, je ne peux m'empêcher de me demander si le rythme plus lent des rites funéraires toraja ne correspondent pas plus étroitement à l'expérience réelle et frémissante du deuil humain, que nos rituels occidentaux plus verrouillés.

Voir, parler et ressentir la présence d'un être cher décédé est monnaie courante en Occident, écrivent Colin Murray Parkes et Holly G. Prigerson dans Bereavement: Studies of Grief in Adult Life (Deuil : étude du chagrin chez les adultes). « Je lui parle et je m'attends à ce qu'il me réponde », écrivent-ils, citant une veuve. Le deuil lui-même, disent-ils, ne suit pas une trajectoire nette, mais éclate et se calme par cycles, et ce pendant de nombreuses années, tout comme le font les Toraja. 

Mais l'habitude occidentale de mettre la mort à distance, hors de vue et de portée quelques jours ou même quelques heures après le décès serait vue comme beaucoup trop brutale par les Toraja. « Ma mère est morte subitement, alors nous ne sommes pas encore prêts à la laisser partir », souffle Yohana Palangda, se mettant à pleurer. « Je ne peux pas accepter de l'enterrer trop vite. » Sa mère a continué à recevoir des invités dans une chambre à l'étage pendant plus d'un an. Parce que la mère de Yohana était la chef du village — un poste que Yohana occupe désormais — les villageois continuent de venir chercher sa bénédiction pour des événements importants, et même lui demander la permission de se marier.

Michaela Budiman, anthropologue à l'Université Charles, à Prague, en République tchèque, écrit que si le défunt à Toraja était enterré immédiatement, ce serait « comme si un faucon s'élançait soudainement sur sa proie, la saisissant dans ses serres et disparaissant à jamais en une fraction de seconde. »

Des hommes accrochent une photographie de Sampe Rara' Tambing, décédée à l'âge de 79 ans, au-dessus d'une effigie en bois, ou tau tau, la représentant, qui a coûté environ 1 500 $ (1 260 €). Les tau tau sont souvent placés sur des balcons à l'extérieur des sites de sépulture.

Photographie de BRIAN LEHMANN

Alors, quelle est la différence entre la réticence de Yohana à laisser partir sa mère et la nôtre ? Ou entre la conversation d'Elisabeth avec son mari décédé et celles que les veuves occidentales ont secrètement avec le leur ? Ou le rituel d'alimentation de la famille d'Elisabeth comparé à la réticence de la romancière Joan Didion à se séparer des chaussures de son mari décédé, de peur qu'il en ait besoin à son retour ? Seul le temps permet le deuil. Et si, comme les Toraja, nous nous donnions plus de temps pour faire notre deuil ?

Quelques jours après ma visite à Petrus Sampe et à sa femme, les funérailles d'un autre homme battent leur plein à l'autre bout de la ville. J'escalade une structure en bambou ombragée que la famille a construite pour les invités de l'extérieur de la ville. Je me recroqueville sur un tapis à côté d'une jeune adolescente, petite-fille du défunt. Dinda applique un eye-liner. Elle tripote son smartphone. Tout le monde aime les funérailles, surtout pour avoir la chance de rencontrer des parents éloignés, dit-elle, alors que trois jeunes cousins ​​s'ébattent à proximité, autour du cercueil de leur grand-père.

Des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants se promènent en contrebas ou discutent à l'ombre des maisons ancestrales - appelées tongkonan - des structures sur pilotis distinctives de la région, leurs toits incurvés géants semblant flotter comme d'énormes bateaux rouges sur des mers de palmiers, d'arbres à café et de bougainvilliers.

Les espaces entre les tongkonan sont encombrés de porcs couinants attachés à des tiges de bambou, qui seront tués pour le déjeuner. Des femmes vêtues de fines robes fourreau noires et blanches vendent des cigarettes. Plus loin, un vendeur de motos vend des ballons Mylar. Les buffles d'eau sont partout, se prélassant sous les arbres, debout le long de la route ou se faisant promener par de jeunes hommes qui les soignent aussi affectueusement que des animaux domestiques. Un maître de cérémonie dans une tour au-dessus de la foule s'adresse à un animal magnifique, ses énormes cornes gracieusement incurvées.

Les touristes, principalement européens et australiens, qui se rendent à des funérailles torajanes sont souvent accueillis comme la preuve de l'importance qu'a la famille dans la région. Les plus grandes funérailles prévoient des pavillons d'observation où les invités se voient servir du thé, du café et des collations.

Photographie de BRIAN LEHMANN

Un grand enterrement toraja se mesure au nombre et à la beauté des buffles, qui servent de monnaie d'échange. Tout dans les funérailles est histoire de hiérarchie, cimentant le statut de la famille de la personne décédée et des personnes qui y assistent. Ce jour marque la fin de plus d'une semaine de repas, de réceptions, de réunions, de prières, de divertissements et de rituels soigneusement chorégraphiés séparant progressivement les morts de la vie. Le corps se déplace de sa maison au domaine ancestral de sa famille, puis dans une grange à riz voisine, puis dans le bâtiment funéraire.

 

LE DEUXIÈME ENTERREMENT

Les funérailles resserrent étroitement les liens entre Toraja, d'une famille à l'autre, d'un village à l'autre. Les funérailles épuisent les économies des familles car les gens se surpassent dans les offrandes, créant des obligations multigénérationnelles ostentatoires. Votre cousin fait don d'un buffle ? Vous devez en donner un plus gros. Vous ne pouvez pas égaler un cadeau ? Alors votre fils ou votre fille doit le faire. S'ils ne le peuvent pas, le fardeau retombera sur vos petits-enfants. Ce côté plus sombre des obligations funéraires peut être clairement entendu dans les cris du maître de cérémonie annonçant les cadeaux. « À qui est ce cochon ? » entonne-t-il dans un haut-parleur. « À qui est ce buffle ? » Dans un abri, des représentants du gouvernement évaluent la qualité et la taille de chaque cadeau à des fins fiscales. À la fin de la cérémonie, le grand livre sera présenté à la famille, qui devra rendre la pareille lorsqu'un membre de la famille ayant fait cette offrande mourra.

Les funérailles toraja sont aussi synonymes de grande joie. Ici, un enterrement est à la fois un mariage, une bar-mitsva et une réunion de famille. Les funérailles somptueuses sont une occasion de se rencontrer et de se retrouver, de bien manger et de bien boire, de se divertir, voire d'étendre son réseau professionnel. 

On y assiste à des combats de buffles d'eau. Alors qu'un cri monte invitant les hommes les plus forts à déplacer le cercueil vers la tour, au moins cinquante jeunes hommes s'emparent des perches de bambou. Ils scandent dans le champ, montant et descendant le cercueil. Les paroles de leurs chants se font paillardes. Une bataille d'eau éclate, les porteurs se baignent, et le reste des invités les imite.

« Vous pouvez trouver une excuse pour ne pas assister à un mariage, mais vous devez assister à des funérailles », explique Daniel Rantetasak, 52 ans, assis dans la section VIP des funérailles de Lassi Allo To'dang, le grand-père de Dinda. Daniel pense qu'il a assisté à plus de 300 funérailles au cours de sa vie. Il m'explique que lors d'un enterrement comme celui-ci, un minimum de 24 buffles devraient être sacrifiés. Parfois, le nombre peut dépasser la centaine. Avec une moyenne de 20 millions de roupies par buffle (1 200 €) - les prix peuvent s'envoler pour les morts les plus en vue - les funérailles les plus chères peuvent coûter plus de 335 000 € pour les buffles uniquement, payés par des dons obligatoires et par les nombreux membres de la famille qui envoient de l'argent depuis l'étranger. La nourriture et les boissons pour des centaines d'invités et un logement temporaire en bambou pour les visiteurs s'ajoutent aux nombreux frais. Ici, on consacre une grande partie de ses économies aux funérailles. Une femme se souvient de sa grand-mère lui disant qu'ils avaient trop peu d'économies pour payer ses études. Quelques semaines plus tard, sa grand-mère a dépensé l'équivalent de milliers d'euros en cochons pour la cérémonie d'un proche. « J'ai été une victime collatérale de la tradition », soupire cette femme. On dit communément qu'à Toraja, on vit pour mourir.

Des amis et membres de la famille transportent le corps d'Abraham Papa dans sa tombe dans un duba duba en bois, un transport funéraire conçu pour ressembler aux maisons familiales ancestrales, appelées tongkonan, qui parsèment Toraja. Par tradition, les passants peuvent donner des coups de pied ou jeter de l'eau ou même des excréments de buffles lors de la procession.

Photographie de BRIAN LEHMANN

Les touristes occidentaux qui viennent à Toraja en quête de l'apparat exotique des funérailles constatent que les liens humains, le contact indéfectible avec la mort et la joie pure des Toraja les amènent à une profonde réflexion sur leur propre culture. « Quand quelqu'un meurt en Espagne... c'est la pire chose qui puisse arriver dans une famille », explique Antonio Mouchet, consultant en informatique venu de Madrid. « Nous, les Occidentaux ne pensons pas à la fin. Ici, ils se préparent depuis des années. »

Je détourne le regard pendant le sacrifice des buffles - 55 seront tués au total. Les Toraja, imperturbables, regardent ce spectacle qui nous paraît brutal. Leur préoccupation est davantage portée vers le groupe que vers l'individu, explique Stanislaus Sandarupa, Toraja et anthropologue linguistique à l'Université Hasanuddin, à Makassar. L'obligation du buffle, dit-il, est de fournir de la viande pour assurer la subsistance humaine. Les humains, à leur tour, doivent prendre soin de l'espèce et s'assurer qu'elle perdure.

Alors que les funérailles suivent leur cours en ville, une autre série de cérémonies a lieu à la campagne. Août est un mois privilégié non seulement pour les funérailles mais aussi pour ma'nene' — les « secondes funérailles » organisées par les familles lorsqu'elles retournent dans les tombes ancestrales pour ranger, apporter des collations et des cigarettes, et sortir les corps depuis longtemps enterrés pour un tour au soleil avant de leur mettre de nouveaux vêtements. Daniel Seba Sambara préside un rassemblement qui comprend sa femme, une fille et sa petite-fille, son fils, son gendre et bien d'autres, rassemblés autour d'une grande crypte familiale dans un endroit venteux surplombant une vallée. Daniel porte un nouveau pantalon et a l'air légèrement surpris, comme s'il regardait derrière de nouvelles lunettes à monture métallique. Il est mort en 2012 après 20 ans de diabète. C'est la première fois que sa famille le voit depuis son inhumation. Cette semaine, pour la cérémonie de ma'nene', il a été déterré avec une dizaine de parents décédés, ses compagnons dans la crypte.

Des membres de la famille soutiennent le corps de Pangkung Rante Rante, qui serait décédé à l'âge de 115 ans, pour lui rendre hommage. Cette pratique rare, appelée dipatadongkon, n'est pratiquée que par les familles aisées.

Photographie de BRIAN LEHMANN

Détendu et en forme, Pieter, le fils de Daniel, a suivi les traces son père dans le secteur de la construction dans la province de Papouasie, à plus de 1 000 kilomètres de là. Sa fille, Monna, ingénieure civile, fait défiler sur son téléphone portable des photos de sa chorale à Cincinnati. Pieter et sa famille sont des Toraja résolument modernes.

Alors, que ressent-il en voyant son père mort depuis trois ans attaché à un pilier en stuc, avec des proches posés à ses côtés ? De la fierté. Le corps de son père est relativement reconnaissable, contrairement à ceux d'autres parents allongés à proximité, qui ressemblent davantage à des squelettes. Sa peau est lisse. Ses ongles et sa barbe ont poussé depuis qu'ils l'ont vu pour la dernière fois, s'exclament ses proches. L'état du corps est un signe pour Pieter que ses affaires seront aussi prospères que celles de son père. « Tout le monde n'est pas comme ça. Cela apportera le succès à ses enfants et petits-enfants », dit-il joyeusement.

Les buffles d'eau à Toraja sont élevés pour être sacrifiés. Lors des funérailles les animaux sont tués à coups de machette jusqu'à la jugulaire, et leur viande est ensuite distribuée aux convives par ordre d'importance sociale. Jusque-là, les garçons (et parfois les filles) s'occupent d'eux avec affection et fierté, comme un bel étalon ou une voiture de luxe.

Photographie de BRIAN LEHMANN

J'ai beaucoup appréhendé ce moment. Après tout, nous autres Occidentaux, nous reculons à la vue d'un cadavre. Face à plusieurs cadavres, je réalise que je suis curieusement calme et intéressée. L'ambiance est à la fête, tout le monde est vêtu de couleurs vives et semble très heureux. L'odeur rappelle celle du moisi, comme un tas de couvertures mouillées qu'on aurait laissé à l'abandon pendant plusieurs années. La scène est définitivement étrange mais, étonnamment, ni désagréable ni horrible. « La façon dont ils traitent les corps n'est pas effrayante du tout » estime Ki Tan, un Indonésien qui a grandi aux Pays-Bas, alors qu'il regarde une famille interagir avec un groupe de proches décédés depuis longtemps, dont un enfant d'un an, mort il y a de cela 38 ans.

À côté de moi, une touriste de 21 ans originaire de Berlin semble plongée dans ses réflexions. « Je me sens très chanceuse d'avoir vu cela », souffle Maria Hart, se souvenant tristement que la mort de son grand-père l'avait tant bouleversée qu'elle avait refusé d'assister à ses funérailles. « Sur le plan personnel, je trouve un peu de réconfort dans la tradition », déclare Kathleen Adams, anthropologue à l'Université Loyola de Chicago qui a vécu parmi les Toraja et leurs morts.

Les Toraja ne sont pas seulement des individus. La mort d'une personne n'est qu'un point dans une toile financière, sociale et émotionnelle complexe qui les lie à leurs ancêtres et leurs ascendants. Comment les Toraja en sont-ils venus à croire cela ? « Allez demander à Kambuno » me dit-on. C'est l'homme qui a les réponses à ces questions.

À la recherche de Kambuno, nous serpentons vers le nord depuis la petite ville de Pangala, longeant les rizières et traversant village après village. Commerçants, motards et passants nous orientent. Tout le monde sait où habite Kambuno. Deux écolières en chemises blanches, jupes bleu marine et cravates noires montent dans notre voiture pour nous indiquer le chemin. Lorsque la route s'arrête, nous continuons à pied sur un parcours escarpé et rocheux.

Je rencontre Petrus Kambuno, raide, barbu, presque édenté, coupant l'herbe au bord de la route. « Tu as de la chance de m'avoir trouvé », dit-il. « Il ne reste plus que moi qui connais ces histoires. » Il dit avoir 90 ans. Il nous raconte sa version de la genèse avec les Toraja en son centre. « Ici, Dieu a créé l'homme au ciel et la femme sur la terre », dit-il. En regardant les rizières en terrasses vert citron encadrées sur un ciel aigue-marine, il est facile de croire que Dieu a choisi ce lieu comme Eden.

Tini Patiung s'effondre quelques instants avant qu'un groupe d'hommes ne transporte sa mère dans sa tombe. Ester Patiung est décédée 10 mois plus tôt, à l'âge 62 ans ; son corps a été conservé dans la maison familiale, le temps que des décisions soient prises pour sa cérémonie funéraire.

Photographie de BRIAN LEHMANN

Kambuno poursuit : Dieu a fait don du bambou et des bananes de la Terre, du bétel et de la chaux du ciel. « Il nous a commandé d'utiliser ces choses pour soulager notre chagrin, pour nous sentir heureux dans la tristesse quand quelqu'un meurt. »

Je me rends compte que je pose la mauvaise question. Les Toraja, semble-t-il, sont probablement plus profondément connectés que nous ne le sommes à la façon dont les gens ressentent la mort : le désir de rester connecté à leurs proches dans le corps et l'esprit ; croire que les gens ne meurent jamais vraiment de façon permanente ; et d'avoir et de devenir un ancêtre. La question n'est donc pas de savoir pourquoi les Toraja font ce qu'ils font, mais pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Comment avons-nous pu nous éloigner autant de la mort qui, après tout, fait partie de la vie ? Comment avons-nous perdu le sentiment d'être connectés les uns aux autres, à notre place dans la société, dans l'univers ?

Kambuno me montre sa crypte familiale, qui contient plus de dix membres de sa famille. « Mon père est ici », dit-il. « Mais je suis ici, donc il n'est pas vraiment mort. Ma mère est ici, mais j'ai des filles, donc elle n'est pas vraiment morte. Mes filles ont pris la place de ma mère sur Terre. Et j'ai pris la place de mon père. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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