L’eczéma et l’acné peuvent avoir une incidence sur votre santé mentale
Les scientifiques lèvent le voile sur un réseau de communication complexe tapissant la peau, le système immunitaire et le cerveau, qui pourrait révolutionner la manière dont sont traités les maladies chroniques de la peau et les troubles mentaux.

Pendant des décennies, les médecins ont principalement étudié le lien entre les maladies chroniques de la peau et la santé mentale d’un point de vue psychologique. Ils considéraient que le fait de vivre avec de l’acné, de l’eczéma, du psoriasis et d’autres maladies visibles de la peau augmentait le risque d’anxiété, de dépression et d’isolement social.
Mais cette croyance est désormais remise en question par un nombre croissant d’études. « Les études ont confirmé que le lien entre les maladies de la peau et la santé mentale n’est pas seulement psychologique ou cosmétique, mais profondément biologique », explique Mohammad Jafferany, professeur en psychodermatologie, en psychiatrie et en sciences comportementales à l’université de Central Michigan.
Il semblerait que la peau et le cerveau communiquent par l’intermédiaire d’un réseau de signalisation complexe à double sens appelé « axe cerveau-peau », qui relie les systèmes immunitaire, nerveux et endocrinien d’une manière susceptible d’avoir une influence sur les maladies inflammatoires de la peau et la santé mentale.
D’après les études, environ 30 % des personnes atteintes de maladies chroniques de la peau souffrent également d’anxiété ou de dépression. Les chercheurs espèrent que la compréhension de la biologie sous-jacente de ces pathologies pourrait à terme révolutionner leur traitement, par des approches plus complètes ciblant à la fois la santé mentale et la maladie de la peau.
LA COMMUNICATION CERVEAU-PEAU
La peau et le cerveau communiquent sans cesse. Cette « discussion » commence avant même la naissance (tous deux se développent partiellement à partir de la même couche de tissus embryonnaires, l’ectoderme) et se poursuit tout au long de la vie par l’intermédiaire d’un réseau de signaux neuronaux, hormonaux et immunitaires, connu sous le nom de « système neuro-immuno-cutané ».
C’est pour cette raison, par exemple, que le stress peut aggraver les lésions acnéiques : sous son effet, votre corps augmente sa production de cortisol, d’adrénaline et de substance P, lesquels atteignent notamment la peau par des messagers chimiques et les fibres nerveuses. Ils accentuent alors l’inflammation, stimulent la production de sébum et affaiblissent la barrière protectrice de la peau.
Cette production excessive de sébum est l’un des principaux responsables de l’acné. En cas d’accumulation trop importante de sébum, ce dernier bouche les pores, créant les conditions favorables à l’inflammation et aggravant les éruptions cutanées, indique Mariana Ramirez Posada, chercheuse à l’école de médecine de l’université de Stanford. Dans le même temps, vivre avec une maladie de peau visible peut devenir une source de stress chronique, qui impacte négativement l’image de soi et le bien-être émotionnel, ce qui peut accentuer davantage l’inflammation.
La communication se fait cependant dans les deux sens. « Le cerveau va envoyer des signaux à la peau, mais la peau peut également émettre différents signaux au cerveau. Ils sont liés l’un à l’autre par le système nerveux », précise la chercheuse.
Lorsque l’inflammation de la peau devient chronique, elle peut déclencher la libération de molécules, les cytokines, par le système nerveux. Les chercheurs ont découvert qu’une fois dans le système sanguin, ces molécules peuvent interagir avec les systèmes cérébraux responsables de la régulation de l’humeur, du stress et du sommeil, notamment les neurotransmetteurs tels que la sérotonine et la dopamine. « Ces molécules, impliquées dans le signalement immunitaire, ont également été associées à la dépression, à l’anxiété, à la fatigue et à des réponses altérées au stress », souligne Mohammad Jafferany.
Face à ces découvertes, les chercheurs tentent de déterminer si les processus immunitaires responsables de l’inflammation cutanée peuvent aussi influencer le fonctionnement cérébral. Ceci permettrait d’expliquer la concomitance fréquente des maladies chroniques de la peau et des troubles mentaux.
LE RÔLE DU SYSTÈME IMMUNITAIRE
Pour déterminer si le système immunitaire joue un rôle dans le lien entre l’inflammation cutanée et la santé mentale, les chercheurs ont mesuré des centaines de protéines relatives à l’immunité dans les échantillons sanguins de personnes souffrant de dépression et de maladies inflammatoires de la peau. Et ils ont constaté que certains patients partageaient des signatures immunitaires similaires, ce qui laisse à penser que les deux pathologies peuvent résulter, tout du moins en partie, de voies biologiques communes. Leurs conclusions ont également mis en évidence une explication inattendue : les médicaments déjà utilisés pour soigner les maladies inflammatoires de la peau pourraient un jour aider à traiter certaines formes de dépression.
« Il est désormais clairement établi que le stress psychologique peut entraîner l’augmentation des marqueurs inflammatoires dans le sang », observe James Murrough, professeur en psychiatrie et en neurosciences à l’Icahn School of Medicine at Mount Sinai à New York et co-auteur de l’étude. Le stress psychologique chronique n’a pas seulement une incidence sur l’humeur ; il affecte aussi le système immunitaire en faisant augmenter les signaux inflammatoires dans le corps. C’est ce constat, de plus en plus admis, qui a changé la façon dont les chercheurs voient la dépression. D’un trouble confiné au cerveau, elle est passée à une pathologie dans laquelle le système immunitaire joue un rôle, tout du moins chez certains patients.
Cette idée dépasse largement les maladies cutanées. En réalité, l’inflammation est déjà associée à une vaste palette de troubles psychiatriques, notamment la dépression, l’anxiété et le syndrome de stress post-traumatique. Certaines études suggèrent ainsi que le système immunitaire pourrait jouer un rôle dans le développement ou la progression de ces maladies.
Ceci soulève une éventualité fascinante, fait remarquer James Murrough. Si les maladies inflammatoires de la peau et la dépression ont en commun certaines voies immunitaires, les traitements ciblant ces voies pourraient-ils être efficaces pour les deux pathologies ?
« C’est exactement ce que nous aimerions savoir », confie le professeur.
ASSOCIER SANTÉ MENTALE ET SANTÉ CUTANÉE
Alors que les preuves continuent de s’accumuler sur le lien cerveau-peau, de nombreux spécialistes estiment que les soins aux patients ne sont pas encore à la hauteur. Le dépistage des troubles mentaux n’est pas systématiquement intégré dans les soins dermatologiques, alors qu’il pourrait aider à identifier les patients dont les pathologies chroniques de la peau contribuent à l’anxiété, la dépression et les troubles sociaux, ainsi que les patients dont les symptômes de maladie mentale pourraient être exacerbés par l’inflammation et rendraient plus difficile le contrôle des symptômes cutanés.
« Je pense qu’il existe actuellement une importante séparation entre les deux spécialités », reconnaît Mariana Ramirez Posada. Une collaboration plus étroite entre la psychiatrie et la dermatologie pourrait aboutir à des soins plus globaux ciblant à la fois les aspects physiques et psychologiques des maladies chroniques de la peau, précisent Mariana Ramirez Posada et Mohammad Jafferany.
L’amélioration de la compréhension du lien cerveau-peau a également une influence sur de nouveaux domaines de recherche. L’un des plus récents est la neurocosmétique, qui repose sur des produits topiques conçus pour interagir avec le système neuro-immuno-cutané de la peau afin d’améliorer la santé de la peau, mais aussi le bien-être émotionnel. Bien que ce concept soit fondé sur la science émergente de la communication entre le cerveau et la peau, de nombreux produits sur le marché vantent des bienfaits qui n’ont pas encore été vérifiés. « Ils sont très controversés, car il n’existe aucun avantage avéré ni aucune validation scientifique pour l’heure », souligne Mohammad Jafferany.
Les chercheurs s’intéressent également à la psychodermatologie de précision, une approche guidée par les données qui réunit psychiatrie, dermatologie et neurosciences. En intégrant les informations cliniques, les facteurs psychologiques, les marqueurs biologiques et l’intelligence artificielle, ils espèrent pouvoir identifier les causes spécifiques des maladies et ainsi personnaliser les traitements selon les patients.
Par exemple, deux patients atteints de la même maladie de peau peuvent souffrir de symptômes très similaires, mais dont la cause peut être différente. Chez l’un, les symptômes peuvent principalement résulter de l’inflammation de la peau ; dans ce cas, des traitements ciblant l’inflammation seront alors plus efficaces. Chez l’autre, le stress et l’altération de la communication entre les systèmes nerveux et immunitaires peuvent jouer un rôle plus important ; l’aide psychologique et les stratégies de gestion du stress s’avéreront alors plus adaptées.
Prises dans leur ensemble, ces découvertes suggèrent qu’il ne faut pas uniquement regarder la peau pour le diagnostic des maladies chroniques cutanées. « Ceci reflète un changement plus important dans le domaine de la dermatologie : cette spécialité ne considère plus les maladies de la peau comme un problème de surface isolé, mais comme une interaction complexe à l’échelle du corps tout entier », conclut Mohammad Jafferany.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
