Le stress nous empêche-t-il de percevoir que nous sommes rassasiés ?

Selon de nouvelles recherches, le stress pourrait modifier la manière dont le cerveau interprète les signaux de rassasiement.

De Hannah Howard
Publication 27 sept. 2026, 09:01 CEST
Le stress pourrait influencer bien plus que nos envies alimentaires. Des recherches récentes suggèrent qu’il pourrait ...

Le stress pourrait influencer bien plus que nos envies alimentaires. Des recherches récentes suggèrent qu’il pourrait également modifier la façon dont certaines personnes perçoivent les signaux de satiété envoyés par leur corps.

PHOTOGRAPHIE DE Eric Helgas

Le stress pourrait influencer bien plus que nos envies alimentaires. Des recherches récentes suggèrent qu’il pourrait également modifier la façon dont certaines personnes perçoivent les signaux de satiété envoyés par leur corps.

PHOTOGRAPHIE DE Eric Helgas

Le sentiment de satiété semble être l’un des signaux les plus simples que notre corps puisse nous envoyer. Les aliments arrivent dans l’estomac, celui-ci se remplit et le cerveau nous indique qu’il est temps de s’arrêter. Pourtant, certains jours, cette sensation tarde à apparaître ou se mêle à l’envie persistante de continuer à manger.

Le stress pourrait en être l'une des causes. On explique souvent l’alimentation émotionnelle par le taux de cortisol, des envies irrépressibles ou une moindre capacité à résister aux aliments réconfortants. Mais une étude récente suggère que le stress pourrait parfois intervenir encore plus tôt, en modifiant la façon dont certaines personnes perçoivent les signaux provenant de leur propre corps.

Cet effet n’est toutefois pas universel. La satiété serait moins comparable à une jauge fixe qu’à une conversation permanente entre l’intestin, le cerveau et les circonstances dans lesquelles se déroule un repas. Le stress pourrait rendre cette conversation plus difficile à entendre.

Les scientifiques désignent par le terme intéroception la capacité à percevoir et interpréter ces messages internes. C’est ainsi que le système nerveux surveille ce qui se passe à l’intérieur du corps, qu’il s’agisse d’un cœur qui s’emballe ou d’un estomac vide ou en train de se distendre. « La sensation de satiété n’est pas une donnée immuable. Cela dépend davantage de la perception et de l’interprétation des signaux que le corps envoie », explique Miriam Kipping, psychologue à l’université d’Ulm, en Allemagne.

L’appétit ou les envies alimentaires, en revanche, comportent davantage de composantes, oscillant entre émotions et motivations. On peut ainsi être physiquement rassasié tout en ayant encore envie d’un carré de chocolat, souligne-t-elle. Pour déterminer si le stress aigu modifie cette perception, Miriam Kipping et ses collègues ont demandé à 94 adultes à jeun de manger du yaourt servi dans un bol qui se remplissait discrètement au fur et à mesure.

Ce dispositif, baptisé la « table magique », utilisait une pompe cachée qui maintenait visuellement la même quantité de yaourt dans le bol, obligeant ainsi les participants à se fier davantage aux sensations provenant de leur estomac. Chaque participant a réalisé l’expérience après une tâche témoin peu exigeante et une tâche stressante de calcul mental. Globalement, le stress aigu n’a pas diminué la perception de la satiété chez tous les sujets suivis. Mais sous stress, les personnes déclarant davantage de difficultés à réguler leurs émotions, ainsi que celles présentant des comportements alimentaires plus restrictifs ou moins contrôlés, ont consommé davantage de yaourt avant de se sentir pleinement rassasiées.

La différence n’apparaissait pas au premier signe de satiété, mais au moment où la sensation de rassasiement était censée être complète. Fait plus surprenant, le fait de se définir comme un mangeur émotionnel ne permettait pas de prédire cet effet.

Les chercheurs interprètent ce résultat comme le signe d’une moindre sensibilité aux signaux de satiété les plus forts en situation de stress. Miriam Kipping insiste toutefois sur le caractère préliminaire de ces conclusions. Elles pourraient néanmoins suggérer que le stress modifie l’intéroception gastrique et que ce mécanisme varie selon l’état émotionnel et les habitudes alimentaires de chacun, plutôt que de fonctionner comme un indicateur interne fixe.

 

COMMENT LE CORPS SAIT-IL QUE NOUS AVONS ASSEZ MANGÉ ?

La sensation de satiété ne commence ni ne s’arrête dans l’estomac. Lorsque les aliments arrivent, l’estomac se distend, activant des terminaisons sensibles à l’étirement situées sur le nerf vague, qui transmettent cette information au tronc cérébral.

Puis, à mesure que les aliments progressent dans l’intestin, les nutriments et les calories génèrent à leur tour des signaux supplémentaires. Le cerveau combine alors ces informations avec le goût, la mémoire, les attentes et les mécanismes de récompense afin de déterminer à quel moment un repas semble suffisant.

« Le nerf vague relie pratiquement tous les organes du corps au cerveau, puis le cerveau aux organes », explique Guillaume de Lartigue, neuroscientifique au Monell Chemical Senses Center et à l’université de Pennsylvanie. « Il s’agit d’une communication permanente dans les deux sens entre le corps et le cerveau. »

Une grande partie de ce processus se déroule en dehors de notre conscience. Le tronc cérébral traite automatiquement les signaux reçus, tandis que l’insula contribue à rendre les sensations corporelles conscientes. La motivation, la récompense et la prise de décision influencent ensuite la manière dont nous réagissons à ces informations.

 

LE STRESS, UN FACTEUR DIFFICILE À DÉCRYPTER

La manière dont le stress intervient dans ce système demeure moins claire. Le stress aigu, comme le cœur qui bat la chamade et l’estomac noué avant une présentation importante, mobilise l’organisme pour l’action et peut même, chez certaines personnes, couper l’appétit.

COMPRENDRE : LE CERVEAU

Le stress chronique est différent. Il correspond à une tension prolongée, comme plusieurs semaines de mauvais sommeil liées à un problème persistant au travail ou à la maison, sans véritable moment où le corps peut relâcher la pression. Et chez une même personne, la réponse peut varier au fil du temps.

La physiologiste Rajita Sinha, directrice du Yale University Stress Center, explique que les effets du stress « peuvent varier chez une même personne selon les périodes et les différentes étapes de sa vie ». Quelqu’un qui, autrefois, oubliait de manger lorsqu’il était stressé peut, des années plus tard, se retrouver devant son congélateur à la recherche d’un pot de glace, ou l’inverse.

Des études menées sur les animaux suggèrent que ces systèmes pourraient être étroitement liés. Dans une étude réalisée en 2025 chez la souris, Guillaume de Lartigue et ses collègues ont activé des neurones du nerf vague chargés de détecter l’étirement des organes. Les souris ont alors moins mangé et moins bu, tandis que l’activité cérébrale associée à la vigilance et au stress augmentait. L’expérience ne reproduisait pas le stress quotidien et n’évaluait pas directement la satiété, mais elle a montré à quel point ces circuits pourraient être interconnectés.

Le laboratoire de Guillaume de Lartigue cherche désormais à déterminer si un stress répété peut diminuer la sensibilité des voies vagales qui transmettent les informations digestives. Si ces voies deviennent moins réactives à la distension de l’estomac ou aux signaux nutritionnels, le cerveau pourrait recevoir un message plus faible indiquant qu’un repas a été consommé. Mais les données restent contradictoires. Une autre étude sur la souris a montré que le stress chronique rendait les fibres gastriques du nerf vague plus sensibles, et non l'inverse. Différents types de stress pourraient donc amplifier certains signaux tout en en atténuant d’autres.

« Ce qui se passe au niveau central », c’est-à-dire dans le cerveau lui-même, joue également un rôle crucial et reste un domaine de recherche très actif, explique Guillaume de Lartigue.

 

ÉCOUTER SON CORPS N’EST PAS TOUJOURS SIMPLE

Rajita Sinha décrit le stress comme un « joker » dans l’équilibre habituel entre apport et dépense énergétiques. Le cortisol est souvent désigné comme le principal responsable, mais en situation de stress aigu, cette hormone aide en réalité à libérer l’énergie nécessaire pour permettre au corps de réagir.

Dans un contexte idéal, l'équilibre est rétabli une fois la menace passée. Les problèmes surviennent lorsque le stress devient chronique et que ces mécanismes restent activés en permanence. Les systèmes liés à l’habitude et à la récompense peuvent alors rendre les aliments riches en énergie particulièrement attirants, parfois avant même que nous ayons pleinement conscience de nos actes.

Cette complexité est importante lorsqu’on conseille simplement aux gens d’« écouter leur corps ». « Je reformulerais plutôt ce conseil ainsi : observez ce que fait votre corps et ce que votre esprit, ou vos sens, vous disent », explique Rajita Sinha. La faim n’est qu’un signal parmi d’autres ; la fatigue, les émotions et le stress comptent aussi.

Miriam Kipping adopte une approche tout aussi nuancée. Dans sa pratique clinique, explique-t-elle, les personnes qui ont perdu le contact avec leurs sensations de faim et de satiété commencent parfois par réintroduire davantage de structure, par exemple des repas réguliers. Elles apprennent ensuite progressivement à observer ce que ressent leur estomac avant, pendant et après avoir mangé. 

L’objectif n’est donc pas de croire aveuglément chaque message envoyé par le corps. Il s’agit plutôt de comprendre que ces messages sont réels, dynamiques et influencés par un contexte donné. « Écoutez votre corps » paraît être un conseil simple. Pourtant, la biologie suggère que cette écoute est une compétence qui s’apprend et que, sous l’effet du stress, le signal lui-même peut devenir plus difficile à percevoir.

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Hannah Howard est une journaliste et autrice spécialisée dans l’alimentation, la santé et la culture.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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