Mâcher des chewing-gums a un mystérieux effet sur le cerveau

Les fabricants de chewing-gums affirment depuis des décennies que mâcher est bon pour la santé mentale. Et ils n’ont pas tout à fait tort.

De Shayla Love
Publication 6 janv. 2026, 13:56 CET
Les humains mâchent de la gomme depuis des millénaires. Des scientifiques essaient encore de comprendre pourquoi.

Les humains mâchent de la gomme depuis des millénaires. Des scientifiques essaient encore de comprendre pourquoi.

PHOTOGRAPHIE DE Edward Kinsman, SCIENCE PHOTO LIBRARY

Alors que des dizaines de milliers d’entreprises faisaient faillite lors de la Grande Dépression, William Wrigley Jr. continua, lui, à gagner de l’argent. « J’imagine que les gens mâchent plus fort quand ils sont tristes », déclara l’industriel dont l’empire du chewing-gum avait donné naissance à Juicy Fruit et à Spearmint. Bien que de nombreuses personnes prennent un chewing-gum pour se rafraîchir l’haleine, au début du 20e siècle, on lui prêtait également des vertus calmantes. « Il calme les nerfs », affirmait l’une des publicités de Wrigley en 1918.

Cet argument mercantile fait aujourd’hui son retour alors que les fabricants de chewing-gums cherchent à en relancer les ventes. Ces cinq dernières années, on s’est arrêtés de mâcher. Les ventes ont chuté durant la pandémie, d’environ un tiers aux États-Unis et de 20 % sur la seule année 2020 en France. Pour pallier ce déclin, les fabricants présentent de nouveau le chewing-gum comme un baume pour l’esprit plutôt que pour la bouche. De nouvelles publicités invitent les consommateurs à « mâcher » leurs problèmes ou bien promettent que les chewing-gums peuvent calmer les pensées intrusives.

Wrigley était un as du marketing ; son argumentaire de vente ne reposait pas vraiment sur des données scientifiques établies. Mais il semble avoir mis le doigt sur une chose étonnamment réelle concernant la qualité apaisante du chewing-gum qui demeure vraie à ce jour.

En s’intéressant aux effets cognitifs du mâchage de chewing-gum, les scientifiques ont découvert que celui-ci semble favoriser l’attention et réduire le stress chez les personnes qui le font souvent. Mais une énigme leur résiste : pourquoi aimons-nous mâcher de la gomme en premier lieu ?

Cela est déroutant : bien que ses saveurs puissent être attirantes, le chewing-gum ne possède pas de valeur nutritionnelle et d’ailleurs, on continue souvent de le mâcher quand le goût a disparu. Il semble y avoir dans l’acte même de mâcher quelque chose d’attrayant, peut-être un moyen simple de se détendre ou d’améliorer sa réflexion. Mais en quoi le mouvement de mastication serait-il susceptible d’influer sur la façon dont on se sent ?

 

COMMENT LE CHEWING-GUM EST DEVENU L’UNE DES PREMIÈRES TENDANCES BIEN-ÊTRE

Les humains fabriquent de la gomme à mâcher depuis des milliers d’années, et cette pratique a été avérée partout sur le globe, au sein de cultures diverses et variées. L’un des plus vieux chewing-gums jamais découverts date d’il y a 8 000 ans environ et fut fabriqué en Scandinavie à partir de poix d’écorce de bouleau. Là, des chasseurs-cueilleurs mâchaient cette matière poisseuse afin d’en faire une colle pour leurs outils. Mais dans ce cas-ci, des marques de dents laissées sur ces gommes primitives ont révélé que certains des mâcheurs étaient des enfants, parfois âgés d’à peine cinq ans, ce qui suggère qu’ils ont pu mâcher pour le plaisir, et non pour fabriquer quoi que ce soit. Les Grecs anciens, les peuples autochtones d’Amérique du Nord et les Mayas mâchaient, eux aussi, des substances collantes extraites des arbres, comme le chicle, issu du sapotillier.

Le chewing-gum arriva aux États-Unis quand un inventeur de New York obtint du chicle d’un président mexicain en exil dans les années 1850. L’inventeur tenta d’abord d’en faire un substitut au caoutchouc et, voyant que cela ne fonctionnait pas, commença à en faire du chewing-gum.

Wrigley joua un rôle important dans le lancement de la mode du chewing-gum aux États-Unis. Il commença par vendre du savon et du bicarbonate de soude. Le chewing-gum n’était alors qu’un petit cadeau offert avec les achats. Mais dans les années 1890, il remarqua que le chewing-gum attirait davantage que le reste de sa marchandise et décida de s’y consacrer entièrement.

« William Wrigley, entre bien d’autres choses, était un génie du marketing », affirme Jennifer Matthews, anthropologue à l’Université Trinity et autrice de Chicle: The Chewing Gum of the Americas, From the Ancient Mayas to William Wrigley. Wrigley fit installer des panneaux publicitaires s’étirant sur plusieurs kilomètres aux abords d’Atlantic City. Il alla même jusqu’à expédier des bâtonnets de chewing-gum à chaque adresse figurant dans l’annuaire américain.

À l’apogée de l’industrie du chewing-gum, au 20e siècle, celui-ci était si populaire qu’il suscita des articles indignés dans le New York Times. « Soyez aux aguets dans les rames aériennes ou dans le métro, s’il se trouve en face de vous une rangée de jeunes femmes de l’espèce des vendeuses en magasin, il y a fort à parier qu’on les verra mastiquer avec une triste application comme autant de vaches alignées dans une étable », se lamentait un journaliste en 1906. Le maire de New York, Fiorello La Guardia, supplia même les fabricants de l’aider à débarrasser les rues des quantités importantes de chewing-gums qu’on y jetait.

Wrigley approcha l’armée américaine durant la Première Guerre mondiale, vantant le chewing-gum comme un moyen d’aider les soldats à tromper la faim et à se nettoyer les dents. « Quand on est nerveux, on peut en mâcher, note Jennifer Matthews. L’armée a adhéré à cet argument et, depuis lors, inclut le chewing-gum dans les rations de ses soldats ». Le chewing-gum s’est ensuite propagé dans le monde entier par l’intermédiaire de ces soldats.

Avec la prolifération du chewing-gum à l’échelle mondiale se multiplièrent aussi les louanges de ses prétendus bienfaits pour la santé. En 1916, un article en fit la promotion ainsi : « Vous êtes inquiet ? Mâchez du chewing-gum. Vous avez du mal à dormir la nuit ? Mâchez du chewing-gum. Vous êtes déprimé ? Le monde est contre vous ? Mâchez du chewing-gum. » Cette idée a perduré pendant des décennies ; dans les années 1940, une étude réalisée sur quatre années au Barnard College a montré que le fait de mâcher du chewing-gum faisait baisser la tension artérielle, mais son auteur principal ne pouvait expliquer exactement pourquoi. « Le mâcheur de chewing-gum se détend et est plus productif, écrivit le New York Times au sujet des résultats de l’étude. Mâcher de la gomme ajoute à son élan – on n’oserait dire à son mordant ».

 

CE QUE LA SCIENCE CONTEMPORAINE DIT SUR LE CHEWING-GUM ET LE CERVEAU

L’héritage de William Wrigley Jr. dans la promotion des bienfaits du chewing-gum persiste. En 2006, la Wrigley Company a créé l’Institut Wrigley des sciences pour financer des essais et des thèses de doctorat afin d’étudier les bienfaits du chewing-gum ; les chercheurs réalisaient ces essais dans leurs propres laboratoires et publiaient leurs résultats dans des revues à comité de lecture. Andrew Smith, psychologue de l’Université de Cardiff, a étudié le chewing-gum pendant une quinzaine d’années, parfois avec le soutien financier de Wrigley.

Les études financées par l’industrie ont tendance à produire des résultats plus favorables. Mais selon Andrew Smith, les études que lui et ses collègues ont réalisées ont donné des résultats contrastés. Celles-ci montraient que le chewing-gum n’a pas d’effet positif quelconque sur la mémoire ; les personnes qui en mâchaient ne se souvenaient pas mieux de listes de mots ou d’une histoire qu’on leur racontait que celles qui ne mâchaient pas. Ils ont en revanche découvert que le chewing-gum accroissait de manière systématique la vigilance et l’attention soutenue, et ce de 10 % environ.

« Si vous effectuez une tâche relativement ennuyeuse pendant un long moment, le fait de mâcher semble permettre de favoriser la concentration », abonde Crystal Haskell-Ramsay, professeure de psychologie biologique à l’Université de Northumbria qui n’a pas reçu de financements de la part de Wrigley. Mais cela dépend du niveau de vigilance initial, ajoute-t-elle. Si vous êtes déjà très éveillé et concentré, les bienfaits supplémentaires ne seront probablement pas élevés. 

Selon elle, des preuves tangibles existent qui démontrent que le chewing-gum diminue le stress. Dans le cadre d’une expérience, on a constaté que le chewing-gum faisait baisser le stress de participants à qui l’on avait demandé, dans un laboratoire, de faire une présentation en public de cinq minutes avant de passer un examen de mathématiques. D’après certaines enquêtes, les personnes qui mâchaient du chewing-gum étaient moins susceptibles de dire être stressées au travail. En 2022, des femmes ayant mâché du chewing-gum avant une intervention chirurgicale programmée ont présenté une anxiété moindre. Mais le chewing-gum peut avoir ses limites : une étude a montré qu’il ne réduisait pas l’anxiété des personnes sur le point d’entrer en salle d’opération pour une césarienne. Le chewing-gum ne semblait pas non plus aider les membres d’un groupe de personnes à qui l’on avait donné la tâche de résoudre un casse-tête de mots insoluble à garder leur calme.

Dans l’ensemble, selon Andrew Smith, le chewing-gum semble comporter l’effet secondaire de court terme de nous rendre légèrement plus vigilant.

 

LES MEILLEURES THÉORIES POUR EXPLIQUER POURQUOI NOUS AIMONS MÂCHER

Une énigme plus persistante demeure : comment se fait-il que le fait de mâcher du chewing-gum puisse du tout améliorer l’attention et réduire le stress ? Les chercheurs n’ont pas encore atteint de conclusion définitive. « Comment passe-t-on de la tension musculaire à la stimulation nerveuse puis aux changements qui s’opèrent dans le cerveau ?, s’interroge Andrew Smith. Cela n’a pas encore été élucidé. » Ce pourrait être une énigme importante à résoudre : si le fait de mâcher pouvait soulager le stress ou améliorer l’attention, ce serait une habitude facile à suggérer aux personnes qui ont un examen ou qui sont anxieuses et cela permettrait d’éclairer le lien entre les mouvements corporels et le cerveau.

Il existe toutefois certaines thèses détaillées. L’une d’elles est que l’acte de mâcher pourrait accroître le flux sanguin et ainsi faire parvenir plus de nutriments au cerveau. Une autre est que l’activation des muscles faciaux en mâchant pourrait jouer un rôle, car en effet, on a déjà mis en évidence une corrélation entre tension musculaire et attention soutenue.

Autre possibilité, mâcher du chewing-gum pourrait réduire l’attention que porte une personne à un élément stressant de son environnement, ce qui influencerait l’activité de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA), le principal système de réaction au stress de l’organisme. D’après Crystal Haskell-Ramsay, les tentatives de mesurer le taux de cortisol (une hormone liée au stress) des mâcheurs de chewing-gum ont, elles aussi, donné des résultats contrastés. Parfois, le cortisol était plus élevé, ce qui reflétait une plus grande attention. Mais le fait de mâcher pouvait également réduire le taux de cortisol d’autres fois, notamment le matin, quand ce taux est déjà particulièrement élevé.

La réponse pourrait-elle se trouver du côté de l’évolution ? Souvent, les animaux font des mouvements de mastication lorsqu’ils sont stressés. Il est possible qu’il y ait quelque chose de primitif et de réconfortant dans l’acte de mâcher, un geste hérité de nos ancêtres communs avec les autres animaux. Adam van Casteren, biomécanicien de l’évolution, a étudié la mastication, mais avance l’hypothèse inverse : c’est une aptitude humaine à mâcher moins qui a fait de nous l’espèce que nous sommes aujourd’hui.

Les humains mâchent moins que les primates non humains ; les chimpanzés mâchent quatre à cinq heures par jour et les gorilles peuvent aller jusqu’à six. Les humains mâchent de la nourriture trente-cinq minutes en moyenne par jour. « Avant l’invention du feu et l’utilisation d’outils, nos ancêtres devaient très probablement mâcher pendant des durées comparables, affirme-t-il. Cela devait représenter un investissement de temps considérable de se poser pour manger. »

Selon Adam van Casteren, l’attrait exercé par le chewing-gum n’est probablement pas lié à une époque où l’on mastiquait davantage. Il ne s’agit pas d’une habitude vestigiale héritée de l’âge des cavernes. Sa meilleure hypothèse : « Les humains aiment simplement faire des choses répétitives, déclare-t-il. Personnellement, je secoue le pied quand je réfléchis. »

Pensez à d’autres gestes répétitifs, comme le fait de tapoter du pied, de presser un balle anti-stress ou de faire cliqueter un stylo. Dans le cadre de recherches sur le fait de ne pas tenir en place, Katherine Isbister, chercheuse spécialisée dans les interactions et jeux humains-machines à l’Université de Californie à Santa Cruz, a constaté que l’on se met à remuer lorsque l’on essaie de faire attention à une tâche qui prend du temps ou lors d’une longue réunion (quitte à agacer notre entourage). D’autres manipulent des objets pour se calmer.

Dans le cadre d’une étude menée à l’Université de Californie à Davis, on a laissé des enfants atteints de TDAH gigoter comme ils le souhaitaient et on s’est aperçu que ceux qui mouvaient davantage leur corps s’en sortaient le mieux dans une tâche difficile attribuée ensuite.

Peut-être alors que le chewing-gum n’aide pas l’esprit par le biais d’un mécanisme particulier, mais par une forme de bougeotte confinée à la bouche. Jennifer Matthews compare cela au fait de réfléchir en marchant. « Il y a quelque chose dans la mastication qui fait que l’on peut traiter les choses de manière passive », explique-t-elle. Après tout, le mot ruminer signifie bien tout à la fois mâcher et réfléchir longuement à quelque chose.

En dépit des difficultés que traverse actuellement l’industrie du chewing-gum, il est peu probable que celui-ci disparaisse un jour complètement, qu’on le mâche pour ses effets légers sur l’esprit ou non. « D’un point de vue purement psychologique, le fait de mâcher quelque chose sans l’avaler est inutile », écrit le romancier Karl Ove Knausgaard, tout en reconnaissant aussitôt qu’il lui est impossible d’écrire sans son Juicy Fruit…

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    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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