Acupuncture : comment elle agit vraiment sur la douleur
Votre corps dispose d’un système analgésique naturel qui pourrait être activé par l’acupuncture.

Pendant une séance d'acupuncture, de fines aiguilles sont placées sur des points spécifiques du corps. Les chercheurs commencent à comprendre comment cette stimulation localisée peut se propager à travers les tissus conjonctifs, le système nerveux et le cerveau pour soulager la douleur.
Pendant une séance d'acupuncture, de fines aiguilles sont placées sur des points spécifiques du corps. Les chercheurs commencent à comprendre comment cette stimulation localisée peut se propager à travers les tissus conjonctifs, le système nerveux et le cerveau pour soulager la douleur.
On pourrait se dire qu'une simple aiguille ne peut pas suffire à apaiser une douleur intense. Cependant, dans certains cas, cela fonctionne et soulage les migraines, atténue la douleur et aide même les patientes à supporter la douleur de l'accouchement. Lors d'un essai randomisé mené dans des situations d'urgence, l'acupuncture a soulagé la douleur aiguë plus rapidement et plus efficacement que la morphine administrée par voie intraveineuse, tout en entraînant moins d'effets secondaires.
L'acupuncture, une pratique issue de la médecine traditionnelle chinoise (MTC), occupe depuis longtemps une zone floue entre médecine et mystère : largement utilisée pour soulager la douleur, elle est pourtant souvent considérée comme un placebo.
Les progrès réalisés dans les domaines de l'imagerie et de la recherche clinique sont en train de faire évoluer cette perception. Les scientifiques commencent à comprendre comment une aiguille peut déclencher une réaction en cascade dans le corps, activant les cellules immunitaires, libérant des molécules chimiques qui agissent sur la douleur et modifiant l'activité cérébrale. Il en ressort une image plus claire d'une réponse mesurable à l'échelle de l'organisme qui contribue à positionner l'acupuncture comme une option peu coûteuse et sans risque de dépendance dans la prise en charge de la douleur à l'échelle mondiale.
LE MYSTÈRE DE L'AIGUILLE
Pendant des siècles, la médecine traditionnelle chinoise et ses concepts, tels que les méridiens et le qi, ou encore l'énergie vitale, n'ont pas convaincu beaucoup de chercheurs occidentaux.
Cet écart culturel tend aujourd'hui à se réduire. À mesure que la recherche clinique progresse, les scientifiques parviennent à mieux comprendre ce qui se passe lorsqu'une aiguille entre en contact avec les tissus, explique Mingxiao Yang, professeur assistant à l'université de technologie de Nanyang à Singapour (NTU), dont le laboratoire de santé intégrative étudie la médecine traditionnelle chinoise à l'aide de technologies de pointe.
La réaction commence localement. La légère traction mécanique provoquée par une aiguille, appelée mécanotransduction, déclenche une cascade de signaux biochimiques dans le tissu conjonctif environnant. Cette activité amène les mastocytes cutanés, la première ligne de défense de l'organisme, à libérer des composés tels que l'histamine, la sérotonine et l'adénosine dans les tissus environnants. Ces signaux stimulent ensuite les terminaisons nerveuses, envoyant des messages aux régions cérébrales impliquées dans le traitement et la modulation de la douleur.
L'acupuncture pourrait également déclencher des mécanismes de régulation de la douleur plus larges, notamment le phénomène que l'on pourrait résumer comme « la douleur inhibe la douleur », selon lequel un stimulus peut atténuer la perception d'un autre, explique Mingxiao Yang.
Certaines thérapies par le toucher, comme le massage, peuvent déclencher des réactions qui se recoupent par la stimulation mécanique des tissus conjonctifs, bien que ces mécanismes soient encore à l'étude.
LA MTC À L'ÉTUDE
Ces dernières années, les progrès dans le domaine de l'imagerie ont permis de mettre de plus en plus en évidence les effets de l'acupuncture, autrefois invisibles. Les examens d'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) à fort champ montrent comment la stimulation de points d'acupuncture spécifiques est associée à des modifications de l'activité cérébrale, notamment dans les régions impliquées dans le traitement de la douleur et la régulation émotionnelle.
Par ailleurs, l'imagerie par rayons X a permis d'observer des cellules immunitaires se dirigeant vers les aiguilles d'acupuncture, où elles libèrent des médiateurs de la douleur. Même les ultrasons aident les chercheurs à observer en temps réel l'effet domino de la traction exercée par une aiguille et la manière dont ces effets peuvent varier en fonction de l'emplacement de l'aiguille.
Ces outils mettent peu à peu en lumière la façon dont un stimulus localisé peut se propager dans tout le corps, établissant un lien entre les tissus périphériques, les réactions immunitaires et les réseaux cérébraux chargés du traitement de la douleur. Mingxiao Yang ajoute que, sur le plan psychologique, la simple anticipation d'un soulagement potentiel joue également un rôle. « Les attentes et les croyances liées au traitement, en partie régies par les circuits de récompense du cerveau, peuvent aussi contribuer au soulagement de la douleur induit par l'acupuncture ».
Une théorie générale de l'acupuncture reste hors de portée mais les chercheurs commencent à identifier des schémas qui pourraient aider à déterminer qui en tire le plus parti. « Je m'intéresse tout particulièrement à la possibilité d'identifier des marqueurs biologiques permettant de prédire la réaction au traitement et de mieux comprendre quels patients sont les plus susceptibles d'en bénéficier », indique Mingxiao Yang.
Certaines études ont également exploré la manière dont les points d'acupuncture traditionnelle correspondent à l'anatomie. Des chercheurs ont rapporté un chevauchement de 80 % entre les tracés des méridiens classiques et les réseaux de tissus conjonctifs, des zones qui semblent présenter une densité de fibres nerveuses plus élevée que les zones environnantes. Une analyse a révélé que ces points denses contiennent 1,4 fois plus de fibres nerveuses que les points hors méridiens.
« Le tracé traditionnel des méridiens doit être réinterprété comme un schéma ancestral profond des réseaux neuronaux et fasciaux du corps », relève Judith Schlaeger, professeure à la faculté des soins infirmiers de l'université de l'Illinois à Chicago (UIC). « Les points les plus efficaces sont souvent ceux qui constituent des points d'accès facilités au système nerveux ».
DE FAUSSES AIGUILLES POUR UN VÉRITABLE SOULAGEMENT ?
Depuis des décennies, une question persiste : l'acupuncture a-t-elle une efficacité qui va au-delà de l'effet placebo ? Il s'est avéré difficile d'y répondre.
« Le véritable "visage" de l'acupuncture reste hors de portée », explique Judith Schlaeger. « Les chercheurs n'avaient pas la possibilité d'utiliser la méthodologie clinique irréfutable, les essais randomisés contrôlés en double aveugle, pour distinguer les effets physiologiques réels de l'effet placebo ».
Cette barrière pourrait enfin être en train de s'effacer. Son équipe vient de réaliser ce qu'elle décrit comme le premier essai en double aveugle du monde sur l'acupuncture, dans lequel ni les participantes (quatre-vingt-neuf femmes souffrant de douleurs vulvaires chroniques), ni les chercheurs ne savaient si des aiguilles réelles ou factices étaient utilisées.
Cet essai a été rendu possible par une aiguille placebo spécialement conçue, mise au point par Nobuari Takakura de l'Ariake University of Medical and Health Sciences à Tokyo, qui masque la profondeur de pénétration de l'aiguille. Il explique que « sans un cadre d'étude en double aveugle, il serait impossible de décrypter les mécanismes de l'acupuncture car les chercheurs ne seraient pas en mesure de distinguer son véritable effet physiologique du pouvoir de l'attente ».
Les conclusions de l'équipe, récemment publiées dans la revue Journal of Pain, montrent que l'acupuncture réelle et l'acupuncture simulée peuvent toutes deux procurer un soulagement, mais pas dans la même mesure. L'acupuncture réelle procure un soulagement beaucoup plus durable, pouvant aller jusqu'à douze semaines dans certains cas, tandis que le soulagement obtenu grâce à l'aiguille placebo s'est estompé après quatre semaines. Comme l'acupuncture réelle provoque une micro-lésion qui libère une vague de substances chimiques, « le système nerveux central est stimulé », explique Judith Schlaeger, « ce qui déclenche les mécanismes naturels de réparation à long terme ».
Nobuari Takakura ajoute que cela montre que, bien que le soulagement induit par l'effet placebo du « rituel de soins » existe, « le soulagement s'estompe rapidement car il n'y a pas de stimulus durable. C'est là la distinction nette entre la nature éphémère du placebo et l'effet durable d'une véritable intervention ».
Des questions subsistent malgré tout. Des études à plus grande échelle et des travaux de reproduction seront nécessaires pour confirmer ces résultats et déterminer dans quelle mesure ils s'appliquent.
QUAND MÉDECINE TRADITIONNELLE ET INNOVATION SE RENCONTRENT...
Comprendre le fonctionnement de l'acupuncture ne se limite pas à satisfaire la curiosité scientifique. Cela pourrait révolutionner la manière dont la douleur est traitée à l'échelle mondiale, en offrant une option peu coûteuse et sans risque de dépendance, alors même que les systèmes de santé recherchent des alternatives aux médicaments. Intégrée depuis longtemps dans les systèmes de santé en Chine et d'autres régions d'Asie, l'acupuncture est aussi de plus en plus répandue dans des pays comme l'Allemagne, où le système d'assurance publique la prend en charge pour traiter certaines douleurs chroniques depuis 2007. En France, certaines mutuelles prennent également en charge les séances de médecine douce de ce type.
Kim Sungchol, chef de l'unité chargée de la médecine traditionnelle, complémentaire et intégrative à l'Organisation mondiale de la santé (OMS), espère que cette évolution se poursuivra. Son équipe est en charge de la Stratégie mondiale de l'OMS pour la médecine traditionnelle 2025-2034, visant à intégrer les pratiques traditionnelles fondées sur des preuves dans les systèmes de santé modernes. « D'après les derniers rapports mondiaux de l'OMS sur la médecine traditionnelle et douce, l'acupuncture est aujourd'hui l'intervention la plus largement pratiquée dans ce domaine dans le monde » indique-t-il.
À mesure que les données scientifiques s'accumulent, l'acupuncture pourrait également ouvrir la voie à une acceptation plus large d'autres pratiques traditionnelles, de la phytothérapie à la méditation, dont bon nombre font aujourd'hui l'objet d'études cliniques de plus en plus rigoureuses.
Les résultats pourraient être révolutionnaires. Aux États-Unis, où la crise des opioïdes a fait plus d'un million de victimes depuis 2000, les approches non pharmacologiques de prise en charge de la douleur connaissent un regain d'intérêt. Certaines études suggèrent que l'acupuncture pourrait réduire à la fois la douleur postopératoire et le recours aux opioïdes, bien que les résultats varient.
« En fin de compte, le projet pour 2034 ne consiste pas à privilégier un système plutôt qu'un autre, mais à mettre en place des systèmes de santé qui reflètent la manière dont les gens recherchent des soins », conclut Kim Sungchol.
Daniel Seifert est un journaliste indépendant basé à Singapour. Il traite de sujets liés à la culture, aux sciences et au mode de vie.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
