Partager son lit avec son bébé : quels sont les risques ?
Dormir près de son bébé répond à un besoin humain ancestral. Mais dans les environnements de sommeil modernes, cette proximité peut s’accompagner de risques parfois importants que les parents doivent apprendre à évaluer.

Une mère berce son bébé. Les nourrissons ont longtemps dormi à proximité de leurs parents, mais les environnements de sommeil modernes, y compris les fauteuils et les canapés, peuvent devenir dangereux lorsqu’un adulte s’endort avec un enfant dans les bras.
Une mère berce son bébé. Les nourrissons ont longtemps dormi à proximité de leurs parents, mais les environnements de sommeil modernes, y compris les fauteuils et les canapés, peuvent devenir dangereux lorsqu’un adulte s’endort avec un enfant dans les bras.
Lorsque j’ai demandé à des mères hadzas, en Tanzanie, si elles envisageraient un jour de faire dormir un bébé loin de sa mère, elles m’ont regardé comme si ma question n’avait aucun sens.
Leur réaction m’a amené à me demander si ma question ne leur avait pas semblé presque impolie. Comment, autrement, une mère pourrait-elle protéger son enfant pendant la nuit ? Comment pourrait-elle le garder au chaud, l’allaiter au premier mouvement ou rester suffisamment proche pour détecter un danger ?
Dans une grande partie du monde, et selon les anthropologues pendant une large partie de l’histoire de l'humanité, le sommeil des nourrissons n’a jamais été solitaire, mais social. Les bébés dormaient à portée de la personne qui s’occupait d’eux : au contact de sa peau, sentant son odeur, écoutant sa respiration, tétant, se réveillant et se rendormant dans une chorégraphie plus ancienne que les berceaux, l’éclairage électrique ou les recommandations pédiatriques.
Cela ne signifie pas pour autant que le partage du lit soit sans danger. Les lits modernes pour adultes sont dotés de matelas moelleux, d'oreillers, de couettes et d'espaces dans lesquels un bébé peut se retrouver coincé. Le risque peut encore augmenter selon l’état de fatigue de l’adulte et l’âge ou l’état de santé du nourrisson. La proximité est peut-être le schéma humain ancestral. Les risques modernes, eux, tiennent souvent aux conditions dans lesquelles cette proximité existe.
Nous sommes peut-être face à ce que les biologistes appellent un décalage évolutif : un besoin ancestral de proximité qui s’exprime dans un environnement de sommeil très différent de celui dans lequel il s’est développé. L’évolution ne permet pas d’affirmer qu’une pratique est sûre simplement parce qu’elle a été largement répandue dans l’histoire humaine. Mais, associée aux recherches modernes sur la mortalité infantile, elle peut aider à identifier où se situent les principaux dangers et à déterminer si les recommandations en matière de sommeil peuvent devenir plus réalistes, tout en protégeant au maximum les nourrissons.
DES RISQUES DIFFICILES À ÉVALUER
Comprendre comment le risque varie selon les conditions réelles de sommeil est une question complexe. Les pédiatres recommandent ainsi que les bébés dorment sur le dos, sur une surface ferme, plane et non inclinée, dans la chambre de leurs parents mais non dans leur lit, idéalement pendant au moins les six premiers mois.
En 2024, les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) ont recensé environ 3 400 décès inattendus du nourrisson aux États-Unis : 1 351 classés comme syndrome de mort subite du nourrisson (SMSN), 1 099 attribués à une cause indéterminée et 947 à une asphyxie ou un étranglement accidentel survenus dans le lit.
Certaines situations rendent le partage d’une surface de sommeil beaucoup plus dangereux que d’autres. Selon l’American Academy of Pediatrics, par rapport à un partage du lit entre parent et nourrisson sans facteur de risque supplémentaire, le danger est multiplié par plus de dix lorsque la vigilance ou la capacité de réveil du parent est diminuée par la fatigue, l’alcool, des drogues ou des médicaments sédatifs ; lorsque le bébé dort avec une personne qui fume ; ou lorsque la surface de sommeil est molle, comme un canapé ou un fauteuil.
Le risque est multiplié par cinq à dix chez les nourrissons de moins de quatre mois ou lorsqu’ils partagent leur espace de sommeil avec un autre enfant ou avec un adulte qui n’est pas leur parent. La prématurité, un faible poids de naissance, la présence d’oreillers ou de couvertures lâches augmentent quant à eux le risque d’un facteur compris entre deux et cinq.

Il est difficile de démêler la contribution de chacun de ces facteurs de risque. Les chercheurs ne peuvent évidemment pas attribuer aléatoirement les cas de mort inattendue du nourrisson à des situations de sommeil potentiellement dangereuses. Ils doivent donc s’appuyer sur des études observationnelles et sur les enquêtes menées après les décès, dans lesquelles les informations sont parfois incomplètes et où plusieurs facteurs de risque s'additionnent.
Une étude publiée en 2024 dans la revue Pediatrics illustre bien cette difficulté. Parmi plus de 7 500 décès de nourrissons examinés, près de 60 % concernaient des bébés qui partageaient une surface de sommeil au moment de leur décès. Mais comme l’étude ne portait que sur des nourrissons décédés, ce chiffre ne permet pas de déterminer dans quelle mesure le partage du lit est plus risqué qu’un couchage séparé. Par ailleurs, au moins 76 % des décès étaient associés à plusieurs conditions de sommeil dangereuses. Les différents facteurs de risque se chevauchaient fréquemment, rendant difficile l’évaluation du rôle précis de chacun d’eux, y compris celui du partage du lit.
L'ALLAITEMENT COMPLEXIFIE LE DÉBAT
L’allaitement ajoute une dimension supplémentaire à la question. Il est associé à une diminution du risque de syndrome de mort inattendue du nourrisson, mais il rapproche également les mères et les bébés pendant la nuit.
Helen Ball, anthropologue à l’université de Durham, étudie depuis des décennies une distinction souvent absente du débat public : la différence entre le partage du lit en tant que pratique générale et les circonstances particulières qui peuvent le rendre plus dangereux.
Dans une étude menée en 2016 auprès de 870 mères anglaises ayant l’intention d’allaiter, Helen Ball et ses collègues ont suivi les pratiques d’allaitement et de partage du lit pendant les vingt-six semaines suivant la naissance. Parmi les 678 femmes dont les données étaient suffisamment complètes pour permettre une analyse, le partage fréquent du lit était associé à la poursuite de l’allaitement à six mois.
Toutefois, l’étude ne permettait pas d’établir un lien de causalité. Les mères qui partageaient régulièrement leur lit avec leur bébé manifestaient également, avant l’accouchement, une volonté plus forte d’allaiter. Le partage du lit peut donc aider certaines femmes à poursuivre l’allaitement, mais il est également possible que les mères déjà très déterminées à allaiter soient davantage enclines à faire dormir leur bébé dans leur lit. Cette relation complexe a conduit Helen Ball et d’autres chercheurs à défendre une approche centrée sur la réduction des risques : expliquer aux parents quelle est la recommandation la plus sûre, tout en leur indiquant clairement quelles situations rendent un partage d'un espace de sommeil plus dangereux.
L’anthropologue biologique James McKenna a abordé la question en étudiant simultanément l’allaitement et le sommeil infantile. Avec Lee Gettler, il a forgé le terme « breastsleeping », qui désigne une mère allaitante partageant son lit avec un nourrisson en l’absence d’autres facteurs de risque connus.
Dans une petite étude réalisée en laboratoire en 1997, les nourrissons allaités partageant le lit de leur mère tétaient plus fréquemment et plus longtemps pendant la nuit que ceux dormant séparément. Cette étude mesurait les comportements d’allaitement et non le risque de mortalité infantile. Elle a néanmoins mis en évidence à quel point l’alimentation, les éveils du nourrisson, la réactivité maternelle et le lieu de sommeil forment un ensemble biologique étroitement lié.
Une étude que j’ai menée avec Alyssa Crittenden et d’autres collègues montre également à quel point le sommeil partagé est courant chez les Hadzas. Parmi les 33 adultes étudiés, 30 ont déclaré dormir dans la même hutte et sur la même surface qu’au moins une autre personne. Seules trois femmes allaitaient, un effectif trop faible pour tirer des conclusions solides sur l’influence de l’allaitement sur leur sommeil. Dans l’ensemble du groupe, toutefois, le fait de dormir avec davantage de personnes était associé à un sommeil plus court et plus fragmenté. Interrogée sur les raisons pour lesquelles elle dormait avec son nourrisson, une mère a simplement répondu : « C’est mon enfant, ainsi je peux le protéger. »
Cela contribue peut-être à expliquer pourquoi le sommeil partagé avec les nourrissons persiste dans de nombreuses cultures. Mais cela n’efface pas les risques associés aux lits modernes. La question la plus délicate reste de savoir quels conseils les professionnels de santé doivent donner aux parents qui choisissent malgré tout cette pratique, alors que le niveau de risque varie considérablement selon l’enfant, le parent et l’environnement de sommeil.
LA RÉALITÉ DU COSLEEPING DANS LE MONDE
Les autorités de santé publique s’accordent globalement sur la solution la plus sûre : un couchage séparé, ferme et plat pour le nourrisson, placé dans la chambre des parents.
Ce qui diffère, c’est la manière dont elles préparent les familles à l’éventualité que le partage du lit se produise malgré tout. Contrairement à l’American Academy of Pediatrics, les recommandations du NICE et du NHS au Royaume-Uni adoptent davantage une logique de réduction des risques. Elles continuent d’affirmer que l’endroit le plus sûr pour un bébé est un berceau séparé dans la chambre des parents, mais elles fournissent aussi des conseils destinés à réduire les risques lorsque le partage du lit a lieu et précisent les situations dans lesquelles il doit être absolument évité.

La Nouvelle-Zélande a adopté une autre approche. Ses programmes de sommeil sécurisé encouragent l’utilisation du wahakura, un berceau traditionnel maori tressé, ainsi que du pēpi-pod, un couchage portable pour nourrissons. Ces dispositifs permettent de maintenir le bébé à proximité de ses parents, tout en lui offrant une surface de sommeil distincte et protégée.
LE CHOIX QU'A FAIT MA FAMILLE
Des années après avoir demandé à des mères hadzas si un bébé pouvait dormir loin de sa mère, je me suis retrouvé confronté à cette même question chez moi.
Je suis anthropologue évolutionniste, pas médecin. Je savais qu’une surface de sommeil séparée constituait l’option la plus sûre pour un nourrisson. Mais mon expérience auprès des Hadzas ainsi que ma connaissance des travaux d'Helen Ball et James McKenna m’avaient également montré combien l’allaitement et le sommeil sont intimement liés.
Vers la sixième semaine de vie de notre premier enfant, ma femme et moi étions épuisés. Elle commençait à présenter des symptômes de mastite, aggravés par les réveils nécessaires à chaque tétée nocturne : allumer la lumière, installer le bébé, l’aider à prendre le sein, le rendormir, puis attendre longtemps avant de retrouver le sommeil. Nos journées se succédaient dans un brouillard de fatigue.
Nous avons finalement choisi de partager notre lit avec notre bébé. Nous avons tenté d’éliminer les dangers connus et pris cette décision en gardant les risques à l’esprit plutôt qu’en les ignorant. Nous avons fait le même choix pour notre deuxième enfant.
Notre expérience ne prouve pas que cette organisation était sûre et ne constitue en aucun cas une recommandation pour d’autres familles. Mais elle m’a permis de comprendre pourquoi tant de parents continuent de la choisir. Pour nous, ce n’était pas une question idéologique. C’était une manière de traverser les nuits.
La véritable question n’est donc pas de savoir si les mères d’autrefois avaient raison, et les médecins modernes tort. Elle est de déterminer si les recommandations actuelles peuvent devenir plus nuancées et davantage adaptées aux situations réelles, sans pour autant être moins protectrices.
Les parents ont besoin d’une recommandation claire, mais aussi d’une explication honnête de la manière dont les risques évoluent selon les circonstances. La nuit, un bébé ne fait pas que dormir. Il respire, se nourrit, communique, régule son organisme et dépend de la vigilance ainsi que du jugement de la personne qui s’occupe de lui.
Pendant des millénaires, la réponse humaine à ces besoins a été la proximité. Les données scientifiques actuelles indiquent que cette proximité est plus sûre lorsque le nourrisson dispose de sa propre surface de sommeil, placée à portée de ses parents. De bonnes recommandations devraient rappeler clairement ce principe tout en aidant les familles à comprendre les risques lorsque les nuits ne se déroulent pas comme prévu.
David R. Samson est professeur associé d’anthropologie évolutionniste à l’Université de Toronto et l’auteur de The Sleepless Ape: The Story of Sleep in Human Evolution (Le singe insomniaque : l’histoire du sommeil dans l’évolution humaine). Ses travaux s’intéressent à une question centrale de l’étude de l’espèce humaine, celle de ce qui fait notre singularité, en l’abordant à travers le prisme du sommeil et de la biologie des rythmes circadiens.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
