Stéroïdes : de plus en plus répandus, et de plus en plus dangereux
De plus en plus de jeunes hommes cherchent à transformer leur corps pour atteindre des idéaux physiques irréalistes... quitte à recourir à des stéroïdes et à s’exposer à des risques majeurs pour leur santé.

Le culturiste Daniel Coffeen parle ouvertement de son utilisation de médicaments améliorant la performance sportive sur les réseaux sociaux. L’homme, âgé de 35 ans, prend des stéroïdes en dépit de leurs effets à long terme.
Enfant, Daniel Coffeen n’était pas particulièrement sportif.
Selon ses propres termes, dans les années 2000, il était un « ni l’un ni l’autre », coincé entre deux extrêmes : il était trop petit pour bousculer ses adversaires, mais trop lent pour tirer parti de son gabarit fin. Après avoir terminé le lycée au Nouveau-Mexique, Daniel Coffeen est entré à l’université, où il s’est enrôlé dans le programme du Corps de formation des officiers de réserve (ROTC). Diplôme en poche, il a rejoint l’armée américaine et a suivi les cours de la Ranger School, une formation volontaire rigoureuse qui prépare les soldats à des missions sous très haute tension. En s’entraînant avec des unités spécialisées, Daniel Coffeen a vu pour la première fois des substances amélioratrices de performance (PED) être utilisées. Il raconte avoir vu des soldats prendre des PED, que ce soit des comprimés en vente libre contenant des stéroïdes anabolisants ou bien des stéroïdes anabolisants purement et simplement. Mais lui n’était pas encore prêt à sauter le pas.
L’utilisation de PED n’était pas encouragée dans l’armée, précise-t-il. « Mais ils ne trouvaient pas cela dommage si vous étiez plus imposant, plus rapide et plus fort pour combattre l’ennemi. » L’armée américaine effectue des tests aléatoires pour détecter les drogues interdites, comme la marijuana, la cocaïne et la MDMA, mais ne dépiste la présence de stéroïdes qu’en cas de soupçons. Leur utilisation peut entraîner une procédure disciplinaire.
Lorsqu’il a quitté l’armée, Daniel Coffeen était devenu fou d’exercice physique, il s’était mis au CrossFit et au powerlifting. Puis, il en est arrivé au bodybuilding. Il savait que les PED faisaient partie de ce sport et a décidé de s’y essayer. Il a fini par trouver un fournisseur à l’étranger, a envoyé un mandat postal et a reçu des flacons de stéroïdes par courrier. Ceux-ci n’étaient pas accompagnés de seringues ou d’aiguilles, que les consommateurs de stéroïdes appellent des pins. Daniel Coffeen s’est donc retrouvé dans ce qu’il appelle un « magasin vétérinaire » à expliquer qu’il avait besoin d’aiguilles pour administrer un vaccin contre la rage à son chien.
Pour déterminer les doses à utiliser et organiser ses cycles (on prend des stéroïdes pendant une période donnée avant de faire une pause, puis de recommencer), Daniel Coffeen s’est rendu sur des forums où des culturistes racontaient des anecdotes, documentaient leurs dosages, leurs programmes d’entraînement et les effets secondaires. Il a commencé avec des doses hebdomadaires de testostérone et d’oxandrolone. L’oxandrolone était à l’origine utilisée pour traiter médicalement les effets de l’ostéoporose et diverses formes de perte de poids liée à la maladie ou à une intervention chirurgicale, mais n’est plus approuvée aux États-Unis pour des raisons aussi bien de sécurité que d’efficacité, selon la FDA. L’utilisation d’oxandrolone couplée à la testostérone était censée l’aider à atteindre l’esthétique musclée et sèche typique des culturistes, mais Daniel Coffeen ne constatait toujours pas les résultats qu’il souhaitait.
Il était si mécontent de son physique qu’il était prêt à prendre des mesures extrêmes. « Je suis devenu plus fort, j’ai pris du volume, mais ce n’était pas ce que je recherchais », se souvient-il.
Aujourd’hui, marchant sur un tapis de course, Daniel Coffeen, 35 ans, affiche une silhouette impressionnante, il a les cheveux poivre et sel et une moustache fournie. Sur les réseaux sociaux, il parle de sa consommation de PED, présente et passée, avec une authentique conscience de lui-même. Dans ses vidéos, il s’adresse souvent à la caméra avec une seringue calée sur l’oreille, un clin d’œil à sa consommation actuelle de stéroïdes. Il continue d’en prendre et estime que l’utilisation de ces produits relève du choix personnel : « J’étais très confiant dans mon travail à l’armée, très confiant [dans] mes capacités quand j’étais à l’université, mais je n’aimais pas mon apparence », confie-t-il.
Son histoire était autrefois inhabituelle ; les stéroïdes et autres PED n’étaient évoqués que discrètement par les culturistes de compétition dans les salles de musculation et faisaient partie d’une culture de niche réservée aux athlètes professionnels et d’élite. Mais le recours au gear (expression argotique désignant les stéroïdes) s’est répandu chez les jeunes hommes ayant une pratique récréative de la musculation et ne cherchant pas à être compétitifs. Influencés par un univers des réseaux sociaux où les physiques boostés sont la norme et où les informations sur ces substances sont accessibles, de plus en plus d’hommes cherchent à obtenir des résultats presque impossibles à obtenir naturellement. Ils se tournent vers toute une gamme de substances et mêlent produits légaux et illégaux en en faisant un usage de plus en plus risqué sans réfléchir aux répercussions à long terme. Il convient de noter qu’il est interdit de détenir des stéroïdes anabolisants en France sans prescription médicale et qu’il est illégal d’en vendre.


Daniel Coffeen pose et montre son physique façonné par les stéroïdes.
Les histoires telles que la sienne étaient rares, mais deviennent de plus en plus courantes à mesure que les jeunes hommes se mettent à la pratique de la musculation en amateurs.
S’appuyant sur des recherches dont il est le co-auteur, Harrison Pope, professeur à la Faculté de médecine de l’Université Harvard et médecin à l’hôpital McLean, fait observer que la majorité des utilisateurs aujourd’hui sont des pratiquants récréatifs de la musculation. Harrison Pope est l’un des chercheurs les plus publiés à s’intéresser à l’utilisation des stéroïdes androgéniques anabolisants (SAA), catégorie qui comprend la testostérone et bon nombre de ses dérivés synthétiques, des composés qui permettent de développer la masse musculaire (anabolisants). Les conséquences de l’utilisation conjuguée de plusieurs PED sur de nombreuses années ne sont pas encore entièrement comprises et ne le seront probablement pas avant plusieurs décennies, mais parmi les effets secondaires connus, on recense un risque accru de crise cardiaque, une perte de fertilité ou encore une baisse de la libido.
Le problème avec l’utilisation actuelle des PED est plus répandu et plus présent autour de nous que beaucoup ne veulent bien le croire, avertit le chercheur.
COMMENT L’ARMOIRE À GLACE EST DEVENUE GRAND PUBLIC
Les médias traditionnels et les réseaux sociaux ont joué un rôle dans la normalisation de l’utilisation des stéroïdes.
Arnold Schwarzenegger, élu Mr. Olympia et Mr. Universe à plusieurs reprises, devenu star de cinéma, puis gouverneur de Californie, a toujours été franc quant au rôle des stéroïdes dans le développement de son physique, notamment dans une interview avec Barbara Walters, en 1974, et dans un entretien accordé à Men’s Health en 2023. L’utilisation de stéroïdes était largement légale quand il participait à des compétitions. Schwarzenegger a remporté son premier titre de bodybuilding en 1980 ; la loi qui devait rendre son gear illégal, l’Anabolic Steroids Control Act de 1990, allait être votée dix ans plus tard. C’est lui qui a inauguré l’ère des héros de films d’action musclés, parmi lesquels figurait notamment Sylvester Stallone, star des franchises Rambo et Rocky. Stallone a attribué aux hormones de croissance humaines (HGH) et à la testostérone sur ordonnance le physique sec de 94 kg qu’il avait lorsqu’il a tourné le quatrième film de la saga Rambo à 61 ans. La testostérone comportait tant de bienfaits pour les hommes vieillissants, expliquait-il à Times, en 2008, qu’on la vendrait librement d’ici une décennie.
Avoir un corps augmenté par les stéroïdes est devenu quelque chose de normal dans le monde du divertissement, avant que de nombreux spectateurs ne comprennent le rôle que ceux-ci jouaient. Le corps a continué à faire l’objet d’un culte dans la culture populaire, et le catcheur Hulk Hogan, mort en 2025, qui avait reconnu utiliser des stéroïdes devant un tribunal en 1994, est devenu un incontournable des écrans de télévision américains. L’un des rivaux à l’écran de Stallone, Dolph Lundgren, a également reconnu avoir utilisé des stéroïdes dans les années 1980 et 1990 et s’est demandé si cet usage avait pu conduire à son premier diagnostic de cancer. Selon Harrison Pope, il est presque comiquement facile d’identifier un patient qui prend des stéroïdes anabolisants en quantités élevées étant donné l’ampleur de la musculature et la définition musculaire du haut du corps défiant toute proportion que ces composés entraînent.
Si le cinéma et la télévision ont popularisé ce type de physique, le présentant comme à la fois désirable et accessible, les réseaux sociaux ont enclenché le turbo. Vigorous Steve, influenceur fitness de 42 ans à la musculature extraordinaire et spécialiste des PED ouvert sur son utilisation passée et actuelle de stéroïdes, souligne le pouvoir de la pression des pairs. Il note la présence de beaucoup d’influenceurs sur les réseaux sociaux dont il soupçonne l’usage de stéroïdes, « mais qui mentent à ce sujet ». Steve ajoute que cela peut conduire des jeunes hommes impressionnables à prendre des décisions irréversibles durant une phase d’intérêt pour la musculation et la prise de masse musculaire dont ils sont susceptibles de revenir et qu’ils pourraient regretter.
Ce qui autrefois se disait à voix basse, dans des réunions de vestiaires confidentielles, s’affiche désormais ouvertement sur les réseaux sociaux avec, à l’appui, graphiques, guides et doses recommandées au milligramme près.
Des influenceurs fitness évaluent ouvertement si un bodybuilder est natty (naturel), non natty (sous stéroïdes) ou faux natty (prétend avoir un physique naturel mais prend des stéroïdes). Un influenceur fitness très connu, qui se fait appeler par le mononyme Derek sur la chaîne YouTube « More Plates More Dates » (littéralement « Plus de disques, plus de rencards »), qui compte plus de deux millions d’abonnés, a transformé ses discussions sur les stéroïdes en une sorte d’empire. Si certains comptes traitent des stéroïdes sérieusement et sobrement, d’autres donnent dans l’absurde. Un tel compte appartient à deux frères baraqués qui publient du contenu sous le nom de « The Tren Twins » et qui sont suivis par près de deux millions d’abonnés sur YouTube ; leur nom est un clin d’œil au trenbolone, un stéroïde anabolisant populaire chez les culturistes. Sur leur site web, le duo assume la blague et vend des produits estampillés « I love tren ».

Des stéroïdes anabolisants et des médicaments améliorant la performance, comme le super susto, le testdyne rapid, la nandrolone et la testostérone. Les utilisateurs se tournent vers la « polypharmacie » et mélangent produit légaux et illégaux pour développer leur musculature.

Des seringues remplies d’urine disposées sur une paillasse dans un laboratoire de contrôles anti-dopage. L’abus de stéroïdes peut avoir des effets à long terme et notamment comporter un risque accru de crise cardiaque.
Pour les jeunes hommes avides de prise de masse musculaire, il est aussi facile de trouver une gamme de PED et d’apprendre à s’en servir pour en maximiser les effets que de faire défiler leur écran sur leur application favorite. Des infopublicités pour des anabolisants (« J’aime les stéroïdes, j’en prendrai probablement toute ma vie ») côtoient des vidéos qui ressemblent davantage à des publicités pour des avocats spécialisés dans les dommages corporels (« Le Tren est-il en train de faire de vous un psychopathe paranoïaque ? ») et laissent ceux qui les voient se débrouiller pour donner un sens à cette contradiction.
IL N’Y A PAS QUE LES STÉROÏDES, IL Y A AUSSI LA POLYPHARMACIE
Il existe plusieurs substances licites et illicites sur le marché, qui vont de la testostérone sur ordonnance aux stéroïdes anabolisants illégaux en passant par les médicaments légaux conçus pour soigner les animaux et utilisés hors indication. En conséquence, il arrive souvent que de jeunes hommes cherchant à se muscler se retrouvent en situation de polypharmacie et prennent plusieurs molécules à la fois pour compenser des effets secondaires tout en maximisant leurs résultats. Les spécialistes s’inquiètent de ce que ce recours accru aux stéroïdes, en plus d’autres composés, puisse générer des effets indésirables à plus long terme.
Selon Katinka van de Ven, l’une des principales consultantes de 360Edge, cabinet de conseil australien spécialisé dans l’alcool et les drogues, et chercheuse invitée à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud, la testostérone et d’autres anabolisants traditionnels, comme la nandrolone et le stanozolol, sont encore les substances les plus populaires pour les utilisateurs. La chercheuse est co-autrice de recherches sur les stéroïdes anabolisants, notamment d’études concernant les troubles liés à l’utilisation de stéroïdes chez les pratiquants masculins de la musculation et sur la stigmatisation par les médias des stéroïdes et de ceux qui en prennent.
Selon elle, l’utilisation de plusieurs stéroïdes ou de stéroïdes conjugués à d’autres composés est désormais monnaie courante. Parmi les compléments courants pour améliorer la performance figurent l’HGH, qui favorise la croissance musculaire et la perte de graisses (en France, l’HGH est disponible uniquement sur prescription) ; le tamixofène et l’anastrozole, des molécules prescrites dans le traitement du cancer du sein chez les femmes qui servent à contrer les effets œstrogéniques de la testostérone, comme la gynécomastie ; et le clenbutérol, souvent appelé « clen », utilisé comme brûleur de graisses, bien que son unique usage clinique approuvé aux États-Unis soit le traitement de l’asthme chez les chevaux.
Le trenbolone est peut-être le stéroïde le plus connu par son nom ; il est depuis longtemps idéalisé dans le monde du culturisme, comme l’explique Vigorous Steve. Le trenbolone n’a aucune application médicale approuvée pour les humains (que ce soit aux États-Unis ou ailleurs), mais est régulièrement employé pour faire grossir le bétail et optimiser son rendement alimentaire, c’est-à-dire la quantité de nourriture nécessaire pour que l’animal prenne du poids.
De manière quelque peu paradoxale, l’utilisation de stéroïdes peut inhiber la production naturelle de testostérone, ce qui peut conduire certains consommateurs à avoir besoin d’une thérapie de remplacement de la testostérone (TRT) pour parvenir à conserver un taux de testostérone moyen après l’arrêt de leurs cycles.
L’hormone chorionique gonadotrope humaine (hCG) peut être utilisée pour atténuer l’inhibition de la testostérone et est parfois préconisée par les urologues en plus (ou à la place) de la TRT. Un composé surprenant utilisé par les bodybuilders est un médicament qui sauve la vie des diabétiques : l’insuline. Selon Katinka van de Ven, les culturistes la prennent pour favoriser la croissance musculaire en dépit de risques importants, comme l’hypoglycémie et les comas diabétiques.
La polypharmacie à laquelle les utilisateurs de stéroïdes s’assujettissent, combinée à un usage prolongée et fréquent augmente le risque d’« effets secondaires cardiovasculaires, hormonaux et psychiatriques », prévient Katinka van de Ven. Cependant, peu de services, s’il en existe du tout, sont disponibles pour ceux qui ont des problèmes de santé liés aux stéroïdes, et de nombreux médecins n’ont pas la formation nécessaire pour communiquer efficacement avec ce groupe, ajoute-t-elle. Cela laisse de nombreux consommateurs sans conseils médicaux sains et dépourvus de jugement, « ce qui les pousse encore davantage vers les forums d’utilisateurs ou les sources du marché noir pour se procurer des informations ».
LA PRATIQUE DU BLASTING AND CRUISING
Quand Vigorous Steve a commencé à faire des cycles de stéroïdes, il y a une quinzaine d’années, la devise dans la communauté du culturisme était time on is time off, autrement dit, la logique cyclique implique des pauses. Ces pauses planifiées étaient importantes, car elles permettaient de lister les effets secondaires. Selon Vigorous Steve, sur les premiers forums Internet, des hommes publiaient leurs rapports de cycle, donnant des détails hebdomadaires sur les substances qu’ils s’étaient injectées, ainsi que leurs résultats et observations. Les utilisateurs faisaient parfois état d’une ou deux semaines de gains musculaires immédiats ainsi que d’effets secondaires courants, comme une croissance du tissu mammaire, de l'acné et des problèmes de tension artérielle, apparaissant après la troisième semaine. « C’était un bon endroit pour apprendre ce qu’il ne fallait pas faire », explique-t-il.
Mais cela a changé. Avec la pression d’avoir un physique au top vingt-quatre heures sur vingt-quatre, de nombreux utilisateurs ne planifient même plus ces pauses. Les culturistes qui « cyclent » leurs substances s’attendent à traverser des périodes avec plus de masse graisseuse suivies d’une période de restriction calorique censée les faire sécher. Mais désormais, de nombreux hommes veulent avoir l’air d’être prêts à la compétition en permanence. Cela vaut tout particulièrement pour les influenceurs fitness qui doivent avoir l’air impeccable tout le temps, contrairement aux culturistes du passé qui n’avaient besoin d’un physique idéal que quelques jours par an.
« Il faut être beau, donc pas de répit », explique Vigorous Steve. À cause de cela, beaucoup se sont tournés vers ce que l’on appelle populairement le blasting and cruising, une approche que l’on pourrait décrire comme la prise de stéroïdes sous stéroïdes. Dans la pratique, le blasting and cruising (que l’on pourrait traduire par « charge et stabilisation ») signifie que le consommateur « se charge », c’est-à-dire prend de hautes doses de stéroïdes pour accumuler de la masse musculaire supplémentaire, puis « se stabilise » avec de plus faibles doses dont le but est de préserver les gains et de prévenir les effets négatifs liés à la chute brutale du taux de testostérone qui peut survenir après l’arrêt soudain des stéroïdes.
Le blasting, explique Vigorous Steve, est malsain, et le cruising doit être effectué pour restaurer un certain état de santé. Quand il se charge et se stabilise, une technique obsolète selon Vigorous Steve, le pratiquant est sous stéroïdes en permanence et prolonge son exposition et donc le risque d’effets à long terme, le tout en ne donnant à son corps aucune occasion de récupérer.
Le blasting and cruising et la polypharmacie sont pourtant plus en vue que jamais. Avec l’avènement des laboratoires clandestins, des émanations du marché noir allant de la cuisine personnelle à de véritables petites usines où l’on transforme des matières premières en composés prêts à être injectés, l’acquisition de stéroïdes est passée de la transaction douteuse effectuée dans une ruelle à l’achat en deux clics sur le net. La vente de stéroïdes s’est assimilée à n’importe quel autre commerce en ligne, avec des promotions et des offres du type « un acheté, un offert ». Les pharmacies de préparation, qui proposent des formules spécialisées, fournissent parfois un moyen d’accès au gear, parfois sans qu’on le sache ; certains athlètes ont été testés positifs aux PED après avoir pris, à leur insu, des compléments sur ordonnance contaminés par des substances interdites.
Les hommes qui souhaitent se procurer de la testostérone prescrite par un médecin peuvent tout de même le faire par le biais de cliniques en ligne dont le niveau de confidentialité varie. Des recherches menées par un médecin soulignent la dangerosité du procédé. Dans une étude de type « client mystère », Justin Dubin, urologue et andrologue floridien présentateur du Man Up Podcast, émission qui traite des problèmes de santé masculins, a cherché à se procurer la TRT auprès de sociétés de vente directe au consommateur en se faisant passer pour un homme de 34 souhaitant avoir des enfants plus tard. Ses analyses sanguines ont révélé un taux de testostérone de 675 ng/dL, un résultat supérieur à la moyenne, très éloigné de celui-ci de 300 ng/dL, niveau au-dessous duquel les médecins envisagent la TRT.
LA STIGMATISATION AUTOUR DES STÉROÏDES
Toute la philosophie du culturisme repose sur le « plus ». On prend plus de muscle en faisant plus d’entraînements permis par un plus grand apport calorique, plus de protéines, plus de compléments extrêmes, le tout poussé par un marketing qui met l’accent sur des quantités radicales de plus.
David Crosland a été témoin direct de cela. Ancien bodybuilder reconverti dans l’éducation à la réduction des risques liés à l’utilisation de stéroïdes, il pesait 188 kg à son apogée. « Vous n’allez pas vous sentir en meilleure santé à ce poids », prévient-il. Et les effets secondaires des stéroïdes n’aident pas. « Il y a un truc qui fait qu’on éprouve une toxicité générale, poursuit-il. On ne sent pas sain. »
De plus, il est difficile d’arrêter les stéroïdes. Et cela ne concerne pas que les consommateurs qui craignent de perdre leurs gains, c’est bien plus insidieux. Il existe une dépendance psychologique associée aux stéroïdes et certains utilisateurs sont susceptibles de se mettre à craindre une perte d’identité s’ils arrêtent d’en prendre. Désormais âgé de 54 ans, David Crosland connaît très bien cette mentalité. Il a essayé les stéroïdes pour la première fois quand il avait 19 ans et a passé sept ans au total à faire des cycles sur une période de vingt-cinq ans. Il explique comment cette logique peut maintenir la dépendance d’un utilisateur : « Je suis Big Dave. Si je ne suis pas big, je ne suis pas Dave. J’ai recours aux drogues pour être énorme. Si je n’ai plus les drogues, je ne suis plus énorme, et donc je ne suis plus Dave. »
Mair Underwood, anthropologue de l’École des sciences sociales de l’Université du Queensland, s’intéresse aux corps, et notamment aux décorations et modifications corporelles. Selon elle, nous « avons vraiment causé du tort à ces hommes ». La stigmatisation autour des stéroïdes est assez unique, alors même que des approches plus empathiques en ce qui concerne d’autres substances ou en ce qui concerne les troubles alimentaires ont gagné du terrain.
« Il est difficile d’avoir de la compassion pour un grand type baraqué », explique-t-elle. On a parfois du mal à admettre qu’un homme au physique puissant puisse souffrir d’une affection lourde, comme la dysmorphie musculaire, car les problèmes d’image corporelle sont souvent considérés comme un sujet exclusivement féminin.
Cette stigmatisation peut également dissuader les consommateurs de consulter. Selon Harrison Pope, les stéroïdes peuvent nuire au système vasculaire de plusieurs façons : augmentation du taux de cholestérol et du risque de crise cardiaque et d’AVC, entre autres. En tant que médecin, Harrison Pope a conscience du fait que le vingtenaire moyen ne pense pas à ce qui va arriver à son cœur quand il aura soixante ans. Mais cela ne concerne pas que le cœur ; il y a également des effets neuroendocriniens qui perturbent la production de testostérone et de sperme. Les consommateurs à long terme encourent une baisse de la libido, voire l’infertilité.
« Certaines personnes ne retrouvent jamais un taux de testostérone normal, même plusieurs années après leur dernière exposition aux stéroïdes », prévient Harrison Pope. Toutefois, ce mécanisme n’est pas complètement compris. En outre, il peut y avoir des effets sur le cerveau, par exemple une plus grande irritabilité. L’utilisation de stéroïdes est également corrélée à une plus grande agressivité chez certaines personnes. Une analyse datant de 2009 a montré que l’utilisation de SAA peut avoir des conséquences sanitaires considérables, par exemple une toxicité cardiovasculaire et des troubles psychiatriques, y compris des troubles de l’humeur. Quant aux effets cognitifs, ils restent débattus.
Si David Crosland pouvait remonter le temps pour annoncer au jeune homme qu’il était qu’il allait avoir une insuffisance rénale et un problème cardiaque, cela n’aurait pas changé sa décision de prendre des stéroïdes. « J’allais faire ce que j’allais faire. Mon état d’esprit tout entier était de repousser les limites, de voir jusqu’où je pouvais pousser les choses, de voir où étaient les limites », explique-t-il.
PRENDRE EN COMPTE LES RÉPERCUSSIONS
Sur Instagram, où il a plus de 300 000 abonnés, Daniel Coffeen publie souvent des vidéos exposant sa journée type, dévoilant une journée dans la vie d’un bodybuilder et coach de poses pour les culturistes professionnels. Lorsqu’il a commencé à consommer – il parle d’une période d’« utilisation inappropriée » – il a eu une « explosion d’acné » et de la gynécomastie, traitée chirurgicalement. Il a récemment fait retirer un kyste de sa tête, qui était dû à son utilisation antérieure d’anabolisants. Il estime avoir subi presque tous les effets secondaires des stéroïdes.
Si les effets physiologiques d’un arrêt des substances peuvent être gérés, de nombreux consommateurs ne sont pas disposés à se séparer de l’identité qu’ils ont cultivée. « Je n’ai pour le moment pas rencontré d’utilisateur de stéroïdes qui souhaiterait arrêter mais qui n’y arriverait pas », révèle David Crosland.
Daniel Coffeen continue de prendre des stéroïdes en dépit des effets secondaires, quoiqu’en quantités plus faibles, et effectue des analyses sanguines tous les huit à douze mois. Comme des drogues telles que les cigarettes et l’alcool sont valorisées et marketées, il trouve illogique la stigmatisation des stéroïdes. Malgré tout, il conseille aux jeunes hommes d’y réfléchir à deux fois avant de s’administrer une seringue ; il déconseille de prendre des décisions avec lesquelles il faudra vivre pour toujours lors d’une tocade pour la musculation, qui pourrait bien finir par n’être qu’un hobby. Même s’il s’agit d’un objectif à long terme, ils doivent d’abord faire leurs heures à la salle, faire preuve de rigueur quant à la nutrition et au sommeil, et bien réfléchir aux conséquences.
« La première chose à faire n’est pas de commencer à prendre des stéroïdes, prévient-il. La première chose à faire est de stabiliser tous les aspects de sa vie avant le grand saut dans l’inconnu. »
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.