De l’insuline sans injection ? La recherche au service d’une médecine sans aiguilles
Des inhalateurs d’insuline aux sprays d’adrénaline nasaux, de nouveaux modes d’administration rendent certains médicaments vitaux plus faciles à prendre.

Qu’il s’agisse de sprays nasaux ou de médicaments inhalables, de nouvelles technologies permettent à certains médicaments d’entrer dans le sang sans que cela ne nécessite d’aiguille.
Qu’il s’agisse de sprays nasaux ou de médicaments inhalables, de nouvelles technologies permettent à certains médicaments d’entrer dans le sang sans que cela ne nécessite d’aiguille.
Pendant des décennies, pour traiter une réaction allergique potentiellement mortelle en dehors de l’hôpital, il fallait recourir à un auto-injecteur d’adrénaline. Désormais, certains patients peuvent, à la place, utiliser un spray nasal.
Cette nouvelle option ainsi que d’autres médicaments sans injection récemment apparus sur le marché pourraient être particulièrement importants pour les personnes qui ont peur des aiguilles. Presque tous les enfants, et un nombre considérable d’adolescents et d’adultes, sont horrifiés à l’idée de recevoir une injection, certains étant à ce point paralysés par la peur qu’ils évitent des traitements et des vaccins pourtant nécessaires.
Cette réticence peut avoir des conséquences graves sur la santé. Quand un enfant fait une réaction allergique grave, par exemple, certains parents évitent les stylos d’adrénaline, car ils craignent de blesser l’enfant ou bien parce que celui-ci redoute la piqûre. Un retard dans l’administration du médicament lors d’un choc anaphylactique est susceptible de conduire à la réapparition de symptômes graves quelques heures plus tard et à des séjours considérablement plus longs aux urgences.
Mais la fabrication d’un médicament « sans aiguille » ne se résume pas au reconditionnement d’un médicament injectable. Certains médicaments sont depuis longtemps administrés sous la forme d’injections car ils doivent entrer dans le sang rapidement, sans quoi ils seraient détruits durant la digestion. Désormais, des avancées technologiques permettent à certains médicaments d’être pulvérisés dans le nez, inhalés dans les poumons ou avalés sous la forme de comprimés. Chaque voie d’administration présente ses propres difficultés.
Les options sans aiguille sont actuellement disponibles pour certaines formes d’adrénaline, d’insuline, de vaccin contre la grippe et les médicaments de type GLP-1, et des recherches en cours pourraient faire émerger davantage de modes d’administration des médicaments.
Dans une enquête, moins de la moitié des adultes et enfants américains sondés qui présentaient des allergies alimentaires disaient systématiquement avoir leur stylo d’auto-injection d’adrénaline à portée de main, à la fois parce que celui-ci est encombrant à porter et parce qu’ils n’aiment pas les aiguilles, explique Thomas Casale, pédiatre de l’Université de Floride du Sud. Thomas Casale a mené des études sur le spray nasal et siège au conseil consultatif scientifique du fabricant.
Même quand un enfant est clairement en difficulté, « il arrive que les parents pensent : “Ai-je vraiment envie de lui faire une injection avec une aiguille ?” », fait-il observer. Et ce dilemme est encore plus important pour les autres personnes qui s’occupent de l’enfant et qui ne sont pas formées à administrer le médicament.
Pour rendre le spray nasal possible, les scientifiques ont dû passer outre les membranes étanches qui tapissent l’intérieur du nez, qui ralentissent l’absorption de molécules solubles dans l’eau, comme l’adrénaline.
Le Neffy est autorisé dans l’Union européenne depuis 2024 pour les adultes et les enfants pesant au moins 30 kilogrammes et son utilisation a depuis été étendue à toute personne pesant au moins 15 kilogrammes (il n’est toutefois pas commercialisé en France). L’adrénaline y est combinée à un composé chimique, le n-dodécyl beta-D-maltoside, qui relâche temporairement les jonctions serrées de la muqueuse nasale afin que le médicament entre rapidement dans le sang. Le dispositif, de la taille d’un étui pour écouteurs sans fil, est beaucoup plus petit qu’un auto-injecteur.
Des études cliniques montrent que le spray nasal aboutit à un taux d’adrénaline comparable à la version injectée. Des recherches ultérieures ont montré que celui-ci stoppait efficacement les réactions allergiques lors de tests de provocation alimentaire réalisés dans des cabinets médicaux, aux États-Unis et au Japon.
Selon Katelyn Wong, allergologue et immunologue à Yale Medicine, un nombre croissant de ses patients en allergologie se tournent vers ce nouveau dispositif bien que toutes les assurances (aux États-Unis) ne le couvrent pas actuellement. « Beaucoup de patients sont intéressés car il ne s’agit pas d’une aiguille », explique-t-elle.
La réduction du nombre d’injections n’est pas le seul avantage que sont susceptibles de présenter les dispositifs d’administration alternatifs. L’insuline inhalée, par exemple, peut commencer à fonctionner plus vite que l’insuline injectable prise au moment des repas. En mai, l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) a approuvé l’insuline inhalée pour les enfants âgés de six ans et plus atteints d’un diabète de type 1 ou d’un diabète de type 2 nécessitant de l’insuline, douze ans après son autorisation pour les adultes.
La vitesse est importante, car lorsqu’une personne en bonne santé mange une coupe glacée avec un coulis de chocolat chaud ou une grosse assiette de pennes, l’organisme commence instantanément à réguler la glycémie. « Avant même que la nourriture ne touche vos lèvres, vous commencez à avoir une augmentation réflexe de la sécrétion d’insuline. Et dès que le glucose commence à être absorbé, votre pancréas augmente rapidement la sécrétion d’insuline afin que vous conserviez la même glycémie en permanence », explique Michael Haller, endocrinologue pédiatrique de l’Université de Floride qui a mené une grande étude randomisée ayant abouti à la conclusion que l’insuline inhalée fonctionne aussi bien que l’insuline injectée chez les enfants. (Il siège également au conseil consultatif du fabricant).
Les diabétiques de type 1 produisent peu ou pas d’insuline et doivent la remplacer par des injections ou par une pompe à insuline. Chaque fois qu’ils mangent, ils doivent calculer la quantité de glucides consommée et doser la quantité d’insuline en conséquence. Mais même lorsque le dosage est parfaitement adapté, l’insuline met quinze minutes à passer dans le sang, rappelle Michael Haller.
Pendant ce laps de temps, ou lorsque la quantité de glucides est faible, un excès de glucose circule dans le sang, « ce qui augmente le risque tout au long de la vie de complications liées à des troubles touchant la rétine, les reins, les nerfs et le cœur », explique-t-il.
L’insuline inhalée est absorbée plus rapidement par les poumons. L’hormone est liée à des microparticules porteuses qui acheminent le médicament en poudre jusque dans les profondeurs des alvéoles pulmonaires, qui interagissent régulièrement avec le sang. Son premier effet mesurable sur la régulation de la glycémie survient au bout de douze minutes, et les concentrations d’insuline dans le sang atteignent leur maximum en dix à vingt minutes. La poudre est administrée au moyen d’un petit inhalateur portatif utilisant des cartouches contenant quatre, huit ou douze unités pouvant être combinées pour obtenir des doses plus importantes.
Bien que la version destinée aux adultes existe depuis plus d’une décennie, son adoption au sein de ce segment démographique a été lente, probablement parce que les patients qui s’injectent de l’insuline depuis plusieurs années sont réticents à changer, selon Michael Haller. Les enfants moins habitués à la maladie sont plus susceptibles de rechigner face à la fréquence des injections et, à vrai dire, bon nombre de ses patients en pédiatrie adoptent la méthode et parviennent à une régulation glycémique stricte. La plupart inhalent le médicament avant de manger en complément d’une seule injection quotidienne d’insuline basale. Le diabète de type 1 « est une maladie terrible », rappelle Michael Haller, « mais leur dire qu’ils peuvent commencer par une injection quotidienne et par prendre une bouffée d’insuline chaque fois qu’ils mangent, c’est bien plus acceptable ».
La transformation d’une injection en comprimé présente un problème différent. De nombreux médicaments sont injectés plutôt qu’administrés sous la forme de comprimés, car les acides gastriques et les enzymes digestives les dégradent avant qu’ils n’entrent dans le sang. Cela vaut tout particulièrement pour les peptides, des chaînes d’acides aminés que le système digestif traite à peu près comme des aliments. Mais certains fabricants, comme celui d’un médicament oral de la famille des GLP-1, découvrent des moyens de protéger ces médicaments de la digestion.
Le sémaglutide oral, approuvé pour la perte de poids en 2025 aux États-Unis et en 2026 dans l’Union européenne, associe le médicament à un excipient pharmaceutique, le salcaprozate de sodium (ou SNAC). À mesure que le cachet se dissout, le SNAC fait temporairement, mais immédiatement, augmenter le pH qui l’entoure, ralentissant ainsi les enzymes digestives qui décomposeraient autrement le médicament. L’excipient contribue également à maintenir les molécules de sémaglutide séparées et rend temporairement plus perméable la muqueuse de l’estomac située à proximité, ce qui permet au médicament de passer dans le sang.
Malgré cela, l’organisme n’absorbe qu’un à deux pourcents du sémaglutide contenu dans le comprimé. C’est pourquoi la version orale est prise quotidiennement à une dose nettement plus élevée, plutôt qu’une fois par semaine comme la forme injectable.
Pourtant, même quand des alternatives aux injections existent, les patients n’y ont pas toujours recours. C’est notamment le cas du vaccin antigrippal nasal, approuvé depuis 2003 aux États-Unis, mais pas commercialisé en France. Outre-Atlantique, moins de 10 % des doses de vaccins sont actuellement administrées sous ce format (notamment parce que le médicament n’est approuvé que pour les personnes en bonne santé et non enceinte âgées de 2 à 49 ans, ce qui exclut les personnes à haut risque et les plus âgées). Les spécialistes s’attendent à ce que ce nombre augmente maintenant que la FDA autorise son auto-administration à domicile plutôt que dans un établissement de santé uniquement.
D’autres méthodes d’administration se profilent à l’horizon. Des chercheurs sont en train de tester un film d’adrénaline à placer sous la langue. La substance a été chimiquement modifiée pour se lier instantanément à la langue (ce qui l’empêche d’être avalée) et dilater les vaisseaux sanguins dans la bouche pour accélérer l’absorption. Des études préliminaires montrent des résultats prometteurs.
Les injecteurs sans aiguille à jet pourraient s’avérer particulièrement efficaces pour les campagnes de vaccination. Ces appareils font passer, en une fraction de seconde, un mince flux immunisant de la taille d’un cheveu humain à travers la peau. Cette méthode produit des réactions immunologiques similaires à celles obtenues par injection, comme l’ont relevé les chercheurs dans une analyse publiée en mars dans la revue Pharmaceutics. Les pistolets injecteurs sans aiguille à jet pourraient accélérer les campagnes de vaccination massives, éliminer les déchets que représentent les aiguilles et, dans certains cas, nécessiter une dose plus faible de vaccin par patient, comme l’ont relevé les auteurs de l’analyse. Durant sa campagne d’urgence contre le Covid-19, l’Inde s’est servie d’un injecteur de ce type.
Absence d’aiguille ne signifie toutefois pas absence de sensation. Une injection par jet donne la sensation d’un élastique qui claque sur la peau, tandis que les sprays nasaux peuvent irriter la gorge. Ces méthodes ne remplaceront pas non plus les injections pour chaque médicament, ni chez chaque patient. Mais pour quiconque se sent défaillir à la vue d’une aiguille, l’éventail croissant d’alternatives pourrait faire toute la différence entre repousser un traitement et se faire soigner sans attendre.
Meryl Davids Landau est une journaliste récompensée spécialisée dans les questions de santé et d’environnement. Elle est également romancière et vit en Floride du Sud.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
