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Singes clonés en Chine : nos réponses à vos questions

Une avancée scientifique majeure et controversée. Des chercheurs sont parvenus à cloner deux macaques grâce à une méthode qui pourrait, en théorie, être appliquée à l'Homme.vendredi 26 janvier 2018

De Michael Greshko
Zhong Zhong et Hua Hua, les premiers singes clonés par transfert nucléaire de cellules somatiques.

C'est une grande première : des chercheurs chinois sont parvenus à cloner deux macaques en utilisant la complexe technique qui avait permis le clonage de la brebis Dolly. Une avancée scientifique majeure publiée mercredi 24 janvier dans la revue CellC'est la première fois que des primates ont pu être clonés.

Après des années de recherches menées par l'Académie chinoise des Sciences, deux macaques femelles ont vu le jour. Elles se prénomment Zhong Zhong et Hua Hua. Les noms des macaques sont dérivés du mot zhonghua, un adjectif désignant le peuple chinois.

Les deux macaques - âgés de 8 et 6 semaines - sont génétiquement identiques, issus tous deux de la même culture de cellules souches. Tous deux se portent bien, et vivent pour le moment en incubateur.

La découverte pourrait potentiellement ouvrir la voie à un nouveau monde bio-médical et au débat sur le clonage d'autres espèces de primates, comme les humains. Voici tout ce que nous savons sur ce clonage si controversé.

 

S'AGIT-IL DES PREMIERS SINGES CLONÉS DE L'HISTOIRE ?

Techniquement, non. En 1999, des chercheurs ont « cloné » un macaque rhésus en divisant un embryon, créant de fait des jumeaux identiques. D'autre recherches ont démontré que les cellules de singes pouvaient être clonées pour créer de nouvelles cellules souches. Mais ces efforts n'avaient débouché que sur la subdivision de cellules dans des boites de Petri.

« Il était temps ! J'ai bien cru que cela n'arriverait jamais » déclare Shoukhrat Mitalipov, à la tête du département des sciences pour la recherche embryonnaire et cellulaire à l'université de l'Orégon. Il n'a pas pris part à l'étude, mais a travaillé sur d'autres études menées sur le clonage de singes.

 

POURQUOI EST-CE SI IMPORTANT ?

En 1996, Dolly est devenue le premier mammifère à être cloné à partir d'un noyau de cellule somatique adulte. Contrairement à la division d'un embryon, qui ne peut être faite à l'infini, cette méthode peut théoriquement permettre la reproduction d'un nombre indéfini de clones à partir d'un seul et même donneur. Cela permettrait aux chercheurs de former des populations animales uniformes à fort potentiel pour la recherche biomédicale.

Depuis, les scientifiques ont cloné plus de 20 espèces - des vaches aux lapins en passant par les chiens - grâce à cette même technique, mais les recherches chinoises sont les premières à aboutir au clonage réussi de primates non-humains. C'est en cela que cette annonce est fondamentale, parce que cette technique affinée aux primates pourraient très bien être appliquée aux Hommes. Les auteurs de l'étude ont toutefois précisé qu'ils n'avaient aucune intention de cloner des êtres humains.

 

COMMENT FONCTIONNE CETTE TECHNIQUE DE CLONAGE ?

Chez les animaux comme les brebis et les singes, les individus ont au cœur de chaque cellule un noyau, le nucléus, qui contient leurs informations génétiques. La copie de cellules somatiques implique de transférer délicatement le nucléus d'une cellule animale à un embryon porté par un autre animal.

Si l'embryon développé en laboratoire atteint un certain stade de développement, les scientifiques peuvent l'implanter à une mère porteuse. Si l'implantation est un succès, la mère donnera naissance à un animal ayant un patrimoine nucléaire identique à un individu déjà existant.

Hua Hua, l'un des premiers clones de singe réalisés par transfert nucléaire de cellules somatiques.

POURQUOI CELA A-T-IL PRIS TANT DE TEMPS POUR CLONER DES SINGES ?

Le processus de clonage ne se résume pas à extraire un nucléus d'une cellule de peau pour la placer dans un ovule. À mesure que les cellules embryonnaires se différencient en cellules cutanées, musculaires etc., leur ADN est enroulé, groupé et étiqueté de sorte à ce que seuls des gènes spécifiques s'expriment dans un type de cellule donné.

Pour augmenter leurs chances de succès, les chercheurs doivent faire en sorte que l'ADN du donneur ressemble à l'ADN d'un jeune embryon, comme le ferait une machine à remonter le temps génétique. Cela, évidemment, requiert de complexes protocoles chimiques qui doivent être spécifiques à chaque espèce. C'est en partie pour cette raison que le clonage de singes a été si longtemps compliqué à réussir.

L'équipe chinoise de chercheurs a fait plusieurs essais avant de parvenir à trouver le bon protocole, comme l'indique le co-auteur de l'étude, Qiang Sun, directeur du centre de recherche sur les primates non-humains dépendant de l'Académie chinoise des Sciences.

L'équipe de Qiang Sun a pendant un temps trempé les ovules clonés dans de la trichostatine A. Ils ont également stimulé les ovules pour fabriquer des enzymes qui ont effacé certaines caractéristiques de l'ADN du donneur, libérant des gènes embryonnaires verrouillés. Les chercheurs ont aussi tenté de créer des clones à partir de cellules adultes et fœtales, mais seules les cellules dérivées de fœtus ont survécu.

 

ET L'ÉTHIQUE DANS TOUT ÇA ?

Le protocole de clonage appliqué aux primates non-humains a longtemps été sujet à controverse. Les groupes de protection des animaux considèrent depuis longtemps les expériences menées sur les primates non humains comme étant cruelles, précisément à cause des similitudes entre les animaux et les Hommes. Leurs inquiétudes étaient aussi liées au clonage lui-même, vu comme une source de fausses-couches, d'environnement stériles portant la main de l'homme, et de stress non-naturel pour les animaux.

« Cela donne le sentiment que nous pouvons disposer des animaux comme nous disposerions d'un meuble, » explique Kathleen Conlee, vice-présidente de l'organisation Humane Society of the United States. « Peut-on vraiment faire ce qu'on veut à un animal ? C'est un très mauvais signal pour la protection de la faune. »

La Chine, en particulier, fait face à de nombreuses réserves sur sa façon de traiter les animaux. Les auteurs de l'étude disent avoir suivi les mesures de protection mise en place par les institutions gouvernementales de recherche médicales états-uniennes et se disent très attentifs au bien-être des macaques.

Il est possible que les progrès dans le domaine génétique et la modélisation par ordinateur limitent le recours aux animaux comme les singes en laboratoire, indique Eliza Bliss-Moreau, une neuro-scientifique comportementale au centre de recherche sur les primates en Californie. « Il y a eu de tels progrès techniques ces dix dernières années. »

Mais de nombreux chercheurs en biomédecine insistent sur le fait que les primates cobayes sont toujours nécessaires pour tester des protocoles soignants contre des maladies et troubles frappant l'Homme, qu'il s'agisse de la maladie de Parkinson, de l'autisme ou du SIDA. « Je ne pense pas que nous puissions un jour nous passer de cobayes primates non-humains en recherche biomédicale, » estime Van Rompay. « Si on le pouvait, ce serait super, mais pour l'instant les études in-vitro et les modélisations par ordinateur ne suffisent pas. »

 

POURRA-T-ON BIENTÔT CLONER DES HOMMES ?

En résumé, cette étude suggère que le clonage humain pourrait être techniquement possible d'ici quelques mois, voire quelques années. « Le génie est sorti de la lampe, » dit Jose Cibelli, un expert en clonage à l'université d'État du Michigan, qui n'a pas pris par à l'étude.

Le clonage d'Hommes doit-il pour autant être tenté ? C'est une toute autre question. Tous les scientifiques interrogés par National Geographic soulignent que pour le moment, le clonage humain ne serait ni nécessaire ni responsable. « Il n'y a aucune raison de cloner des humains pour le moment, » estime Poo. « Une discussion de la communauté scientifique internationale devra être ouverte sur ce sujet. »

Pour le bioéthicien Kahn souhaite lui aussi l'organisation d'une discussion globale. « Quel type de gouvernance devons-nous mettre en place pour prévenir les dérives du clonage d'êtres humains, dans le contexte technologique que nous connaissons ? »

 

ET APRÈS ?

L'équipe de recherche chinoise indique qu'elle surveillera l'état de santé de Zhong Zhong et Hua Hua sur le long terme, et notamment le développement de leur cerveau. Les co-auteurs expliquent par ailleurs que le gouvernement de Shanghai soutient leur recherche et qu'ils espèrent que la société chinoise - qui évolue sur le bien-être animal - restera ouverte aux recherches de clonages de primates non-humains.

« Avec les dernières améliorations, et les plus hauts niveaux d'éthique, je pense que la société chinoise acceptera ces expériences, » dit Poo. « J'espère que les sociétés occidentales réaliseront que le clonage de singes sera utile à la recherche, et qu'elles changeront progressivement d'avis sur la question. »

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