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Sciences : Nouveaux indices sur les origines de la syphilis

L'analyse génétique de gènes vieux de 350 ans pourrait enfin permettre aux scientifiques de savoir si la syphilis venait du Nouveau Monde ou non. Vendredi, 22 juin

De Sarah Gibbens

En 1494, peu de temps après le premier voyage de Christophe Colomb vers le Nouveau-Monde, des récits historiques en Europe évoquent la propagation d'une maladie inconnue à l'époque, la syphilis. L'apparition de cette maladie à cette période n'était pas le fruit du hasard et a suscité de nombreuses interrogations, lesquelles restent encore sans réponse aujourd'hui, alors que le nombre de cas augmente aux États-Unis. La syphilis serait-elle une maladie originaire des Amériques que les premiers explorateurs ont ramené en Europe avec eux ? Ou bien cette maladie était-elle déjà présente dans l'Ancien Monde ?

Avant, pour découvrir l'origine de la maladie, les scientifiques se référaient aux récits historiques décrivant la syphilis. Ils identifiaient aussi les lésions osseuses visibles sur des restes humains. Sauf que de nombreux symptômes de la syphilis comme les lésions caractéristiques de la maladie, peuvent être causés par le pian, une maladie causée par une sous-espèce différente de la même bactérie que la syphilis, Treponema pallidum. Contrairement à la syphilis qui est sexuellement transmissible, un simple contact peau à peau suffit pour développer le pian, qui provoque souvent des lésions et des ulcères.

Mais les scientifiques ont désormais mis au point une méthode pour différencier génétiquement la syphilis et le pian à partir de restes humains. Cette avancée devrait permettre d'en savoir plus sur les origines mystérieuses de la maladie.

 

LA GÉNÉTIQUE À LA RESCOUSSE

Pour commencer, les scientifiques ont cherché des restes humains avec des signes de lésions osseuses. Ces lésions indiquent la présence de la bactérie responsable de la syphilis. Les restes de cinq individus présentant des déformations osseuses visibles ont été sélectionnés dans un cimetière du Couvent de Sainte Isabelle, un site historique de Mexico, qui a été dirigé de 1681 à 1861 par des religieuses de l'ordre franciscain. Trois corps sur cinq appartenaient à des nourrissons : après analyse de leur ADN, les scientifiques ont constaté qu'il était positif à la bactérie Treponema pallidum.

« Nous avons privilégié les nourrissons souffrant déjà de la syphilis car ces derniers ont plus de chance de présenter une charge en agents pathogènes plus élevée », a déclaré Verena Scheunemann, auteure principale de l'étude publiée dans la revue PLOS Neglected Tropical Diseases qui décrit la découverte. Les femmes souffrant de la syphilis la transmettent en effet à leur nourrisson pendant la grossesse. Comme le système immunitaire du bébé est faible, la bactérie est présente en plus grande quantité.

Les généticiens sont parvenus à isoler pour la première fois les anciens génomes de la syphilis et ont pu identifier la sous-espèce de la bactérie responsable de la syphilis chez deux nourrissons et celle responsable du pian chez le troisième.

« Grâce aux méthodes que nous utilisons actuellement, il est possible d'aller plus loin dans le temps : nous pouvons analyser des restes précolombiens d'individus atteints de la syphilie et découvrir d'où cette maladie provient », a déclaré Verena Scheunemann.

 

UNE MALADIE ORIGINAIRE DU NOUVEAU MONDE ?

Bien que la technique de séquençage des génomes soit une réelle opportunité pour étudier la maladie, le plus dur sera de mettre au jour des restes humains à tester, explique Molly Zuckerman, anthropologue à l'Université d'État du Mississippi.

La raison ? De nombreuses maladies provoquent des lésions osseuses. C'est notamment le cas pour la syphilis. Donc, pour déterminer si un individu avait la syphilis, les scientifiques regardent si ses restes présentent des signes de lésions. Seulement voilà : ces lésions osseuses ne sont visibles que pour les cas les plus sévères de la maladie.

Pour trouver des cas de syphilis plus anciens, « il faut analyser différents échantillons car nous ne savons pas si les déformations osseuses du Mexique colonial sont identifiques à celles observées en Europe», indique Verena Scheunemann.

En 2016, une étude publiée dans la revue International Journal of Paleopathology s'est intéressée au squelette d'un homme adulte mort il y a 2 200 ans dans le nord du Chili. Son squelette présentait des signes d'un anévrisme de l'aorte thoracique, que l'on observe parfois chez les personnes qui souffrent d'une syphilis sévère. L'auteur de l'étude en avait alors conclu qu'il s'agissait d'un des premiers cas de la maladie. Mais il y a deux ans, la technologie dont disposent aujourd'hui les scientifiques n'existait pas et il se peut que l'homme souffrait en réalité du pian.

« L'analyse du squelette ne permet pas de différencier les deux maladies, mais il est très intéressant de pouvoir le faire grâce à la génétique », a expliqué Molly Zuckerman, qui s'intéresse à l'évolution des maladies infectieuses. D'après ses recherches, la bactérie treponema serait originaire du Nouveau Monde : là-bas, avec le climat chaud, elle se transmettait par contact cutané et était responsable du pian. La maladie s'est ensuite répandue en Europe, où la bactérie a été forcée d'évoluer : en effet, avec le climat plus tempéré, les contacts cutanés se produisaient plus lors des rapports sexuels.

« Après analyse des squelettes, nous n'avons trouvé aucun cas de syphilis dans l'Ancien Monde avant le retour de Christophe Colomb et ses équipages ».

 

VERS UN DIAGNOSTIC PLUS PRÉCOSE DE LA MALADIE ? 

S'ils parviennent à comprendre l'évolution de la bactérie, les chercheurs pourraient être capable de mieux diagnostiquer la maladie à un stade précoce.

« En découvrant comment la virulence de la maladie a évolué par le passé, nous pourrions améliorer le diagnostic de la syphilis[aujourd'hui] », a précisé Molly Zuckerman. Si le dépistage actuel est efficace pour diagnostiquer la maladie à un stage plus avancé, les médecins pourraient détecter la maladie plus tôt si nous comprenions l'évolution de la bactérie.

Il est nécessaire de mieux diagnostiquer la syphilis car la maladie fait son retour. De 2014 à 2015, les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies ont constaté une augmentation des cas de plus de 17 % et cette tendance à la hausse se poursuit dans le monde entier.

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