Ce photographe devenu médecin peut-il revenir à ses premières amours ?

Avant de recevoir un appel surprise, Max Aguilera-Hellweg voulait faire carrière dans la médecine. vendredi 21 décembre 2018

De MAX AGUILERA-HELLWEG
Max Aguilera-Hellweg a pris cette photo de spécimens pathologiques à Berlin alors qu'il réalisait un sujet sur les cellules souches. Un sujet qui l'a conduit à repenser aux choix qu'il avait fait dans sa vie.
Max Aguilera-Hellweg a pris cette photo de spécimens pathologiques à Berlin alors qu'il réalisait un sujet sur les cellules souches. Un sujet qui l'a conduit à repenser aux choix qu'il avait fait dans sa vie.
photographie de Max Aguilera-Hellweg
Ce sujet figure dans le numéro de janvier 2019 du magazine National Geographic.

J'ai cessé de recevoir des appels sur mon portable pendant mon internat de médecine. Mes amis avaient mieux à faire. Ma vie ne m'appartenait plus. En tant qu'interne, je travaillais parfois près de cent heures par semaine, allant jusqu'à m'occuper de dix-huit patients à la fois. Même ma mère avait cessé de m'appeler. Mon portable me servait pour utiliser des applications médicales : celle qui me disait quel antibiotique prescrire pour quelle bactérie ; la calculatrice qui m'aidait à déterminer les traitements ; l'application qui stockait les résultats du labo que je n'arrivais pas à retenir.

Et puis un jour, mon portable a sonné alors que je rendais visite à mes patients. Je suis sorti dans le couloir. Je ne connaissais pas le numéro, mais l'indicatif régional indiquait que l'appel venait de Washington D.C. Je me suis dit qu'il devait être important. « Oui ? », ai-je murmuré dans le couloir.

« Salut Max », a lancé une voix tonitruante. « C'est Todd. » Todd James est rédacteur photo chez National Geographic. Je ne lui avait pas parlé depuis 10 ans, depuis que j'avais quitté la photographie pour devenir médecin, mais je reconnaissais son accent de l'Oklahoma. « J'ai un travail pour toi ».

Le sujet était la recherche sur les cellules souches et il voulait m'envoyer à l'autre bout du monde pour réaliser le reportage photo. Alors que Todd parlait, j'ai repensé au passé. Oui, c'était la belle vie, être sur la route avec mon appareil photo et l'autorisation d'explorer. Être photojournaliste, c'est comme être Zelig, Forrest Gump ou Walter Mitty : vous n'êtes pas la personne la plus importante, mais vous vous trouvez à côté de l'individu ou de l'objet qui l'est. J'ai été photographe pendant 20 ans, mais j'ai arrêté après avoir pris conscience que je ne voulais plus être un observateur. Je voulais vivre moi-même l'expérience.

Je réalisais un reportage photo d'une neurochirurgienne qui effectuait une opération de la colonne vertébrale lorsque j'ai trouvé ma nouvelle voie. Le patient était à la verticale, le crâne maintenu dans une sorte de presse en C, sa colonne vertébrale étirée. La chirurgienne pouvait donc opérer debout, à hauteur de ses yeux, tout en ayant un un accès dégagé et sans entrave sur la zone ciblée. À un moment, elle m'a dit « Tenez, prenez une photo de ça ». Sous mes yeux se trouvait la moelle épinière, immaculée. J'ai soudain compris que cette chose n'avait jamais vu la lumière, qu'elle n'était pas censé la voir et qu'à ce moment même, elle était inondée de lumière. J'étais fasciné, comme si je m'étais réveillé pour découvrir que j'étais vêtu d'une combinaison spatiale et à bord d'un vaisseau spatial Apollo, me dirigeant vers la Lune. C'est à cet instant que j'ai su que c'était là que je voulais passer le restant de ma vie. J'ai contacté tous les magazines pour lesquels j'avais travaillé et je leur ai demandé de me donner tous leurs sujets sur la médecine et les médecins. 10 chirurgies plus tard, je pensais pourvoir devenir un docteur.

« Je ne sais pas », ai-je répondu à Todd. « Il faut que j'aille voir des patients là tout de suite. Je te rappelle. » Et voilà que j'étais complètement tiraillé par la proposition alors que je terminais ma tournée, rendait visite à mes patients, écrivais des notes et faisais mon travail de médecin. Elle m'avait démangé pendant si longtemps et elle était encore là, cette envie de voir le monde, de faire des choix quant à la couleur, la lumière, ce qui doit rester dans le cadre ou en sortir, la manière de raconter une histoire et le pur bonheur d'être derrière l'objectif. L'après-midi même, je suis allé voir le directeur adjoint de mon programme d'internat. Il m'a indiqué que j'avais un mois de stage à faire bientôt et que je pouvais choisir de le faire dans le domaine de la recherche. « Ce sujet. C'est de la recherche, non ? »

J'ai appelé Todd sur le champ. Il estima que je pouvais boucler le sujet en 23 jours. 13 séances photo dans 13 pays. La première aurait lieu dans mon hôpital, l'UMass Memorial Medical Center (centre médical mémoriel UMass), où un essai clinique sur l'utilisation des cellules souches pour traiter le lupus devait avoir lieu. Puis je m'envolerai vers l'Europe.

À Berlin, je me suis rendu dans l'ancien laboratoire de Rudolf Virchow, un médecin du 19e siècle qui avait établi que toutes les cellules étaient créées par la division de cellules déjà existantes. Je voulais créer une photo qui illustrerait le pouvoir d'une cellule souche pluripotente. J'ai fabriqué un humain abstrait à partir d'un empilement de spécimens pathologiques : des cheveux provenant de la tête d'un enfant mort-né, un cerveau, un cœur hypertrophié, un foie, des os et des dents, tous une partie de nous qui peut provenir d'une seule cellule souche.

J'avais oublié comment me servir d'un photomètre, mais le reste m'est rapidement revenu. La photographie n'est pas à prendre à la légère, mais j'avais 20 ans d'expérience. Tant de choses s'étaient mal passées dans de si nombreuses situations avec tellement de personnes que j'avais trouvé la solution. J'étais un expert. Peu de temps après, j'ai commencé ma première rotation en soins intensifs, conscient qu'il me faudrait 20 années supplémentaires pour obtenir la maîtrise dont j'avais besoin, et que je voulais avoir, en tant que médecin.

Un an plus tard, alors que j'étais un jeune docteur qui avait ses propres internes, je me demandais quelle spécialité je choisirais. Et puis, j'ai su. Je voulais refaire de la photographie, je voulais faire des films, je voulais raconter des histoires comme si rien d'autre n'avait d'importance. J'ai quitté la médecine, avec en poche un diplôme d'études supérieures  et des connaissances scientifiques durement gagnées et une expérience pour soigner les malades. J'avais reçu un appel auquel je devais répondre, l'appel de la création.

 

Photographe et réalisateur, Max Aguilera-Hellweg s'est spécialisé dans les sujets scientifiques et médicaux. C'est lui qui a photographié « The Addicted Brain » pour le numéro de septembre 2017 du magazine National Geographic.
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