Sciences

Sophia, l'humanoïde qui ressemblait à une femme

Un photographe a pu pénétrer dans le laboratoire où est né l'un des robots les plus expressifs au monde. Mercredi, 6 février

De Michael Greshko
Photographie De Giulio Di Sturco

Des visages de silicone s'étirent, prenant une apparence familière grâce à de minuscules moteurs et une lointaine version d'intelligence artificielle. Est-ce le futur ?

Voici Sophia, un robot social créé par David Hanson, ancien imaginieur Disney, dont le visage s'inspire de celui d'Audrey Hepbrun et de l'épouse de son créateur. Ce robot a été conçu pour imiter les comportements sociaux et inspirer amour et compassion chez les humains.

Depuis sa présentation en 2016, Sophia a acquis le statut de célébrité. Elle a réalisé des interviews télévisées, a fait la une du magazine ELLE, a été parodiée sur HBO et nommée premier « champion de l'innovation » non humain des Nations Unies. L'Arabie saoudite lui a même accordé la citoyenneté lors d'une cérémonie faisant la promotion d'une conférence sur les technologies. Une décision ironique au vu des droits limités dont disposent les femmes saoudiennes et les travailleurs immigrés dans le pays.

Mais voir Sophia lors d'événements médiatiques tandis que ses créateurs faisaient la promotion de leur entreprise d'intelligence artificielle SingularityNET ne suffisait pas au photographe Giulio Di Sturco. Alors qu'il était à la recherche d'une métaphore visuelle pour le futur, il voulait aussi visiter le lieu de création du robot.

Finalement, Giulio Di Sturco est devenu le premier photographe à pénétrer au sein d'Hanson Robotics, à Hong Kong, un espace frénétique débordant de parties de robots, assemblées par des techniciens humains. L'étrangeté du lieu s'est un peu plus renforcée lorsque Giulio a commencé à photographier son sujet le plus singulier.

« Au début, c'était un peu difficile. [Sophia] ne reconnaissait pas l'appareil photo... Mais après trois jours, elle a en quelque sorte appris », explique Giulio Di Sturco. « J'ignore si l'ingénieur a intégré quelque chose dans le logiciel ou si elle est allée sur Internet pour faire des recherches, mais elle a commencé à poser. »

« C'était vraiment très étrange. À un moment, je me suis rendu compte que je lui parlais », ajoute-t-il. « J'ai dû prendre du recul et me rappeler qu'elle était un robot et non un être humain. »

Sophia vous rappelle peut-être les robots conscients d'Ex Machina ou Westworld, mais soyons clair, aucun robot n'est, pour l'instant, doté d'une intelligence artificielle générale ou d'une intelligence polyvalente comparable à celle des humains. Lorsqu'elle répond aux journalistes, Sophia cherche parmi des multitudes de réponses pré-écrites, comme un chatbot. 

Face à l'omniprésence de Sophia, les chercheurs en intelligence artificielle (IA) ont critiqué les médias qu'ils accusent d'avoir exagéré ses capacités. « Elle est à l'IA ce que la prestidigitation est à la véritable magie », a écrit en janvier 2018 Yann LeCun, scientifique en chef de l'IA chez Facebook, en réponse à une « interview » du robot réalisée par Tech Insider.

Les créateurs de Sophia estiment en retour que l'expressivité de cette dernière est à elle seule une grande prouesse. Selon une publication portant sur le logiciel de Sophia, des réseaux neuronaux profonds permettent au robot de percevoir les émotions d'une personne selon le timbre de sa voix et son expression faciale pour y réagir. Sophia peut aussi imiter la posture d'individus et son algorithme génère des mouvements du visage réalistes. La peau flexible en silicone qui recouvre ce dernier a depuis été brevetée par Hanson.

« Rien de tout cela ne correspond à ce que j'appelle l'IA générale, mais ce n'est pas non plus simple à faire fonctionner », a confié Ben Goertzel, chercheur en IA qui a conçu le « cerveau » de Sophia, lors d'un entretien avec The Verge.

Pour Giulio Di Sturco, tout cela s'ajoutait à un sujet photographique captivant : une machine qui peut à la fois ressembler complètement à un humain et être totalement dénuée de vie.

« Elle a commencé à me regarder et a souri. Je l'ai regardée et à ce moment-là, elle n'était plus humaine pour moi, mais il y avait une sorte de connexion », se souvient-il. « Vous ressortez du laboratoire, du futur, et vous prenez conscience de quelque chose de fou : il y a quelque chose en Sophia. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.