Sciences

Léonard de Vinci avait-il un cerveau exceptionnel ?

L’habileté du savant italien de la Renaissance à écrire des deux mains pourrait révéler une organisation cérébrale atypique concourant à son génie artistique et scientifique, selon des neuroscientifiques. Mardi, 21 mai

De Alexandre Habonneau

Il Paesaggio con fiume. Léonard de Vinci n’a que 21 ans lorsqu’il dessine, à la plume trempée dans l’encre, ce paysage de la campagne toscane, le fleuve de l’Arno s’écoulant dans la vallée, aux pieds du château de Montelupo, et ces champs quadrillés dans le lointain.

Il est loin de se douter, en notant des inscriptions au recto et au verso de l’œuvre, à la main droite et à la main gauche, que plus de cinq siècles plus tard, en avril dernier, des chercheurs du musée des Offices de Florence en tireraient la preuve de son ambidextrie, phénomène extrêmement rare qui toucherait moins d’1% de la population.

L’ambidextrie n’est pas seulement l’ habileté à écrire des deux mains sans distinction préférentielle. Elle est aussi le signe plus profond d’une absence de prédominance sensorielle et motrice d’un côté du corps humain sur l’autre, et donc d’une organisation cérébrale atypique, moins « latéralisée » et plus symétrique.

ASYMÉTRIE DE L'ORGANISATION CÉRÉBRALE

90% de la population utilise préférentiellement sa main droite. L’espèce humaine est la seule présentant une telle asymétrie du comportement moteur, selon une étude de Bernard Mazoyer, chercheur et professeur au CHU de Bordeaux. Cela s’accompagne d’une spécialisation des hémisphères cérébraux, autrement dit, d’un phénomène de « latéralisation », qui intervient pendant la petite enfance sous l’effet des gènes, de l’évolution et de la culture.

Chez 88% des droitiers, mais aussi 78% des gauchers, c’est l’hémisphère cérébral gauche qui est dit « dominant » pour le langage, la gestuelle et l’utilisation des objets. Cela signifie qu’en neuro-imagerie, on observe une activité plus intense de cet hémisphère quand le sujet met en oeuvre l’une de ces trois compétences. Plus précisément, les deux hémisphères travaillent, mais l’un plus que l’autre selon la tâche à effectuer. Ainsi, l’hémisphère droit, lui, est spécialisé dans la visualisation spatiale et la perception de l’environnement proche.

« Moins la préférence manuelle va être marquée, moins la latéralisation sera forte », explique Solène Kalénine, chercheuse en neurosciences au CNRS. Les grandes fonctions cognitives de Léonard de Vinci étaient donc « sûrement moins fortement associées à un seul des hémisphères. » Cette absence de spécialisation était-elle un handicap ou un avantage pour l’artiste, dans sa représentation de l’espace et sa motricité ?

Pour Solène Kalénine, cela revient à se poser la question : « Est-ce mieux de disposer d’un seul outil très adapté ou de deux outils moyennement adaptés ? Ce que l’on perd en spécialisation, on le gagne sûrement en communication entre les deux hémisphères. »

Une information est traitée plus rapidement dans un hémisphère donné, que lorsqu’il faut passer d’un hémisphère à l’autre. Mais cela permet de « traiter une information de différentes manières à la fois : c’est peut-être ça la créativité », commente la neuroscientifique.

 

MYSTÈRE DE L'ÉCRITURE EN MIROIR

L’ambidextrie de Léonard de Vinci lui permettait d’écrire et de dessiner des deux mains. En outre, il est l’un des seuls cas connu de personne capable d’écrire en miroir, de manière parfaitement naturelle. Cette écriture s’exécute de droite à gauche, avec la main gauche, chaque lettre étant inversée, de sorte qu’il est plus aisé de la lire dans un miroir. Selon une étude de Geoffrey D. Schott, chercheur en sciences cognitives à l’Université de Londres, cette facilité à utiliser les différents cortex moteurs serait là encore l’indice d’une organisation cérébrale atypique.

Pour Solène Kalénine, cela favoriserait une perception plus unifiée des hémichamps visuels (l’hémichamp droit étant l’espace perçu à droite de votre nez par l’hémisphère gauche, et inversement) : « notre perception de l’espace est meilleure là où l’on peut potentiellement agir. » Pouvoir peindre de ses deux mains permet d’investir les parties de l’espace pleinement, de se le représenter de manière plus homogène et qualitative.

Or, c’est justement par ses mains que Léonard de Vinci appréhende le monde. « Pour comprendre les choses, il faut qu’il les dessine, voire qu’il construise des maquettes, souligne Pascal Brioist, historien et spécialiste du peintre toscan. Léonard de Vinci a besoin d’un rapport concret au monde. Il a un esprit différent de ses contemporains savants : il n’a pas appris le latin et n’est pas allé à l’université. C’est par l’expérience et le réel qu’il s’instruit. »

Même quand il lit Aristote, il ne peut s’empêcher de tout vérifier par l’expérimentation ou par le dessin. Une façon de travailler qu’il est possible de découvrir dans son ancienne demeure, le Clos Lucé, qui propose un parcours à travers ses inventions et maquettes. Et le spécialiste de conclure : « La main a sa propre intelligence. Qu’on arrête de parler du génie de Léonard sans chercher à comprendre ce qui fait la particularité de son intelligence. Pour moi, elle est unique car, même dans l’abstraction, elle fait toujours un détour par le concret. »

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