Les femmes sont-elles plus endurantes les hommes ?

Lors de courses au long cours, type ultramarathon de plus de 100 km, il arrive qu'une femme arrive en tête devant les concurrents masculins. Des scientifiques se penchent sur cette particularité. mercredi 18 décembre 2019

Lors de la première édition de l’ultra-trail du Mont-Blanc Courmayeur-Champex-Chamonix, en 2006, Corinne Favre boucle les 86 km en 10 heures, 35 minutes et 55 secondes. Un temps exceptionnel qui la hisse à la première place… devant près de 1 000 hommes. « Cette performance nous a épatés », avoue Guillaume Millet, chercheur au Laboratoire interuniversitaire de biologie de la motricité (LIBM) de l’université de Saint-Etienne. C’est à ce moment-là que le scientifique, qui travaille avec de nombreux athlètes de courses d’endurance, se pose cette question : comment se fait-il que des femmes arrivent à remporter des ultra-trails contre les hommes, alors que cela n’arrive jamais sur des courses plus courtes ?

« Il n’existe aucun sport où les femmes sont plus fortes physiquement, rappelle Guillaume Millet. En moyenne, elles ont des résultats inférieurs aux hommes de 10 à 12 %. » Dans les sports d’endurance, cela s’explique, selon lui, par plusieurs paramètres. D’abord, le sang est plus riche en globules rouges chez les hommes (entre 42 et 47 %) que chez les femmes (37 à 42 %). Or les globules rouges apportent l’oxygène aux muscles. Les femmes sont donc particulièrement pénalisées. De plus, le pourcentage de masse grasse est aussi plus important chez les femmes (entre 10 et 12 % de la masse corporelle, contre 6 à 7 % chez les hommes pour les plus maigres des deux sexes), ce qui représente un poids supplémentaire lors des courses.

Pourtant, épisodiquement, il arrive qu’une femme batte les hommes, en particulier lors de courses au long cours, type ultramarathon de plus de 100 km. « En 2019, cela a été le cas pour au moins quatre courses », pointe le chercheur. Jasmine Paris a remporté le 268-mile Spine Race en Angleterre ; Maggie Guterl, le 250 miles Big’s Backyard Ultra aux États-Unis ; Liz Marshall, le 154 km Grand Trail Stevenson en France et Fiona Kolbinger, le 2 500 miles nonstop Transcontinental Race across Europe en vélo, qui part de Burgas en Bulgarie et s’achève à Brest. « Soyons clairs, la principale raison de ces victoires est sans doute le nombre réduit de participants. Il arrive statistiquement plus souvent dans ce genre de course de n’avoir que des hommes de niveau moyen. Une femme de très haut niveau peut alors l’emporter, relativise le chercheur. Pour autant, ce n’est pas anecdotique, donc on se demande forcément s’il existe une raison biologique. »

Le scientifique et ses collègues ont ainsi développé plusieurs hypothèses. Selon eux, le métabolisme féminin pourrait utiliser plus efficacement les graisses comme apport d’énergie, ce qui permettrait aux sportives d’économiser leur glycogène, qui est le substrat limitant dans les sports d’endurance. Deuxième hypothèse que les chercheurs ont directement testée : les femmes seraient plus résistantes à la fatigue et aux dommages musculaires.

« En 2012, nous avons comparé des hommes et des femmes de même niveau sportif relatif, c’est-à-dire arrivés à la même place côté classement masculin et côté classement féminin. Les hommes présentent effectivement plus de fatigue musculaire à l’issue de longues courses. » Pour obtenir ces données, Guillaume Millet et son équipe ont stimulé électriquement les muscles des sportifs et ont mesuré leur force de contraction en réponse à cette stimulation, avant et après la course. Ils ont observé que celle-ci diminuait moins lors de la seconde mesure chez les femmes que chez les hommes. « Sans que l’on sache exactement pourquoi, il est possible que les fibres musculaires des femmes soient plus résistantes, explique le chercheur. Une deuxième explication pourrait tenir au fait que les fibres musculaires spécialisées dans les efforts de longue durée, et qui se fatiguent peu, occupent plus d’espace chez la femme que chez l’homme par rapport aux fibres dites rapides, sollicitées lors de course de vitesse, par exemple. » Il faut aussi envisager que les stratégies de course des femmes soient plus conservatrices. Autrement dit, les sportives seraient moins enclines à « se faire mal ».

Pour approfondir ses premiers résultats, l’équipe du LIBM a lancé en 2019 une nouvelle campagne d’observation. « Nous avons recruté 75 coureurs, dont 40 % de coureuses, décrit Guillaume Millet. Puis nous avons effectué des mesures avant et après cinq courses couvrant des distances de 40 à 170 km. » Objectif de ces mesures : vérifier si l’écart de fatigue musculaire observé entre hommes et femmes s’accentue lorsque la course s’allonge. Les premiers résultats seront disponibles en 2020.

L’un des problèmes rencontrés par les chercheurs lors de l’analyse des données est le manque de publications sur les sportives. « La plupart des études sur les sportifs d’ultra-trails s’effectuent sur les hommes, et on suppose que les résultats sont valables pour les deux sexes », expose le chercheur. Or la fatigue musculaire s’exprime peut-être différemment en fonction de la période du cycle menstruel des sportives, et peu de données dans le corpus scientifique permettent de pondérer les résultats selon ce facteur. « Il reste tout à faire, cela représente énormément de travail », assure Guillaume Millet.

« Il a été, par ailleurs, difficile de recruter des femmes pour l’étude, ajoute-t-il. Il n’y a que sur ce genre de courses que les femmes gagnent devant tous les hommes, mais c’est aussi là qu’elles sont le moins nombreuses. » Sur certaines compétitions, les femmes représentent parfois à peine 10 % des participants, ce qui rend difficile la comparaison entre sportifs et sportives de niveau égal. Or, depuis 1967, date de la première participation d’une femme à un marathon –  en l’occurrence Kathrine Switzer, qui courut celui de Boston sans y être autorisée  –, on sait que les femmes n’ont aucun problème physiologique à tenir de longues distances. « Les raisons de leur absence sur ce type de courses sont donc d’ordre sociologique ou psychologique », en conclut Guillaume Millet. Il cite, entre autres explications possibles, l’autocensure, des charges plus importantes dans la vie quotidienne alors que l’entraînement pour ce type de course est très prenant, ou encore un besoin moins présent de prouver qu’elles sont capables de ce genre d’exploit sportif. « Mais là, ce n’est plus mon domaine », sourit-il.

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