La pandémie de COVD-19 risque d'aggraver la crise des opioïdes aux États-Unis

Alors que le système de santé subit une pression généralisée, les États-Unis doivent composer avec un autre pic, celui des overdoses.

Friday, April 24, 2020,
De Lois Parshley
Sur cette photo prise le 27 mars 2020, un patient venu récupérer le traitement pour sa dépendance aux ...

Sur cette photo prise le 27 mars 2020, un patient venu récupérer le traitement pour sa dépendance aux opiacés reçoit une dose de gel hydroalcoolique pour se laver les mains dans une clinique d'Olympia, une ville de l'état de Washington. À l'heure actuelle, le personnel de cette clinique accueille les patients à l'extérieur et propose des ordonnances allongées dans l'espoir de réduire les visites et le risque d'infection face à l'épidémie de coronavirus.

Photographie de Ted S. Warren, AP Photo

D'ordinaire, le modeste bâtiment en briques du quartier de Cedar Rapids où Sarah Ziegenhorn dirige la Iowa Harm Reduction Coalition accueille un flot régulier de visiteurs. En 2016, alors qu'elle regagne l'Iowa pour y entamer des études de médecine, Ziegenhorn lance cette petite association à but non lucratif afin de venir en aide aux toxicomanes. Aujourd'hui, ce sont plus de 5 000 personnes par an qui bénéficient du suivi médical et des distributions de denrées gratuites proposées par ce centre d'accueil.

La pandémie de COVID-19 ne fait que rendre encore plus difficile leur travail, que ce soit en Iowa ou à l'échelle nationale. Alors que le système de santé subit une pression généralisée, les États-Unis doivent composer avec un autre pic, celui des overdoses : chaque semaine, plus de deux millions d'Américains consomment des opioïdes et un demi-million de la méthamphétamine. Autre chiffre impressionnant, plus de 46 000 citoyens sont morts d'overdose en 2018. À l'heure où diverses populations vulnérables sont particulièrement affectées par la maladie à coronavirus, les personnes ayant des problèmes de toxicomanie sont confrontées à des défis inédits.

Par exemple, les consommateurs de stupéfiants ont un accès restreint aux sources traditionnelles d'information et il est donc possible qu'ils n'entendent pas les consignes relatives aux risques et aux comportements à adopter pendant une pandémie. Certains toxicomanes sont également méfiants envers les autorités en raison de leurs précédentes interactions avec les forces de l'ordre et ont tendance à ne pas se fier aux avis de santé publique émis par le gouvernement.

Même lorsqu'ils reçoivent les messages des autorités sanitaires leur demandant de pratiquer la distanciation sociale et un lavage des mains fréquent, ils ne disposent pas forcément des ressources nécessaires pour adopter ces comportements en raison par exemple d'une situation financière délicate, ou d'un quotidien résumé aux refuges ou aux prisons. De plus, les personnes dépendantes ont plus de risque d'être immunodéprimées et ont un accès réduit aux soins.

Bref, « les plus vulnérables le sont encore plus en situation de pandémie, » résume Corey Davis, avocat spécialiste de la santé publique au Network for Public Health Law.

 

LES DANGERS DU SEVRAGE

Il est fort probable que la fermeture des frontières et les restrictions de déplacement induites par le coronavirus bouleversent les habitudes des narcotrafiquants. Certaines cliniques de réduction des risques ont donc choisi de préparer leurs patients à d'éventuelles interruptions de l'approvisionnement en substances illicites.

« Paradoxalement, les overdoses sont à la hausse alors que l'approvisionnement diminue, » déclare Daniel Ciccarone, professeur au sein de l'UCSF School of Medicine. Pendant les pénuries, les consommateurs ont tendance à se tourner vers des substances qu'ils connaissent moins ou à changer leurs habitudes, ce qui rend le dosage moins fiable et entraîne potentiellement une recrudescence des overdoses. Contrarié par la situation, Ciccarone prévoit que la pandémie pourrait déclencher une cinquième vague dans la crise des opioïdes.

Ex-consommateur d'héroïne passé à la méthamphétamine après la mort par overdose de sa partenaire, Tom Sloben nous fait part des difficultés à se procurer des substances illicites en ces temps de pandémie. Il lutte actuellement avec les conséquences d'une consommation réduite de méthamphétamine : « C'est comme avoir des poids de 100 kg à chaque bras, ça vous tire vers le bas. »

L'arrêt soudain de méthamphétamine peut induire un état d'anxiété et de dépression intense. De même, le sevrage de l'héroïne ou du fentanyl est connu pour être très difficile. « Je connais des personnes qui se sont suicidées en tentant de se sevrer, » témoigne Ziegenhorn.

Pour les personnes dépendantes, il existe également un risque associé à une restriction de l'accès aux drogues légales comme l'alcool. Lorsque les revendeurs d'alcool ferment leurs portes, comme c'était le cas en Pennsylvanie pendant plusieurs semaines au mois de mars, les consommateurs sont plus exposés aux risques de crises liées au sevrage, des crises qui peuvent leur être fatales, indique Kimberly Sue, directrice médicale basée à New York de l'organisme à but non lucratif Harm Reduction Coalition.

C'est d'ailleurs ce qui pousse depuis fort longtemps les organisations de réduction des risques à plaider en faveur d'un accès simplifié aux médicaments comme la méthadone ou la buprénorphine qui peuvent atténuer les symptômes de sevrage, réduire le manque et limiter les overdoses d'opioïdes. Aux États-Unis, deux agences sont responsables du contrôle de l'accès à ces traitements, la Substance Abuse and Mental Health Services Administration (SAMHSA) et la Drug Enforcement Administration (DEA), et leurs exigences ont pendant longtemps posé des obstacles à l'administration de ces médicaments.

Précédemment, les patients souhaitant obtenir de la méthadone devaient se rendre dans un centre homologué de traitement contre la dépendance aux opioïdes où le médicament pouvait leur être administré avec un suivi quotidien. Une procédure difficile à respecter pour les personnes confrontées à des problèmes de garde d'enfants, de rigidité des horaires de travail ou de distance entre le domicile et la clinique. Les médecins avaient également du mal à fournir de la buprénorphine à leurs patients car la DEA exigeait une formation complémentaire et une demande de dérogation pour sa prescription.

Au cours du mois dernier, la SAMHSA et la DEA ont assoupli ces conditions afin d'aider à limiter la propagation du coronavirus. Les personnes traitées pour une addiction et considérées dans un état « stable » peuvent désormais emporter chez elles 28 jours de méthadone et obtenir une prescription de buprénorphine par simple appel téléphonique au lieu d'une visite en personne.

« Les États nous ont informés de leurs difficultés à maximiser les soins qu'ils pouvaient dispenser, car leur personnel tombait malade, » déclare la Sous-Secrétaire Elinore McCance-Katz, directrice de la SAMHSA. Elle espère également que cet assouplissement relatif à la télémédecine deviendra une mesure permanente. En comparaison à la même période l'année dernière, McCance-Katz indique que la ligne d'assistance téléphonique de l'organisation a enregistré une augmentation de 900 % des appels de détresse au cours du mois dernier.

Cependant, d'après les porte-parole des différentes organisations, les programmes thérapeutiques ont mis du temps à intégrer les nouvelles directives et leur mise en place varie selon les États. Pour Daliah Heller, directrice des initiatives liées à la consommation de stupéfiants pour Vital Strategies, une agence internationale de santé publique, le COVID-19 « est une véritable tempête pour les toxicomanes. »

 

PROBLÈMES EN PRISON

Non seulement le COVID-19 complique l'accès aux services de lutte contre la dépendance mais en plus les consommateurs encourent un risque d'infection accrue en raison du recoupement dangereux entre dépendances, incarcération et propagation rapide des infections dans des espaces confinés. Le centre pénitentiaire de Rikers Island à New York a déjà signalé au moins 365 cas de COVID-19, soit environ 9 % de sa population carcérale.

Les mesures visant à libérer pendant la pandémie les auteurs non violents d'infractions liées aux stupéfiants pourraient ne pas être suffisantes, déclare Leo Beletsky, professeur de droit et de sciences de la santé au sein de l'université Northeastern. Il ajoute que la réinsertion des détenus dans la société civile est difficile et dangereuse d'un point de vue sanitaire, même en temps normal. Avec l'effondrement de l'économie, les refuges et les banques alimentaires sont submergés et leurs ressources déjà maigres ne font que s'amenuiser davantage.

Les structures de soutien aux familles pourraient également être amenées à disparaître pendant la pandémie, avertit Jonathan Giftos, directeur médical du service de médecine des addictions au sein de l'organisation à but non lucratif Project Renewal. Pendant la crise du coronavirus, « la vie des citoyens se complique de sorte qu'il est plus difficile de venir en aide aux familles confrontées à la dépendance - ce qui n'est déjà pas évident en temps normal. »

Même lorsque l'autoconfinement est possible, il peut se révéler dangereux pour les consommateurs de stupéfiants avec un risque d'overdose sans personne pour les aider. Cette tragédie, Ziegenhorn l'a personnellement vécue.

Elle a rencontré son fiancé, Andy Beeler, juste après sa sortie de prison pour crimes liés aux stupéfiants alors qu'elle venait de lancer son association en Iowa. Ils ont noué des liens à travers un objectif commun, celui de « sauver des gens, » raconte-t-elle, et la réduction des risques était un sujet qu'ils abordaient fréquemment au téléphone. La première fois qu'ils se sont vus en personne, poursuit Ziegenhorn, « Je me suis dit, Ok, on va se marier. »

Beeler a tenté de passer outre sa consommation occasionnelle d'héroïne, mais la lutte était harassante. Comme il était en liberté conditionnelle, il craignait que la prise de médicaments comme la méthadone ou la buprénorphine  n'aboutisse à un faux positif lors de ses dépistages réguliers. Ils étaient ensemble depuis deux ans lorsque Beeler a chuté sur la glace en se déboîtant l'épaule. Il est rapidement retombé dans son addiction aux opioïdes.

À plusieurs reprises, Ziegenhorn est arrivée à temps pour le sauver de ses overdoses. Puis, un jour, elle a dû se rendre à l'hôpital pour un stage d'observation en chirurgie. Beeler dormait encore lorsqu'elle a quitté leur domicile. Plus tard dans la journée, ses messages restaient sans réponse. Ziegenhorn a demandé à une amie de lui rendre visite. Beeler était mort, il avait succombé à une overdose.

Conscients de la « douleur incroyable, inimaginable » que représente la perte d'un être cher, Ziegenhorn et ses collègues ont décidé de maintenir ouverte la clinique pendant la pandémie en proposant leurs services malgré les risques accrus. En cas de fermeture de la clinique, elle craint que les patients n'aient plus aucun endroit sûr vers lequel se tourner.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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