Mettre au point le vaccin contre le coronavirus pourrait prendre plus d'un an

En tenant compte des antécédents et des concepts scientifiques propres à la fabrication des vaccins, « une durée d'un an à dix-huit mois serait absolument sans précédent, » prévient un expert.

Tuesday, April 14, 2020,
De Nsikan Akpan
Un chercheur travaille sur un vaccin contre le COVID-19, la maladie à coronavirus, dans un laboratoire ...

Un chercheur travaille sur un vaccin contre le COVID-19, la maladie à coronavirus, dans un laboratoire de recherche de l'université de Copenhague, au Danemark, le 23 mars 2020.

Photographie de Thibault Savary, AFP via Getty Images

Aux États-Unis, le Penn Presbyterian Medical Center attend la vague. Le personnel de cet hôpital situé à Philadelphie se prépare nerveusement à l'avalanche de cas de coronavirus qui a déjà balayé les Etats voisins du New Jersey et de New York, laissant dans son sillage des systèmes de santé submergés et des cadavres par milliers.

« On passe d'une chose à une autre puis une autre et à la fin de la journée il reste encore une vingtaine de problèmes à résoudre parce que tout va trop vite, » déclare Judith O’Donnell, directrice du service de contrôle et de prévention des infections au Penn Presbyterian.

À travers le pays, les prestataires de santé dépassés par la charge de travail comme O'Donnell attendent avec impatience une arme bien précise pour lutter contre ce massacre viral : un vaccin. Les vaccins mettent fin aux épidémies avant qu'elles ne deviennent incontrôlables, comme en témoignent plus de deux siècles d'utilisation de cette technique médicale pour venir à bout de certains des fléaux les plus virulents de l'humanité, la rougeole ou la grippe pour ne citer qu'elles. (À lire : Les vaccins, armes essentielles dans la lutte contre les maladies.)

La course au développement d'un vaccin contre le COVID-19 est lancée ; l'Organisation mondiale de la santé dénombre au moins 62 initiatives en cours portées par des universités ou des compagnies pharmaceutiques. Les experts sont optimistes quant au succès du vaccin car les premières études montrent que les patients atteints par la maladie peuvent produire des anticorps, ces protéines sanguines qui attaquent et neutralisent les virus.

Les espoirs se sont rapidement tournés vers l'entreprise Moderna Therapeutics dont le prototype était prêt à subir une première phase d'essais cliniques seulement 42 jours après le séquençage du coronavirus. Cependant, alors que les autorités sanitaires et les médias se sont empressés de qualifier cette initiative de développement record, les concepts biotechnologiques qui entrent en jeu dans la composition de ce médicament existent en réalité depuis près de 30 ans et n'ont jamais mené à la production d'un vaccin efficace contre une quelconque maladie affectant l'Homme. Nos demandes de commentaires adressées à Moderna Therapeutics sont restées sans réponse.

Si l'on se réfère aux expériences passées, le monde ne disposera pas d'un vaccin contre le coronavirus avant au moins un an, probablement plus. En ce qui concerne le vaccin contre les oreillons, quatre années se sont écoulées entre les premiers prélèvements d'échantillons viraux et son homologation en 1967, la plus rapide à ce jour. Les essais cliniques sont divisés en trois phases et il faudra attendre cet automne, voire le printemps 2021 ou bien plus tard pour obtenir les résultats de la première phase des essais liés au COVID-19. Une attente longue, mais nécessaire pour les contrôles de sécurité : lors des premières expérimentations de vaccins contre le coronavirus SRAS, il s'est avéré que chez certains candidats, ils aggravaient la maladie.

« Une durée d'un an à dix-huit mois serait absolument sans précédent, » déclare Peter Hotez, doyen de la National School of Tropical Medicine de l'université Baylor. « Peut-être qu'avec les nouvelles technologies et les financements adéquats cela pourrait se produire. Mais nous devons faire preuve d'une grande prudence avec ces estimations d'échéance. »

 

DES TRAJECTOIRES MULTIPLES

Le principe commun à l'ensemble des vaccins est d'amener le système immunitaire à préparer une réaction face à l'envahisseur, qu'il soit viral, bactérien ou parasitique. Traditionnellement, les méthodes utilisées impliquent d'isoler un virus, de l'affaiblir ou de le tuer, puis de l'injecter dans l'organisme d'un individu. C'est ainsi qu'ont été créés les vaccins contre la variole, la rougeole et la grippe, indique Ali Salem, développeur de médicaments et professeur au College of Pharmacy de l'université de l'Iowa.

Cette technique éprouvée repose sur la réaction du système immunitaire à des protéines individuelles produites par le germe, généralement celles qui enveloppent la surface du virus et amènent l'organisme à produire des anticorps. Avec le temps, les chercheurs spécialisés dans la mise au point de vaccins ont constaté qu'il n'était pas nécessaire d'utiliser l'intégralité du virus, une protéine isolée suffisant à générer une réponse immunitaire solide. Ces vaccins basés sur une seule protéine sont plus faciles et moins onéreux à développer, ils sont aujourd'hui devenus la variété la plus fréquemment utilisée par les professionnels de la santé, explique Maria Elena Bottazzi, doyenne associée de la National School of Tropical Medicine de l'université Baylor.

Cependant, le développement d'un vaccin contre le COVID-19 est loin d'être une sinécure : il n'existe aucun prédécesseur médicalement prouvé pour les autres types de coronavirus. Et ce, même si les épidémies de SRAS (2002) et de MERS (2012), toutes deux causées par des virus proches du nouveau coronavirus, avaient déjà tiré le signal d'alarme en entraînant la mort d'environ 1 600 personnes.

« Depuis le début du 21e siècle, chaque décennie a connu son épidémie de coronavirus. Nous savions que c'était une menace importante, » déclare Hotez, codirecteur avec Bottazzi du Texas Children’s Hospital Center for Vaccine Development au sein duquel ils travaillent à la création de vaccins protéiques contre les maladies orphelines et les coronavirus. Mais alors que ces épidémies ont effectivement alerté le monde quant au potentiel virulent de la famille des coronavirus, le SRAS a disparu avant même que ne puissent être lancés les essais cliniques et le MERS a engendré trop peu de cas pour justifier l'attribution de financements suffisants au développement d'un vaccin.

Bien que les premiers résultats obtenus par des entreprises comme Moderna suscitent l'enthousiasme et l'espoir d'une réussite rapide, les précédents candidats basés sur des biotechnologies similaires ont eu beaucoup de mal à se montrer efficaces chez l'Homme. Les médicaments de ce type introduisent le matériel génétique basique d'un virus, ADN ou ARN, dans les cellules humaines afin d'y construire la protéine nécessaire pour déclencher une réponse immunitaire.

Les vaccins à ADN et ARN ont l'avantage d'être rapides à mettre au point une fois le développeur en possession du génome publié du microbe. Ils sont également plus faciles à manipuler dans le but d'affiner la réponse immunitaire bénéfique. Cette stratégie fonctionne de façon régulière dans les modèles animaux des maladies et un second candidat de ce type est entré en essai clinique le 6 avril, fondé sur des résultats antérieurs positifs avec le MERS. Cependant, comme l'affirment Bottazzi et Hotez, les humains sont des créatures différentes et ils s'inquiètent des faux espoirs que pourrait déclencher l'engouement autour des vaccins à ADN ou ARN.

« Si l'on regarde toutes les tentatives de création d'un vaccin contre le VIH à l'aide de l'ADN, ils n'ont pas trouvé la formule exacte pour envoyer cet ADN dans les bonnes cellules, » résume-t-elle, en référence aux années d'échecs en série de ces vaccins contre le VIH. « C'est un peu une science obscure. C'est pour cela qu'ils sont toujours expérimentaux. »

 

À QUI LE PREMIER VACCIN ?

Alors que les débats sur la meilleure façon de développer un vaccin contre le COVID-19 peuvent sembler académiques, c'est bien la méthode retenue qui décidera du prix du médicament et, par extension, de ses potentiels utilisateurs. Bottazzi, Hotez et Salem se rejoignent sur un point : le prix des vaccins à ADN et ARN pourrait se révéler bien supérieur à celui des vaccins traditionnels.

« Nous allons voir beaucoup de nouvelles technologies entrer en développement clinique, et je pense que c'est une bonne chose car nous allons enrichir nos connaissances, » déclare Hotez, qui sollicite depuis 10 ans avec Bottazzi la création d'un vaccin à bas coûts contre le coronavirus. « Notre plus grande préoccupation est que les personnes les plus démunies ne soient pas ignorées dans le processus. »

Pour éviter cela, les leaders du monde entier pourraient se réunir afin de signer un accord international de mise à disposition, suggère Seth Berkley, épidémiologiste et PDG de GAVI Alliance, un partenariat international visant à étendre les possibilités d'accès à l'immunisation. Un tel accord permettrait de garantir que les populations les plus vulnérables telles que les personnes âgées, les travailleurs de la santé ou les ressortissants des épicentres les plus pauvres bénéficient des premières injections de vaccins. Il permettrait également à l'entreprise ou l'université qui a développé la première le vaccin contre le COVID-19 de transférer facilement sa biotechnologie par-delà les frontières.

Par exemple, le vaccin contre Ebola a été développé au Canada, transféré à des chercheurs universitaires et des sociétés de biotechnologie aux États-Unis pour finalement être fabriqué en Allemagne. À présent, grâce à une vaccination à grande échelle, la seconde plus importante épidémie d'Ebola pourrait être terminée.

Un accord international pourrait également mener à la création de plusieurs vaccins contre le COVID-19, tous efficaces, mais à des prix différents pour répondre à différents marchés. Comme le rappelle Bottazzi, un tel scénario s'est déjà produit pour les vaccins contre les papillomavirus humains (HPV) et contre les infections à pneumocoques.

Si un vaccin contre le COVID-19 voit le jour, il faudra alors se poser la question de la durée de l'immunité.

« Si une injection suffit pour être immunisé à vie, ce sera un merveilleux scénario pour le monde, » déclare O'Donnel du Penn Presbyterian Medical Center. Cependant, l'immunité aux coronavirus à l'origine des rhumes ne dure généralement qu'un à deux ans, ce qui laisse entendre que des rappels saisonniers seraient nécessaires pour le vaccin contre le COVID-19.

En attendant, reprend O'Donnell, l'aide la plus précieuse que nous pouvons apporter aux professionnels de la santé est de suivre les recommandations communiquées par les autorités de santé publique : « Respecter les mesures de distanciation sociale, rester chez soi, se laver les mains, arrêter de se toucher le visage. Prenez toutes les précautions nécessaires pour vous éviter d'être infecté. »

 
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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