Votre visage abrite des centaines (voire milliers) d'acariens

Au moment même où vous lisez ces lignes, des centaines voire des milliers de minuscules bêtes à huit pattes sont nichées profondément dans les pores de votre visage.

De Erika Engelhaupt
Les scientifiques savent peu de choses sur les acariens, mais ils savent où les trouver : ...

Les scientifiques savent peu de choses sur les acariens, mais ils savent où les trouver : dans les pores et les follicules pileux de notre visage.

Photographie de ARMANDO VEVE

Au moment même où vous lisez ces lignes, des centaines voire des milliers de minuscules bêtes à huit pattes sont nichées profondément dans les pores de nos visages - mon visage, votre visage, le visage de votre meilleur ami et à peu près tous les autres visages que vous connaissez ou aimez. En un sens, ce sont nos plus proches compagnons.

Ces petites bêtes sont des acariens - de minuscules arachnides. Trop petits pour être vus à l'œil nu, et trop petits pour qu'on puisse les sentir se déplacer. Ceci dit, ils ne bougent pas beaucoup : les acariens sont les ermites ultimes, vivant la majorité de leur vie tête en bas dans un seul pore. En fait, leur corps a la forme de l'intérieur d'un pore, l'évolution les ayant depuis longtemps réduits à des bouchons étroits surmontés de huit pattes ridiculement minuscules.

Les acariens ont été découverts pour la première fois dans le conduit auditif humain en 1841 ; peu de temps après, on les a observés dans les sourcils et les cils. Depuis lors, nous avons appris qu'ils vivaient non seulement dans les forêts imposantes de nos sourcils et de nos cils, mais aussi dans les savanes de poils courts et fins qui parsèment notre corps, à l'exception de nos paumes et les plantes de nos pieds. Les pores producteurs de sébum dans lesquels ces poils prennent racines sont particulièrement nombreux sur le visage, tout comme les acariens qui y vivent.

Peut-être plus surprenant encore, nos pores abritent au moins deux espèces différentes d'acariens, tous deux du genre Demodex. Le plus petit et le plus trapu des deux est D. brevis ; il préfère se nicher profondément dans les glandes sébacées. L'autre est D. folliculorum, qui est plus long et plus fin, traîne dans les follicules pileux, plus près de la surface de la peau.

Les acariens passent la majeure partie de leur vie dans nos pores. Sur cette image, on voit la queue des acariens dépasser d'un pore à côté d'un cil. Les acariens émergent au moins une fois au cours de leur vie, d'une durée d'environ deux semaines - pour se reproduire. 

Photographie de STEVE GSCHMEISSNER, SCIENCE SOURCE

Les deux espèces d'acariens sont très difficiles à observer, raison pour laquelle nous en savons encore si peu sur eux. Les biologistes sont ceci dit assez certains des connaissances suivantes : les acariens sont sensibles à la lumière. Ils n'ont pas d'anus, donc ils ne peuvent pas déféquer. Et ils passent pratiquement toute leur vie sur notre peau.

Au-delà de cela, nous ne savons pas grand chose des acariens. Nous supposons qu'ils mangent des cellules mortes de la peau et du sébum, mais personne ne connaît le détail de leur alimentation. Nous savons qu'ils ont une vie sexuelle, mais les détails sont flous.

Parce que les acariens sont très énigmatiques, la plupart d'entre nous n'en observeront jamais un. Mais le biologiste Rob Dunn et ses collègues ont fait de nouvelles découvertes - je me suis donc donné pour mission de visiter le laboratoire de Dunn à la North Carolina State University à Raleigh. J'espérais non seulement observer mes propres acariens, mais aussi en savoir plus sur ces étranges petites bêtes. Rob Dunn s'est intéressé aux acariens, me dit-il, précisément parce qu'ils sont mystérieux. Comment un être vivant pouvait-il réellement vivre sur notre corps sans que l'on s'en aperçoive ?

Megan Thoemmes enroule ses longs cheveux roux en chignon et enfile des gants. Comme moi, elle se prépare pour la suite : extraire des acariens de mes pores. Megan Thoemmes vient de terminer son doctorat dans le laboratoire de Dunn, elle est donc une pro de l'extraction des acariens. Mais elle m'avertit qu'il y a de fortes chances que nous n'en trouvions pas.

Une des meilleures façons de collecter des Demodex, me dit Thoemmes, est de mettre une goutte de colle cyanoacrylate (alias super-glue) sur le visage d'une personne et d'y coller une lame de microscope en verre. Lorsque la colle sèche, vous la décollez (ce n'est pas aussi douloureux que ce qu'on pourrait imaginer, précise-t-elle) et la colle retire tout ce que contiennent les pores, y compris les acariens. Le laboratoire a déjà trouvé 14 acariens dans un seul pore grâce à cette méthode.

Ce matin, Megan Thoemmes n'a pas trouvé de super-glue, elle a donc recours à une méthode moins précise : gratter le sébum avec une spatule en acier inoxydable. Avoir conduit cinq heures pour, peut-être, ne rien voir de plus qu'un gros plan de la crasse contenue dans mes pores me rend nerveuse. Megan Thoemmes se penche et gratte, fermement et régulièrement. Une minute plus tard, elle me montre que la spatule contient un frottis sain d'huile de visage translucide.

La doctorante ajuste le microscope avec la dextérité de ceux qui l'ont fait des milliers de fois. Après quelques secondes, elle marmonne : « Je pense que j'en ai trouvé un. » Elle regarde à nouveau. « Ah oui, c'est bon ! » Nous crions toutes les deux de joie. Encore mieux, mon acarien est vivant. Je regarde ses minuscules jambes bouger dans la lumière vive.

Megan Thoemmes reste silencieuse pendant un long moment, comme pour compter. « Huit acariens », annonce-t-elle - six D. folliculorum et deux D. brevis. C'est beaucoup, précise-t-elle diplomatiquement. Elle en trouve généralement un ou deux avec cette méthode. Je décide de me considérer comme supérieure à la moyenne, dans le bon sens du terme.

Thoemmes a une autre façon de trouver des acariens : en utilisant leur ADN. Lorsque le groupe de Dunn a analysé l'ADN dans des échantillons de sébum, ils ont trouvé de l'ADN d'acariens chez chaque personne testée de plus de 18 ans (contre seulement 14 % des personnes par grattage du visage). En 2014, ils ont publié des preuves que les acariens sont omniprésents chez l'Homme. Des recherches supplémentaires sur l'ADN ont révélé que les acariens ont évolué si étroitement avec leurs hôtes humains qu'au moins quatre lignées distinctes d'acariens reflètent la nôtre - celles d'ascendance européenne, asiatique, latino-américaine et africaine.

Une des collègues de Dunn, Michelle Trautwein, qui travaille à la California Academy of Sciences, continue d'étudier cette diversité. Après avoir échantillonné des acariens sur des personnes originaires de plus de 90 pays, elle espère séquencer le génome complet des acariens, ouvrant ainsi de nouvelles voies de recherche. Nous pourrions apprendre comment les acariens ont évolué à nos côtés, dit-elle, et un examen de leurs gènes pourrait nous aider à comprendre leur physiologie malgré la difficulté de les cultiver en laboratoire.

Les scientifiques qui ont découvert que Demodex vivait sur des hôtes humains dans les années 1800 les ont considérés comme des nuisibles potentiels, position scientifique qui a perduré pendant plus d'un siècle. Parce que le nombre de Demodex s'est avéré plus élevé chez les personnes atteintes de rosacée - une affection cutanée qui produit des rougeurs sur le visage - certains dermatologues ont supposé que les acariens étaient à l'origine de la maladie.

Au fil du temps, notre vision des acariens a changé. Si pratiquement tout le monde en a, soit nous sommes tous infestés, soit ce n'est pas le bon terme pour décrire leur présence. Même leur lien avec la rosacée pourrait ne pas être ce qu'il semblait être. Ce pourrait être l'inverse : l'inflammation et l'augmentation du flux sanguin liées à la rosacée créent peut-être des conditions favorables aux acariens. En d'autres termes, de plus grandes populations d'acariens du visage pourraient être un symptôme de la rosacée, et non une cause.

De plus, alors que la science considère le corps humain comme un écosystème - abritant une flore et une faune microscopiques diverses - on ne sait pas réellement si les acariens Demodex doivent être considérés comme des parasites nuisibles. Les acariens pourraient même nous aider, tout comme les « bons » microbes de notre système digestif ; ils pourraient manger des bactéries nocives dans nos pores, contenues dans la peau morte et le sébum, ou sécréter des composés antimicrobiens. Nous et nos acariens sommes peut-être dans une relation symbiotique.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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