En Amazonie, l'exploitation minière expose les populations locales au paludisme

La déforestation et l’exploitation minière pourraient être à l’origine d’une flambée de paludisme en 2020.

Le Garimpo do Juma est une mine d’or creusée à 25 mètres sous terre sur les ...

Le Garimpo do Juma est une mine d’or creusée à 25 mètres sous terre sur les rives du fleuve Juma à Apuí au Brésil et qui s’étend sur plus de 100 000 mètres carrés. La déforestation, conséquence de l’exploitation minière, est irréversible. Mars 2008.

Photographie de EMILIANO MANCUSO, CONTRASTO/RED​UX

SÃO PAULO, BRÉSIL – Des nuages de moustiques envahissent la forêt après l’incendie.

Les mineurs mettent le feu aux arbres, les uns après les autres, avant de creuser des fosses profondes dans la terre défrichée pour en extraire l’or. Ces fouilles empiètent en grande partie sur des terrains protégés près des clairières, détruisant bien plus encore ce couvert forestier dont dépend la survie des habitants. L’eau déversée dans les cratères caverneux devient encore plus stagnante une fois les mines laissées à l’abandon. Là-bas, les maladies transmises par les moustiques comme le paludisme se propagent plus facilement.

« Tous ces bassins d’eau deviennent des habitats de reproduction spectaculaires », affirme Marcia Castro, directrice du Department of Global Health and Population de l’université Harvard. « Depuis les années 1980, innombrables sont les exemples de mines ouvertes en Amazonie qui ont conduit à une flambée du paludisme. »

Cette année, le lien entre déforestation et maladies a suscité l’inquiétude des spécialistes en Amazonie et de ses habitants. La région a enregistré des taux de déforestation sans précédent l’année dernière. Ceux-ci ont continué de grimper au cours du premier semestre de 2020 et ne devraient pas ralentir leur course effrénée, sachant que la saison des incendies est aux portes et que le gouvernement ne surveille pas de près la destruction de la forêt. De plus, le prix d’une once d’or (28 grammes environ) est de 1 690 euros, ce qui incite à l’exploitation minière illégale, souvent dans des zones de conservation et des terres autochtones. L’Amazonie, laissée à la merci des habitats de reproduction des moustiques, est contrainte de gérer une autre crise sanitaire.

 

LIEN ENTRE DÉFORESTATION, EXPLOITATION ET PALUDISME

Toute déforestation est susceptible d’accroître le risque de propagation des maladies transmises par les moustiques. Cependant, ce sont les fosses abandonnées à la suite de l’extraction illégale de l’or qui génèrent les conditions idéales pour la reproduction du moustique Anopheles, à l’origine du paludisme, explique Rachel Lowe de la London School of Hygiene and Tropical Medicine.

Entre 2017 et 2019, l’extraction de l’or a détruit plus de 100 kilomètres carrés de terre sur trois territoires autochtones – Munduruku, Yanomami et Kayapó – situés en Amazonie brésilienne, une zone socio-géographique, délimitée par le gouvernement brésilien en 1948 pour favoriser le développement économique et social de la région et qui comprend les neuf États du bassin amazonien. Cette zone est aussi vaste que 14 000 terrains de football, selon Amazon Conservation, une association à but non lucratif.

Sur le territoire Munduruku, la déforestation découlant de l’exploitation aurifère a plus que doublé entre 2018 et 2019, atteignant 20 kilomètres carrés l’année dernière.

La destruction d’arbres s’est poursuivie en 2020 et s’étend bien au-delà de ces territoires autochtones. La déforestation a augmenté de 25 % dans l’ensemble de l’Amazonie au cours des six premiers mois de l’année courante, selon l’Institut national de recherches spatiales au Brésil. Ces données ont d’ailleurs été confirmées par IMAZON, un centre de recherche à but non lucratif qui étudie la conservation et la durabilité.

Selon les statistiques fournies par l’institut, 43 % de cette déforestation a eu lieu dans le Pará, un État au nord du Brésil. En juin, au début de la saison sèche, lorsque les incendies se sont propagés plus facilement, 22 % de la déforestation en Amazonie brésilienne s’est produite dans les zones de conservation et 3 % dans les territoires autochtones.

Le gouvernement du Pará affirme que le taux de transmission du paludisme dans les zones d’exploitation minière a augmenté de 17,8 % au cours du premier semestre de 2020. Ce taux pourrait cependant être bien plus élevé, étant donné que nombre de cas ne sont pas signalés. De façon plus générale, les maladies transmises par les moustiques ont augmenté de 32 % par rapport à 2019 dans la région de Tapajós. Sur les territoires autochtones du pays, ce taux a augmenté de 46,7 %.

 

BRISER LA CHAÎNE DE TRANSMISSION

Les conditions dans les camps miniers clandestins font partie intégrante du problème. Les vastes terres transformées en zones de pâturages pour le bétail favorisent la propagation du paludisme mais ce sont les petites parcelles de terres déboisées à des fins d’exploitation minière qui posent un risque plus élevé de transmission de la maladie.

« Généralement, beaucoup de personnes habitent à proximité. Elles sont très exposées à tous les changements environnementaux », précise Castro. « Les conditions sont propices à la multiplication des habitats de reproduction, donc à l’augmentation des moustiques et par conséquent du risque de transmission. »

L’utilisation de moustiquaires et autres mesures préventives est quasi inexistante. Il est vrai que le Brésil dispose d’un système de santé public mais l’accès à celui-ci dans les régions isolées de l’Amazonie est presque impossible, souligne André Siqueira, infectiologue et chercheur à la Fondation Oswaldo Cruz à Rio de Janeiro. Même s’il y avait des cliniques et des hôpitaux à proximité, les mineurs n’y recourraient pas puisque leur travail est illégal.

Vue aérienne du camp minier aurifère informel Esperanca IV près du territoire autochtone Menkragnoti à Altamira dans l’État de Pará au Brésil le 28 août 2019.    

Photographie de JOAO LAET, AFP/GETTY

Les mineurs, qui n’ont généralement pas été formés à la prévention et au traitement des maladies comme le paludisme, recourent « soit à l’automédication en prenant des doses plus petites que celles requises et combattent donc l’infection pendant plusieurs jours, soit prennent des médicaments antipaludiques dès qu’ils ont la moindre fièvre », indique Siqueira.

Ces mineurs transportent le paludisme d’une région à une autre à l’intérieur de la forêt. La maladie ne peut se transmettre directement d’une personne à une autre. Cependant, lorsqu’un moustique pique une personne souffrant de paludisme, il transporte le parasite à l’origine de la maladie et le transmet à d’autres, que ce soit dans les villes où les mineurs vivent ou les territoires autochtones des régions proches de l’Amazonie.

Karo Munduruku a passé sa vie dans la réserve autochtone de Praia do Mangue. Celle-ci se trouve aux portes d’Itaituba, une commune de Pará surnommée Nugget Town par les habitants. Les chercheurs d’or illégaux, mieux connus sous le nom de garimpeiros au Brésil, ont commencé à empiéter sur le territoire de Munduruku bien avant sa naissance.

« Jamais je ne m’habituerai à toute cette destruction qu’ils laissent derrière », soupire-t-il.

L’attention se tourne de plus en plus vers le nombre croissant d’infections et de décès en lien avec la COVID-19 et le gouvernement fédéral a pris des mesures pour affaiblir les lois de protection de l’Amazonie. Munduruku se fait du mauvais sang. Il craint que la déforestation ne mette en péril la santé de sa famille. Il se souvient comment ses petits frères ont souffert de fièvres, de frissons, de sueurs nocturnes et de nausées pendant de longues semaines lorsqu’ils ont contracté le paludisme il y a des années. Il ne veut pas que cet incident se reproduise.

La migration augmente depuis quelques années dans la région amazonienne. Les Vénézuéliens se rendent au Brésil ou dans d’autres pays d’Amérique du Sud pour échapper à la crise économique et politique qui sévit dans leur pays. Un voyageur qui contracte le paludisme dans l’Amazonie brésilienne peut entraîner une flambée de la maladie dans un autre pays.

« Le risque de transmission pourrait augmenter », explique Lowe dont les recherches portent sur l’interaction entre les facteurs environnementaux et socio-économiques dans l’évaluation dudit risque. En raison de l’interconnexion mondiale entre les êtres humains et la maladie, il est primordial de remédier à ce déséquilibre entre la santé humaine et celle environnementale. 

Pour que la région retrouve son équilibre, Castro estime qu’une volte-face est nécessaire. En Amazonie, le modèle de développement a toujours porté sur l’exploitation des ressources naturelles depuis le boom du caoutchouc au début des années 1990 jusqu’à la ruée vers l’or qui se poursuit aujourd’hui. Tenir compte des peuples autochtones et autres groupes traditionnels vivant en Amazonie est le premier pas vers la création d’un modèle où les ressources naturelles de la forêt seraient à la fois utilisées à bon escient et protégées.

« Il est tout à fait possible de rendre l’Amazonie rentable et productive sans augmenter la déforestation. Ce ne sont pas les données qui manquent », conclut-elle. « Les conséquences désastreuses que nous voyons aujourd’hui sont le résultat de l’échec de notre modèle de développement. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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