Les robots sont arrivés. Faut-il en avoir peur ?

Une révolution robotique arrive à grands pas. Les machines prennent en charge de plus en plus de tâches longtemps exécutées par les humains. Et nos modes de vie sont déjà en train de changer.

De David Berreby, National Geographic
Photographie De Spencer Lowell
Publication 6 oct. 2020, 11:05 CEST

                   

Photographie de Spencer Lowell

Je me suis retrouvé devant l’un d’eux par une belle et venteuse journée, en janvier dernier, dans une prairie d’herbe rase du Colorado, près de la frontière avec le Kansas. J’étais au côté de Noah Ready-Campbell, un homme de 31 ans, originaire de San Francisco. Vers le sud, des éoliennes s’étendaient jusqu’à l’horizon. Devant moi se trouvait le trou qui allait servir de fondation pour en implanter une nouvelle.

Une excavatrice Caterpillar 336 était en train de creuser. Le trou mesurait 19 m de diamètre, avec des parois inclinées à 34° et un plancher quasi plat, à 3 m de profondeur. L’engin empilait la terre déblayée à un endroit où elle ne gênerait pas. Chaque descente, pelletage, levage, rotation puis déchargement de la machine de 37 t nécessitaient un contrôle rigoureux et beaucoup de discernement. En Amérique du Nord, les opérateurs d’excavatrices  expérimentés gagnent jusqu’à 100 000 dollars par an.

Pourtant, le siège de celle-ci restait vide. L’opérateur était posé sur le toit de la cabine. Il n’avait pas de mains. Trois câbles noirs et sinueux le reliaient directement au système de contrôle de l’engin. Il n’avait pas non plus d’yeux ni d’oreilles. Pour surveiller le travail, il utilisait des lasers, un GPS, des caméras vidéo et des capteurs de type gyroscope afin d’évaluer l’orientation d’un objet dans l’espace. Noah Ready-Campbell, cofondateur de l’entreprise Built Robotics, a grimpé sur l’excavatrice et soulevé le couvercle d’un porte-bagages sophistiqué, placé sur le toit. À l’intérieur se trouvait le produit de sa société : un appareil de 90 kg accomplissant des tâches qui, auparavant, nécessitaient un humain.

«C’est là que fonctionne l’IA [intelligence artificielle].» Ready-Campbell a pointé du doigt l’ensemble de circuits imprimés, de fils et de boîtiers métalliques constituant la machine. Il y avait là des capteurs pour lui indiquer sa position, des caméras pour la vision, des contrôleurs pour envoyer ses ordres à l’excavatrice, des dispositifs de communication permettant à des hommes de la surveiller, et le processeur où son IA prenait les décisions que prendrait un conducteur humain.

Manipuler des objets est indispensable aux robots travaillant avec des hommes. Si aucune machine n’a une main aussi sensible et agile que la nôtre, les robots s’améliorent. Celui-ci, né à l’université technique de Berlin, se saisit d’une pomme à l’aide de ses doigts, gonflés à l’air comprimé pour imiter le toucher léger de la main.

Photographie de Spencer Lowell

Enfant, au XXe siècle, j’espérais rencontrer un robot quand je serai grand. J’imaginais des machines ressemblant à des humains et agissant comme eux, tel C-3PO dans Star Wars. Mais les véritables robots qu’on installait dans les usines étaient très différents.

Aujourd’hui, des millions de ces machines industrielles boulonnent, soudent, peignent et accomplissent d’autres tâches répétitives sur les chaînes de montage. Elles sont souvent clôturées, afin de garantir la sécurité des travailleurs humains qui se trouvent encore là. Elles sont ce qu’Andrea Thomaz, roboticienne à l’université du Texas, appelle des monstres «muets et brutaux».

L’engin de Ready-Campbell n’est pas ainsi. Ni comme C-3PO. Il s’agit plutôt d’un nouveau type de robot, très différent d’un humain, et cependant intelligent, adroit et mobile. Conçues pour « vivre » et travailler avec des personnes n’ayant jamais rencontré de robot, ces machines étaient autrefois rares. Mais, peu à peu, elles font leur apparition dans le quotidien.

Déjà, début 2020, des robots effectuaient l’inventaire et nettoyaient les sols dans les magasins Walmart. Ailleurs, ils rangeaient des marchandises et allaient en chercher en entrepôt en vue de leur expédition. Ils récoltaient des laitues, cueillaient des pommes, et même des framboises. Ils aidaient des enfants autistes à socialiser, des victimes d’AVC à recouvrer l’usage de leurs membres. Ils patrouillaient le long de frontières et, dans le cas du drone israélien Harop, attaquaient des cibles qu’ils jugeaient hostiles. Ils confectionnaient des bouquets, exécutaient des cérémonies religieuses, jouaient des sketches et servaient de partenaires sexuels.

Et cela, c’était avant le Covid-19. D’un coup, remplacer les humains par des robots (une idée à laquelle est hostile une majorité d’individus dans le monde, selon les sondages) semble avisé d’un point de vue médical, sinon essentiel.

Le robot de sécurité SQ-2 est en revanche dépourvu de membres et arbore une apparence modeste, avec ses 130 cm pour 65 kg. Il abrite une caméra à 360°, un système de cartographie laser et un ordinateur lui permettant de patrouiller seul.

Photographie de Spencer Lowell

Désormais, des robots livrent à manger à Milton Keynes (Angleterre), portent du matériel dans un hôpital de Dallas, désinfectent les chambres de patients en Chine et en Europe, et sillonnent les parcs de Singapour, rappelant aux piétons de maintenir la distanciation sociale.

La pandémie a fait comprendre à davantage de gens que « l’automatisation fera partie du travail, m’a déclaré Noah Ready-Campbell au mois de mai. Jusqu’à présent, le moteur de ce changement avait été l’efficacité et la productivité. Mais, maintenant, il y a cette autre composante, à savoir la santé et la sécurité sanitaire. »

La crise du Covid-19 a donné un nouvel élan aux robots susceptibles de se déployer dans le quotidien. Mais, même avant, les évolutions technologiques accéléraient déjà leur création. Les pièces mécaniques devenaient plus légères, moins chères, plus robustes. L’électronique fournissait davantage de puissance de calcul dans des boîtiers plus petits. Des progrès permettaient d’intégrer de puissants outils d’analyse de données dans le corps des robots.

L’environnement de travail de l’avenir proche « sera un écosystème d’humains et de robots œuvrant ensemble pour optimiser l’efficacité», prédit Ahti Heinla, qui a cofondé la plateforme de communication Internet Skype. Il est directeur technique de Starship Technologies, société qu’il a également cofondée et dont les robots de livraison autonomes à six roues circulent dans des villes d’Europe et des États-Unis.

« Nous avons pris l’habitude de l’intelligence artificielle que nous pouvons emmener avec nous», constate Manuela Veloso, roboticienne spécialiste de l’IA à l’université Carnegie-Mellon, à Pittsburgh. Elle lève son smartphone. «Il va maintenant falloir nous habituer à de l’intelligence qui a un corps et se déplace sans nous. »

Au-dehors de son bureau, les robots collaboratifs – ou « cobots » – de son équipe parcourent les couloirs, guidant les visiteurs et remettant des documents. On dirait des iPad à roulettes. Mais ils se déplacent seuls et, au besoin, prennent l’ascenseur (ils émettent alors une demande polie aux humains se trouvant à proximité, afin que ceux-ci appuient sur le bouton à leur place).

Conçu par RT Corporation, le robot collaboratif («cobot ») Foodly utilise une vision perfectionnée, des algorithmes et des pinces pour placer des morceaux de poulet dans une boîte de bento.

Photographie de Spencer Lowell

« C’est un fait inéluctable : des machines, des créatures artificielles feront partie de notre quotidien, affirme Manuela Veloso. Si vous commencez à accepter des robots autour de vous, tel un troisième type de créatures, parallèlement aux animaux domestiques et aux humains, vous voulez établir des rapports avec eux. »

Nous allons tous devoir chercher de quelle façon. « Les gens doivent comprendre que ce n’est pas de la science-fiction, que ce n’est pas quelque chose qui se produira d’ici vingt ans, ajoute la roboticienne. Ça a déjà commencé. »

Vidal Pérez aime bien son nouveau collègue. Pendant sept ans, Pérez, 34 ans, qui travaille à Taylor Farms, à Salinas, en Californie, a récolté des laitues en se servant d’un couteau de 18 cm. Il se penchait en avant, encore et encore, il coupait la tête d’une romaine ou d’une iceberg, retirait les feuilles imparfaites et les jetait dans une poubelle. Mais, depuis 2016, un robot se charge de les trancher.

Il s’agit d’une récolteuse longue de 8,5 m, qui ressemble à un tracteur. Elle parcourt régulièrement les rangées, dans un nuage de brume dû au jet d’eau à haute pression utilisé pour couper les têtes de laitue à chaque fois que son capteur en détecte une. Les salades coupées tombent sur un tapis roulant incliné, qui les amène jusqu’à la plateforme de la récolteuse, où une équipe d’une vingtaine de travailleurs les trie.

J’ai rencontré Vidal Pérez pendant sa pause, un matin de juin 2019, alors qu’il travaillait dans un champ de romaines de 9 ha. Non loin de là, une autre équipe œuvrait de la façon habituelle, celle d’avant les robots.

« C’est mieux, parce que vous vous fatiguez beaucoup plus en coupant la laitue avec un couteau qu’avec cette machine», m’a expliqué Pérez en montant sur le robot. Et d’observer  que les employés ne préfèrent pas tous le nouveau système: «Certains veulent s’en tenir à ce qu’ils connaissent. Et d’autres s’ennuient quand ils restent debout sur la machine. »

Taylor Farms est l’une des premières grandes entreprises agricoles californiennes ayant investi dans l’agriculture robotique. « Nous vivons un changement de génération [...] dans l’agriculture », m’explique Mark Borman, président de Taylor Farms en Californie. Les travailleurs âgés s’en vont, et les jeunes ne sont guère enclins à accepter des emplois harassants. Le virage mondial vers des restrictions aux migrations transfrontalières, intensifié par les craintes liées au Covid, n’a pas non plus aidé.

L’agriculture est en train de se robotiser un peu partout, souligne Mark Borman : « Nous sommes en pleine expansion, nos effectifs diminuent, donc les robots offrent une opportunité qui est bonne pour tout le monde. »

Le robot récolteur d’Abundant Robotics utilise l’aspiration pour cueillir les pommes d’un verger, à Grandview (État de Washington). 

Photographie de Spencer Lowell

J’ai souvent entendu ce refrain, l’an passé, chez les employeurs, dans l’agriculture et la construction, la production et la santé : nous confions des tâches aux robots parce que nous ne trouvons personne pour les accomplir.

Dans le parc éolien du Colorado, des dirigeants de la société de construction Mortenson Company, de Minneapolis, qui loue des robots de Built Robotics depuis 2018, m’ont parlé de la grave pénurie d’ouvriers qualifiés régnant dans leur secteur. « Les opérateurs d’engins disent des choses comme: “Hé, voilà les tueurs d’emplois”, selon Derek Smith, directeur de l’innovation chez Mortenson. Mais, en voyant que le robot récupère de nombreuses besognes répétitives et qu’il leur reste beaucoup à faire, cela change assez rapidement. »

Le robot excavateur a terminé le trou que nous regardions. Un homme sur un bulldozer a aplani le travail et installé des rampes. «Sur ce chantier, nous avons 229 fondations, chacune ayant à peu près les mêmes caractéristiques, m’a détaillé Derek Smith. Nous voulons supprimer les tâches répétitives. Nos opérateurs pourront alors se concentrer sur celles exigeant plus d’habileté.»

La vague de licenciements causée par la pandémie n’a en rien modifié cette perspective, m’ont assuré fabricants et utilisateurs de robots. « Même avec un taux de chômage très élevé, affirme Ben Wolff, P-DG de Sarcos Robotics, nous ne pouvons pas pourvoir des emplois exigeant des compétences hautement spécialisées d’un simple claquement de doigts, car nous n’avons pas les personnes possédant la formation. »

Sarcos Robotics, basée dans l’Utah, fabrique des robots portatifs. Ces « exosquelettes » allient la force et la précision d’une machine aux mouvements d’un travailleur. Delta Air Lines venait de commencer à tester un appareil de Sarcos avec des mécaniciens avion quand la pandémie a mis un coup d’arrêt aux voyages aériens.

La plupart des employeurs cherchent maintenant à réduire les contacts entre collaborateurs. Un appareil permettant à un seul individu d’effectuer le travail de deux personnes pourrait y contribuer. Depuis le début de la pandémie, m’a assuré Ben Wolff, Sarcos a vu les demandes de renseignements bondir. Certaines provenaient d’entreprises auxquelles il ne s’attendait pas – par exemple, une grande société d’électronique et un laboratoire pharmaceutique, qui voulaient déplacer des fournitures lourdes avec moins de personnes, et un conditionneur de viande, qui souhaitait étaler ses employés trop à l’étroit.

Dans un monde désormais apeuré par les contacts humains, pourvoir des postes de soins aux enfants ou aux personnes âgées ne sera pas facile. Roboticienne à l’université de Californie du Sud, Maja Matarić développe des « robots d’assistance sociale » – des machines fournissant une aide sociale plutôt qu’un travail physique. L’un des projets de son laboratoire est un robot- coach, qui guide les personnes âgées au fil d’un  programme d’exercices, puis les encourage à sortir et à marcher : « Il dit : “Je ne peux pas sortir, mais pourquoi ne pas aller vous promener et me faire ensuite un compte rendu ? ” »

Certains travailleurs sont équipés d’exosquelettes. Ceux-ci combinent capteurs, ordinateurs et moteurs, et permettent aux humains d’effectuer des travaux lourds. Ici, les bras équipés de crochets, activés par Fletcher Garrison, ingénieur de Sarcos Robotics, peuvent soulever jusqu’à 90 kg.

Photographie de Spencer Lowell

Le robot possède une tête, un torse et des bras en plastique blanc, posés sur un support métallique roulant. Mais ses capteurs et son logiciel lui permettent de réaliser ce que ferait un coach humain – par exemple, dire : «Pliez légèrement l’avant-bras gauche vers l’intérieur », pendant l’exercice, ou « Bon travail ! » après celui-ci.

Nous effectuons le tour du laboratoire de Maja Matarić. C’est une enfilade de boxes où de jeunes gens travaillent sur des technologies qui, par exemple, pourraient permettre à un robot d’alimenter la conversation dans un groupe de parole ou de réagir de façon à donner l’impression d’avoir de l’empathie.

Je pose la question à Maja Matarić : les gens ne s’effraient-ils jamais à l’idée qu’une machine veille sur papy ? « Nous ne remplaçons pas les soignants, répond-elle. Nous comblons un vide. Les enfants adultes ne peuvent pas rester avec leurs parents âgés. Et les personnes qui s’occupent des autres dans ce pays sont sous-payées et mal considérées. Jusqu’à ce que cela change, il faudra bien utiliser des robots. »

Quelques jours plus tard, à 30 km au sud de l’université, des centaines de dockers manifestent contre les robots. La scène a lieu à San Pedro, un quartier de Los Angeles où des grues à conteneurs dominent un paysage d’entrepôts, de quais et de modestes rues résidentielles.

C’est une communauté très soudée. Les gens y travaillent depuis des générations comme dockers sur les quais. Celle d’aujourd’hui s’élève contre un plan visant à intégrer des robots manutentionnaires au plus grand terminal du port. De telles machines sont déjà courantes dans les ports du monde entier.

Les dockers ne s’attendent pas à ce que le monde cesse de changer, me dit Joe Buscaino, élu de San Pedro au conseil municipal angeleno. Le quartier a déjà connu des bouleversements économiques – la pêche, la conserverie et la construction navale ont prospéré, puis périclité. Le problème des robots, explique Joe Buscaino, c’est la vitesse à laquelle les employeurs les introduisent dans la vie des travailleurs.

« Il y a des années, mon père a compris que la pêche touchait à sa fin, alors il a trouvé un travail dans une boulangerie, me raconte l’élu de San Pedro. Il a pu faire la transition. Mais l’automatisation a la capacité de prendre des emplois du jour au lendemain. »

Dans quelle proportion les robots vont-ils affecter les emplois futurs ? Et à quelle vitesse s’imposeront-ils ? Les estimations des économistes à ce sujet divergent énormément. Mais un grand nombre d’experts s’accordent sur un point : certains travailleurs auront bien plus de difficultés à s’adapter aux robots.

« Il est assez évident qu’il y a beaucoup, beaucoup moins d’emplois ouvriers dans la production et l’assemblage au sein des industries qui recourent aux robots, constate Daron Acemoglu, économiste au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Cela ne signifie pas que la technologie future ne puisse pas créer d’emplois. Mais l’idée que nous allons adopter les technologies d’automatisation de droite et de gauche, et aussi créer des tas d’emplois est un fantasme erroné et délibérément trompeur. »

Malgré l’optimisme des investisseurs, chercheurs et entrepreneurs de start-up, bien des gens s’inquiètent d’un avenir rempli de robots. Ils redoutent que les machines ne prennent pas seulement en charge les tâches fastidieuses, mais tout le travail – ou, du moins, les parties complexes, honorables (et bien payées). Un processus assez fréquent pour que les économistes lui aient donné un nom : la «déqualification». Ils craignent aussi que les robots ne rendent le travail plus stressant, voire plus dangereux.

Beth Gutelius, urbaniste et économiste à l’université de l’Illinois à Chicago, a étudié le secteur du stockage. Elle a visité un entrepôt après que des robots y ont été introduits, me raconte-t-elle. Ceux-ci remettaient rapidement les marchandises à des humains, qui réalisaient l’emballage, ce qui économisait  beaucoup d’allées et venues aux travailleurs. Mais ces derniers se sentaient pressés et ne pouvaient plus se parler entre eux. Les employeurs devraient considérer que ce type de stress du personnel «n’est pas sain, qu’il est réel et a des impacts sur le bien-être des travailleurs », estime Dawn Castillo, épidémiologiste qui dirige la recherche sur les robots professionnels à l’Institut national de sécurité et de santé au travail (NIOSH) des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC).

À San Pedro, Joe Buscaino a remporté un vote du conseil municipal pour bloquer le plan d’automatisation. Le syndicat des dockers, l’International Longshore and Warehouse Union, a alors négocié avec Maersk, le conglomérat danois exploitant le terminal de conteneurs, un accord qualifié de «doux-amer » par sa section locale.

Les dockers ont accepté de cesser la lutte contre les robots en échange du «perfectionnement » de 450 mécaniciens, qui seront formés à travailler sur les robots. 450 autres travailleurs seront « reconvertis », pour occuper de nouveaux postes faisant appel à la technologie. Selon Joe Buscaino, l’efficacité de ces nouvelles formations reste à prouver, en particulier pour les travailleurs d’un certain âge.

Le mot « robot » a exactement 100 ans cette année. Il a été forgé par l’écrivain tchèque Karel Čapek, dans la pièce de théâtre R.U.R., qui a posé le décor pour un siècle de rêves et de cauchemars sur les machines. Les robots de sa pièce ressemblent à des humains et agissent comme eux, font tout leur travail – et ils anéantissent l’humanité avant que le rideau ne tombe.

Depuis, les robots imaginaires, de Terminator à l’Astro Boy japonais, en passant par les droïdes de Star Wars, ont eu une énorme influence sur les projets des fabricants de robots. Ils ont également façonné les attentes du public quant à ce que sont les robots et à ce qu’ils peuvent faire.

Tensho Goto est moine de l’école Rinzai du bouddhisme zen japonais. Je fais sa connaissance à Kodai-ji, un temple du xviie siècle situé à Kyoto, dont il est  l’intendant en chef. Il semble la tradition personnifiée. Pourtant, il rêve de robots depuis longtemps.

Cela a commencé voilà des décennies. Ayant lu un article sur les esprits artificiels, Tensho Goto songea à reproduire le Bouddha lui-même en silicone, plastique et métal. Avec des versions androïdes des sages, pensait-il, les bouddhistes pourraient «entendre directement leurs paroles».

Cependant, quand il entreprit de collaborer avec des roboticiens de l’université d’Osaka, il apprit que, «en l’état actuel de la technologie de l’IA, il [était] impossible de créer une intelligence humaine, sans parler de la personnalité de ceux qui ont atteint l’illumination». Comme nombre de roboticiens, au lieu de jeter l’éponge, le moine se contenta des possibilités de l’époque.

La statue, en métal et silicone, se dresse dans le temple, à un bout d’une pièce aux murs blancs. Elle représente Kannon, la divinité qui, dans le bouddhisme japonais, incarne la compassion et la miséricorde. Pendant des siècles, temples et sanctuaires ont utilisé ces statues pour attirer les gens et les amener à se concentrer sur les principes bouddhiques. «Maintenant, pour la première fois, une statue bouge», se réjouit Goto.

Baptisé Mindar, le robot délivre des sermons préenregistrés d’une voix féminine puissante, pas tout à fait humaine. Il remue doucement et tourne la tête d’un côté et de l’autre pour regarder le public. Il n’y a pas d’IA en Mindar. Goto espère que cela changera avec le temps et que sa statue mobile pourra converser avec les fidèles et répondre à leurs interrogations religieuses.

De l’autre côté du Pacifique, dans une paisible banlieue de San Diego, l’artiste Matt McMullen tente d’offrir un autre genre d’expérience intime avec des robots. Il est le P-DG d’Abyss Creations, qui fabrique depuis plus de dix ans des poupées sexuelles réalistes et grandeur nature – les RealDolls, avec peau en silicone et squelette en acier. Elles coûtent environ 4 000 dollars. Mais, désormais, pour 8 000 dollars de plus, le client reçoit une tête robotique bourrée d’électronique qui alimente des expressions faciales, une voix et une intelligence artificielle programmable via une application pour smartphone.

Harmony, tête parlante au visage expressif qui se fixe à une poupée sexuelle fabriquée par Abys Creations, en Californie. 

Photographie de Spencer Lowell

Comme les assistants personnels à commande vocale Siri (Apple) ou Alexa (Google), l’IA de la poupée apprend à connaître l’utilisateur à travers ses ordres et ses questions. Sous le cou, pour l’heure, le robot reste une poupée : ses bras et ses jambes ne bougent que si on les manipule.

« Nous ne disposons pas aujourd’hui d’une véritable intelligence artificielle comparable à un esprit humain, reconnaît McMullen. Mais je pense que nous y parviendrons. C’est inévitable.» Pour lui le marché est là: «Je crois que certains pourront tirer un grand profit de robots qui ressemblent à des personnes. »

Nous nous attachons déjà à ceux qui ne nous ressemblent pas du tout. Des unités militaires ont organisé des funérailles pour des robots de déminage ayant explosé au combat. Des infirmières taquinent leurs collègues robots dans les hôpitaux. À mesure que les robots deviennent plus réalistes, les gens vont sans doute leur accorder encore plus d’affection et de confiance – trop, peut-être. L’influence des robots de fiction incite à penser que les vraies machines actuelles sont bien plus compétentes qu’elles ne le sont en réalité.

On peut programmer ou former des robots pour effectuer des tâches bien définies – creuser des fondations, récolter des laitues – mieux que ne le feraient de vrais travailleurs, ou, à tout le moins, avec plus de régularité. Mais aucun ne peut rivaliser avec la capacité de l’esprit humain à accomplir une multitude de tâches différentes, surtout si elles sont inattendues. Aucun robot n’a encore maîtrisé le bon sens.

Les robots actuels ne peuvent pas non plus égaler les mains humaines, assure  Chico Marks, responsable de la fabrication à l’usine Subaru de Lafayette (Indiana). Celle-ci, comme chez tous les constructeurs automobiles, utilise des robots industriels standards depuis des décennies.

Cependant, Marks me montre une gerbe de fils destinée à serpenter dans une partie courbe, près de la portière arrière d’une future voiture. «Intégrer un faisceau de câbles dans un véhicule n’est pas quelque chose qui se prête bien à l’automatisation, insiste-t-il. Il faut un cerveau humain et une vérification tactile pour savoir qu’il se trouve au bon endroit et est connecté. »

Les jambes des robots ne valent pas mieux. En 1996, Manuela Veloso a participé à un projet pour créer des robots jouant mieux au football que les humains d’ici à 2050. La RoboCup est désormais une tradition très appréciée des ingénieurs, mais nul ne s’attend à ce que les robots soient bientôt meilleurs au foot que les humains.

« C’est fou comme notre corps est une machine sophistiquée, souligne Manuela Veloso. Nous sommes très bons pour gérer la gravité et des forces diverses en marchant, être poussés et conserver notre équilibre. Il faudra de nombreuses années avant qu’un robot bipède puisse marcher aussi bien qu’une personne. »

Les robots ne seront pas des gens artificiels. Nous devrons nous adapter à eux comme à une espèce différente. Et la plupart des constructeurs s’efforcent de concevoir des robots qui tiennent compte de nos sentiments humains.

Bossa Nova Robotics fabrique un robot qui déambule dans des milliers de magasins d’Amérique du Nord. Il y examine les rayons pour suivre l’évolution des stocks. Les ingénieurs de l’entreprise se sont demandé dans quelle mesure leur robot devait avoir l’air convivial et abordable. Il a finalement l’air d’un climatiseur portable auquel serait fixé un périscope haut de 2 m, sans visage ni yeux.

«C’est un outil », justifie Sarjoun Skaff, cofondateur et directeur technique de Bossa Nova. Lui et les autres ingénieurs voulaient que les clients et les employés aiment la machine, mais pas trop. Un aspect trop industriel ou étrange aurait fait fuir le chaland. Et, avec une allure trop amicale, les gens auraient voulu discuter ou s’amuser avec le robot, ralentissant son travail.

À long terme, ajoute Sarjoun Skaff, les robots et les gens établiront un «ensemble commun de règles d’interaction homme-robot», qui permettra aux humains de savoir «comment interpréter ce que fait le robot et se comporter avec lui ». Mais, pour l’heure, fabricants de robots et citoyens ordinaires tâtonnent encore.

 

Les infirmiers du Medical City Heart Hospital de Dallas travaillent avec Moxi, un robot conçu pour apprendre et réaliser des travaux qui éloignent le personnel des patients, comme envoyer des échantillons à des laboratoires ou s’occuper du linge sale.

Photographie de Spencer Lowell

Dans la banlieue de Tokyo, à l’usine Glory, un fabricant d’appareils de traitement des devises, je m’arrête à un poste de travail où une équipe de neuf membres assemble un monnayeur. Une feuille de papier plastifiée affiche les photos et les noms de trois femmes, deux hommes et quatre robots.

Les robots, à deux bras et d’un blanc étincelant, ont été baptisés d’après les devises. Je regarde l’équipe monter rapidement les pièces d’un changeur de monnaie. Un robot nommé Dollar a besoin d’aide à plusieurs reprises. Un ouvrier quitte alors promptement sa place dans la chaîne pour résoudre le problème.

Dollar a des caméras aux «poignets », mais aussi une tête munie de deux yeux-caméras. «En théorie, indique Toshifumi Kobayashi, le directeur, c’est censé être un robot à forme humaine, ce qui fait qu’il a une tête.» Selon Shota Akasaka, un chef d’équipe de 32 ans, il n’a pas convaincu les humains véritables sur-le-champ.

Je n’étais vraiment pas sûr qu’il soit capable de faire un travail humain, qu’il soit capable de visser une vis, concède Shota Akasaka. Quand j’ai vu la vis s’enfoncer parfaitement, j’ai compris que nous étions à l’aube d’une nouvelle ère. »

Dans une salle de conférence, au nord-est de Tokyo, j’apprends ce que c’est que de travailler au plus près avec un robot – en le portant sur soi.

L’exosquelette, fabriqué par l’entreprise japonaise Cyberdyne, se compose de deux tubes blancs reliés entre eux et qui se recourbent dans mon dos, ainsi que d’une ceinture autour de la taille et de deux sangles aux  cuisses. J’ai l’impression d’être attaché à un parachute ou à un manège de parc d’attractions.

Je me penche en avant pour soulever une bonbonne d’eau de 18 kg, ce qui devrait me faire mal dans le bas du dos. Au lieu de quoi, un ordinateur logé dans les tubes utilise mon changement de position pour déduire que je soulève un objet. Des moteurs se mettent en marche pour m’aider (un utilisateur plus avancé porterait aussi des électrodes, qui liraient les signaux envoyés aux muscles par son cerveau).

Le robot ne supplée que les muscles de mon dos. Lorsque je m’accroupis et transfère l’effort sur mes jambes – comme on est censé le faire –, l’appareil ne m’aide pas beaucoup. Mais, quand cela fonctionne, on croirait à un tour de magie : je sens le poids, et puis, plus rien.

Cyberdyne voit dans la réadaptation médicale un grand marché. La société fabrique également un exosquelette destiné aux membres inférieurs, pour permettre aux gens de recouvrer l’usage de leurs jambes. Pour nombre de ses produits, déclare Yudai Katami, le porte-parole de Cyberdyne, «un autre marché sera celui des ouvriers, afin qu’ils puissent travailler plus longtemps et sans risquer de se blesser ».

Sarcos Robotics, l’autre fabricant d’exosquelettes, développe une approche similaire. L’un des objectifs de ses appareils, m’explique Ben Wolff, le P-DG, est de « rendre les humains plus productifs, afin qu’ils puissent suivre le rythme des machines permettant l’automatisation ».

Devrons-nous nous adapter aux machines plus qu’elles ne s’adaptent à nous ? On nous le demandera peut-être. Les roboticiens rêvent de robots améliorant la vie. Mais les entreprises ne partagent pas forcément cette logique. Les robots n’exigent ni congés payés ni assurance maladie. Par ailleurs, de nombreux pays tirent d’importantes recettes fiscales du travail, mais encouragent l’automatisation par des allégements d’impôts et d’autres avantages. Résultat, les entreprises économisent de l’argent en supprimant des employés et en intégrant des robots.

« Vous recevez un tas de subventions pour l’installation d’équipements, en particulier numériques, et de robots, me précise Daron Acemoglu, économiste au MIT. Cela encourage les entreprises à opter pour des machines plutôt que pour des humains, même si elles ne sont pas meilleures. » Les robots sont aussi plus fascinants que les simples humains.

Il existe «un esprit propre à notre époque, chez bon nombre de technologues et de gestionnaires, selon lequel les humains sont gênants », pointe Daron Acemoglu. Il y a ce sentiment qu’« on n’a pas besoin d’eux. Ils commettent des erreurs. Ils ont des exigences. Allons-y pour l’automatisation. »

Lorsqu’il a décidé de se lancer dans les robots de construction, Noah Ready-Campbell a eu une longue discussion avec son père, qui demandait si c’était vraiment une bonne idée. Campbell père travaillait lui-même dans le BTP. Il est aujourd’hui élu de la ville de St. Johnsbury à l’assemblée générale du Vermont. Le projet de son fils l’a rapidement convaincu, m’explique- t-il, mais ses électeurs, eux, se font du souci au sujet des robots – et pas seulement dans le domaine économique.

Peut-être pourrons-nous un jour confier tous nos emplois aux robots – même le ministère religieux, même le « travail du sexe». Mais les électeurs de Scott Campbell veulent que l’humanité conserve quelque chose pour elle : le travail qui fait que les humains se sentent valorisés.

«L’important, dans le travail, n’est pas ce que vous gagnez pour le faire, mais ce que vous devenez en le faisant, déclare Campbell. Il me semble que c’est profondément vrai. C’est la chose la plus importante quand on effectue un travail. »

Les robots sont conçus selon les tâches qu’ils doivent accomplir – et les besoins des humains avec qui ils travaillent. Le HRP-5P, 182 cm et 101 kg, développé à l’Institut national des sciences et technologies industrielles avancées du Japon, a des bras, des jambes et une tête. Il manie de lourdes charges dans des lieux comme les chantiers de construction. 

Photographie de Spencer Lowell

Un siècle après avoir été imaginés pour la première fois, à destination de la scène, les véritables robots rendent la vie plus facile et plus sûre à certaines personnes. Ils la rendent aussi un peu plus automatisée. Pour de nombreuses entreprises, cela fait partie de leur attrait.

«Présentement, chaque chantier de construction est différent et chaque opérateur est un artiste», affirme Gaurav Kikani, vice-président de la stratégie, des opérations et des finances de Built Robotics. Or, les employeurs économisent du temps et de l’argent quand une tâche est effectuée tout le temps de la même façon et ne dépend pas des décisions d’un individu. Certes, les chantiers de construction exigeront toujours l’adaptabilité et l’ingéniosité humaines pour certaines tâches, mais « avec les robots, nous voyons une opportunité de standardiser les pratiques et de réaliser des gains d’efficacité pour les tâches où les robots sont appropriés ».

Dans les moments où il faut choisir ce que l’on souhaite privilégier, la technologie elle-même n’offre pas de réponse. Aussi perfectionnés soient-ils, il y a une tâche que les robots ne nous aideront pas à résoudre : déterminer comment, quand et où les utiliser.

 

Article publié dans le numéro 253 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine.

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