A-68 : Le plus grand iceberg au monde se rapproche de la Géorgie du Sud

Ce qui inquiète particulièrement les scientifiques, c'est que l'iceberg pourrait n'être qu'un « avant-goût des événements à venir » à mesure que l'Antarctique se réchauffe.

Publication 21 déc. 2020 à 17:34 CET, Mise à jour 21 déc. 2020 à 22:02 CET
Les images satellite du 14 décembre montrant l'iceberg de l'Antarctique A-68A (à gauche) s'approcher de la Géorgie ...

Les images satellite du 14 décembre montrant l'iceberg de l'Antarctique A-68A (à gauche) s'approcher de la Géorgie du Sud (à droite). Cette île est un sanctuaire marin dans l'océan Atlantique Sud où vivent des espèces menacées comme l'éléphant de mer, le manchot royal ou la baleine bleue. Les scientifiques surveillent la situation de près afin d'analyser l'impact de l'iceberg sur la faune de l'île.

Photographie de NASA

Le plus grand iceberg sur Terre menace de faire une halte dans un sanctuaire sauvage de l'Antarctique où ont élu domicile des manchots, des phoques et une petite population de baleines bleues en danger d'extinction.

Baptisé A68, l'iceberg s'est détaché du segment Larsen C de la barrière de Larsen, sur la côte est de la péninsule Antarctique, en 2017. Il faisait tranquillement route vers le nord avant d'être propulsé par un courant océanique vers l'océan Atlantique Sud cette année.

Avec ses 175 km de long pour 50 km de large dans ses plus grandes dimensions, l'iceberg couvre une surface de 5 800 km² et sa quille plonge à environ 150-180 m sous le niveau de la mer. D'après les images satellite, il a la forme d'une main fermée avec un index pointant vers l'avant.

A68 s'est séparé du segment Larsen C de la barrière de Larsen en juillet 2017. Cette image a été capturée lors d'un survol de l'iceberg le 12 novembre de la même année. Pendant trois ans, l'immense iceberg a dérivé lentement vers le nord jusqu'à être pris dans un courant océanique puissant qui l'a propulsé dans l'océan Atlantique.

Photographie de John Sonntag, NASA

Les scientifiques s'attendent à ce que l'iceberg, désormais à moins de 50 km de la Géorgie du Sud, finisse par s'ancrer dans les eaux peu profondes qui entourent l'île ou par la contourner dans les jours qui viennent. S'il venait à s'arrêter, personne ne sait encore combien de temps il resterait intact et sur place.

« Il est encore possible qu'il parte vers le nord, ou qu'il fasse une halte pendant un certain temps, » indique Chris Readinger, analyste en chef de l'Antarctique pour le National Ice Center des États-Unis. « Il semblerait toutefois qu'il ait plus de chance de dériver au sud de l'île. »

D'après les images les plus récentes, A-68 aurait donné naissance à un iceberg plus petit, mais suffisamment grand pour recevoir son propre nom : A-68D.

« Nous n'avons pas beaucoup d'informations scientifiques sur les icebergs de ce genre, » rapporte Geraint Tarling, écologiste au British Antarctic Survey. À ses yeux, la genèse d'A-68 est un événement naturel, mais compte tenu du réchauffement climatique, notamment dans la zone de vêlage de l'iceberg, il pourrait bien être « un avant-goût des événements à venir. »

 

A-68, LA CHRONOLOGIE

La péninsule Antarctique connaît l'un des réchauffements les plus rapides de la planète, ce qui provoque la dislocation des barrières de glace sur sa côte est. Le segment Larsen A, proche de l'extrémité nord de la péninsule, s'est effondré en 1995 ; son voisin plus au sud, Larsen B, lui a emboîté le pas en 2002 et a donné lieu à de spectaculaires images satellite.

Le segment Larsen C est la prochaine barrière de glace en lice et de loin la plus grande des trois. Une fissure longue et profonde est apparue en 2010 et a continué de s'agrandir jusqu'en 2017 où la glace a fini par céder. L'iceberg A-68 était né, un morceau de glace grand comme deux fois le Luxembourg d'une masse équivalente à 10 % de la barrière.

L'iceberg n'a pratiquement pas bougé en 2017. Puis, en 2018, il a commencé à migrer vers le nord en tournant sur lui-même à plusieurs reprises d'après le suivi réalisé par l'université Brigham Young. En 2019, il s'est aventuré plus au nord à travers la mer de Weddell en Antarctique jusqu'à être emporté par la force du courant circumpolaire antarctique, un courant océanique qui orbite le continent dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.

Les icebergs comme A-68 sont d'une taille et d'une profondeur telles qu'il faut généralement un courant considérable pour les faire avancer. En 2020, A-68 a pris la direction du nord et de l'est, zigzaguant et tournant sur lui-même à l'occasion, mais se rapprochant toujours plus de la Géorgie du Sud.

« Il ne pourra probablement pas s'en rapprocher plus, » indique Readinger. « À cet endroit, la profondeur de l'océan ne dépasse pas les 150 m, ce qui correspond plus ou moins à la partie immergée de l'iceberg. »

L'iceberg pourrait frotter sur le plancher océanique jusqu'à s'arrêter dans les eaux peu profondes qui entourent l'île sans percuter la terre ferme. Readinger ajoute qu'il se situe dans des eaux trop chaudes pour lui permettre de subsister et qu'il est probablement en train de se disloquer.

« Il y a de petits icebergs d'environ 2 km de long qui s'en détachent. Je ne serais pas surpris qu'un morceau plus gros finisse par se détacher et qu'on lui donne le nom d'A-68D, » suggérait-il la semaine dernière. Et c'est exactement ce qui s'est passé le 18 décembre.

Cette image d'A68 en novembre 2017 montre les contours raides et accidentés de l'iceberg. D'après les scientifiques, les falaises seraient hautes de sept étages, soit une trentaine de mètres. À mesure que l'iceberg s'est avancé dans les eaux plus chaudes de l'Antarctique en 2020, il a commencé à se disloquer en donnant naissance à des icebergs plus petits et en se laissant gagner peu à peu par l'érosion.

Photographie de IceBridge Digital Mapping System

A-68 a déjà laissé derrière lui deux fragments au cours des trois dernières années, baptisés A-68b et A-68c.

« Il est en bonne voie pour s'échouer, ce qui signifie que sa partie immergée va toucher le plancher océanique. Le cas échéant, il finira bloqué ou il entamera une nouvelle rotation, » explique David Long, directeur du centre de télédétection de l'université Brigham Young, un laboratoire dédié au suivi du mouvement des icebergs. D'après Long, il pourrait toucher le plancher « de son extrémité pointue en premier, » ce qui accélérerait sa dislocation, puis les courants océaniques pousseraient le reste de l'iceberg vers le nord le long de la Géorgie du Sud. Il s'attend à le voir tourner vers l'est avant de poursuivre sa route vers le nord.

 

UN AVANT-GOÛT ?

Les barrières de glace telles que le segment Larsen C sont les extrémités flottantes des glaciers terrestres. À mesure que le glacier se déverse dans la mer, les icebergs vêlent de l'extrémité de la barrière de glace tournée vers l'océan. Le segment Larsen C existe depuis au moins 10 000 ans.

Son effondrement sous l'emprise du réchauffement climatique a été annoncé il y a plus de 40 ans, mais cela ne signifie pas pour autant que l'iceberg A-68 est le fruit de ce phénomène. « Le réchauffement climatique ne peut pas être lié à un seul événement, » indique Kelly Brunt, géophysicienne à l'université du Maryland. « Le changement climatique est un problème statistique. »

Les éléphants de mer peuvent mesurer jusqu'à 6 m de long et peser près de 4 tonnes. D'après les données du British Antarctic Survey, environ la moitié de la population mondiale d'éléphants de mer du sud se reproduit en Géorgie du Sud.

Photographie de Macduff Everton, National Geographic Image Collection

Mais est-il possible que de plus en plus d'icebergs soient envoyés vers la Géorgie du Sud ?

Environ 90 % des icebergs qui se détachent de l'Antarctique dérivent autour du continent dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, le long de la côte, jusqu'à la mer de Weddell ; à partir de là, ils partent vers le nord en direction de la Géorgie du Sud dans une région surnommée l'Allée des icebergs.

En 2002, Long a suivi chaque iceberg qu'il avait pu identifier entre 1978 et aujourd'hui. Ses résultats ont laissé apparaître une augmentation exponentielle du nombre d'icebergs, ce qui pourrait être perçu comme un signe du changement climatique. Cependant, en remontant la piste des icebergs jusqu'à leur point d'origine, il a découvert que l'augmentation mesurée aurait pu s'inscrire dans un cycle naturel de croissance et de déclin de la barrière de glace. Bien que les données ne lui aient pas permis de rejeter la faute sur le réchauffement de la région à l'époque, « elles n'excluaient pas non plus sa contribution, » explique-t-il.

Lorsque l'iceberg A-68 a vêlé du segment Larsen C en 2017, le British Antarctic Survey est arrivé à des conclusions similaires : le changement climatique a pu jouer un rôle, mais le cycle naturel de la barrière de glace faisait également partie des facteurs.

Néanmoins, l'effondrement du segment Larsen B en 2002 a montré comment le réchauffement de l'atmosphère pouvait mettre un terme soudain à ce cycle de vie. Des mares de fonte se sont formées en surface de Larsen B et la percolation de l'eau à travers la glace a contribué au morcellement de la barrière en une armada de petits icebergs.

Des travaux plus récents menés par Long et d'autres scientifiques du National Snow and Ice Data Center des États-Unis suggèrent que les barrières de glace restantes sur la péninsule Antarctique seraient très vulnérables à ce mécanisme appelé « hydrofracture ». En s'appuyant sur ces données, « on peut s'attendre à un nombre croissant d'icebergs à mesure que le réchauffement se poursuit, » indique Long.

Quant à savoir combien d'entre eux s'aventureront aussi loin que la Géorgie du Sud, c'est une autre question. Même si les icebergs se font plus fréquents dans la région, ceux de la taille d'A-68 restent rares. Depuis les années 1970, Readinger indique que le nombre de géants de ce genre dans l'Allée des icebergs n'a ni augmenté ni diminué.

En outre, les icebergs plus petits ont tendance à se briser avant d'atteindre les environs de la Géorgie du Sud.

« Ils doivent être vraiment gros pour endurer tout ce trajet jusqu'en Géorgie du Sud, » indique Long. « Il est difficile de savoir s'il y aura une augmentation ou non. »

 

UNE FAUNE EN DANGER

Pour le moment, A-68 constitue une menace majeure pour la faune et la biodiversité marine de la région.

Les grands icebergs avec des quilles profondes « raclent les fonds marins, » explique Tarling. « Un aspect important de la Géorgie du Sud est l'incroyable diversité de son plancher océanique, équivalente à celle des Galápagos. »

Sur les fonds marins qui entourent la Géorgie du Sud, les scientifiques ont découvert de généreux foyers d'ophiures, d'oursins, de vers et d'éponges. Ils abritent également une importante population de poissons et de krill antarctique, un maillon essentiel de la chaîne alimentaire qui entre aux menus des phoques, des manchots et de plusieurs espèces de baleines.

Si l'iceberg reste bloqué au large de l'île, il affectera également deux espèces emblématiques de la région, le phoque et le manchot, car il dressera un rempart entre la terre et leurs aires d'alimentation situées à l'extrémité du plateau continental.

Cette grande colonie de manchots royaux niche au creux d'une vallée montagneuse de la Géorgie du Sud. Si l'iceberg venait à s'arrêter dans les eaux peu profondes de l'île, il dresserait une barrière mortelle entre les manchots et leurs terrains de chasse.

Photographie de Andrew Coleman, National Geographic Image Collection

« Nous sommes à une période importante du cycle de vie des manchots pendant laquelle les adultes qui élèvent des petits doivent multiplier les allers-retours jusqu'à leur aire d'alimentation, » indique Tarling.

D'après Tarling, même si A-68 finit par se briser, la flotte restante d'icebergs plus petits pourrait également bloquer le trajet des animaux vers leur nourriture.

Par ailleurs, A-68 contient plusieurs centaines de millions de tonnes d'eau douce et lorsqu'il finira par fondre, les conditions de vie des créatures habituées à l'eau salée, comme le plancton ou les algues, n'en seront que plus difficiles.

Fin janvier, une équipe de scientifiques dépêchée par le British Antarctic Survey quittera les îles Falkland pour aller rendre visite à l'iceberg et étudier ses effets sur l'écosystème. Les informations qu'ils s'apprêtent à recueillir seront cruciales pour comprendre l'évolution des écosystèmes si le réchauffement climatique aboutissait à une augmentation du nombre d'icebergs à l'avenir.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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