Coupée du monde : au cœur de l’hiver antarctique, la vie d’une hivernante
Pendant plus d’un an, l’écologue Amandine Barles a vécu sur la base Dumont-d’Urville, en Terre Adélie. Entre isolement, froid extrême et nuits interminables, elle a participé à l’un des plus anciens programmes de suivi des manchots empereurs au monde.

Vue générale de la base Dumont D'Urville en Antarctique.
Vue générale de la base Dumont D'Urville en Antarctique.
Le bateau avait mis dix-huit jours pour venir de Paris, dont onze passés immobile, pris dans la banquise, à quelques dizaines de kilomètres du but. Début novembre, le printemps austral commençait à peine et la glace tenait encore tout autour du continent, si bien qu'un brise-glace lui-même n'y avançait qu'au prix de longues manœuvres.
Quand Amandine Barles posa enfin le pied sur l'île des Pétrels, en Terre Adélie, il n'y avait plus une minute à perdre pour commencer sa mission. « C'était le branle-bas de combat. Pour moi, pas de visite de la base, pas le temps de déballer mes affaires. Les oiseaux n'attendent pas ! »
Écologue de formation, elle venait d'être recrutée comme volontaire de service civique par le Centre d'études biologiques de Chizé, un laboratoire du CNRS, et employée par l'Institut polaire français pour récolter, pendant plus d'un an, les données de terrain d'un observatoire ornithologique vieux de soixante ans. « Ma prédécesseure m'a emmenée à Biomar, le bâtiment de biologie marine. Nous avons chargé des pulkas, et nous sommes dirigées vers le Nunatak du bon Docteur, là où niche la colonie de Manchots empereurs, pour effectuer les premières manipulations sur les poussins qui commençaient déjà à être gros à cette période. Ils ont pris la mer un mois plus tard ».
Avant d'être admise et de faire ses valises, il lui avait fallu passer une batterie de tests médicaux et psychologiques. « Au total, on a le droit à 120 kg d'affaires. Sous-vêtements thermiques, maillot de bain, jeux de société, crème solaire, tenues de soirée, gâteaux apéritifs, tampon philatélique… Il vaut mieux ne rien oublier ! »
LA PRÉSENCE FRANÇAISE EN ANTARCTIQUE
La France s'était d'abord installée soixante kilomètres plus à l'est. Le 23 janvier 1952, un incendie accidentel ravagea Port-Martin, la première station française de la côte antarctique, ouverte deux ans plus tôt et occupée par onze hivernants. Personne ne fut blessé, mais tout était perdu. Sept des occupants rejoignirent alors une petite annexe située plus à l'ouest, sur l'île des Pétrels, qui avait été bâtie pour observer une colonie de manchots empereurs (Aptenodytes forsteri), pensée pour quatre personnes. Ils y hivernèrent à sept, avec pour figure de proue l'opérateur radio et cinéaste Mario Marret, dont la cabane porte encore le nom. Ils repartirent en janvier 1953, et la Terre Adélie retrouva le calme des terres sans hommes.
Trois ans plus tard, la France choisit à nouveau ce même site pour l'Année géophysique internationale de 1957-1958, qui avait pour but d'avoir une meilleure connaissance des propriétés physiques de la Terre et de ses interactions avec le Soleil. Les préfabriqués métalliques érigés en 1956 reçurent le nom de base antarctique Dumont-d'Urville. Prévus pour vingt personnes et trois ans d'occupation, ils sont toujours debout, et soixante-dix ans plus tard, une partie des installations servent encore.
La première des trois expéditions fut consacrée à la poursuite des observations sur les manchots empereurs, les deux suivantes aux sciences de la Terre. La colonie que les sept hommes de la base Marret étaient venus observer se trouve toujours là, à quelques centaines de mètres des bâtiments.
La base antarctique Dumont-d'Urville occupe aujourd'hui près de cinq mille mètres carrés de bâtiments, à cinq kilomètres du continent. De mars à novembre, une trentaine de personnes y vivent, réparties entre services généraux et services scientifiques ; une centaine de personnes peuvent y séjourner l'été. Le programme d'Amandine Barles n'est que l'un des programmes autorisés. Il existe une dizaine d'abris disséminés sur l'île - ils abritent des capteurs de magnétisme, de sismologie et d'ozone, un marégraphe mesure le niveau de la mer à la minute près, et c'est de là que partent les raids en tracteurs vers la station franco-italienne Concordia, 1 200 kilomètres plus loin sur le plateau.

Mission de soutien à la logistique Antarctique : transport de fret et de passagers entre l'Australie (Hobart, Tasmanie) et la base Dumont d'Urville, en Terre Adélie, pendant 120 jours (été austral, de novembre à février) au profit de l'IPEV et des TAAF. Pouvant emporter près d'une quarantaine de passagers à chaque voyage, L'Astrolabe joue un rôle essentiel également dans l'acheminement des personnels scientifiques et techniques sur ces stations.
Mission de soutien à la logistique Antarctique : transport de fret et de passagers entre l'Australie (Hobart, Tasmanie) et la base Dumont d'Urville, en Terre Adélie, pendant 120 jours (été austral, de novembre à février) au profit de l'IPEV et des TAAF. Pouvant emporter près d'une quarantaine de passagers à chaque voyage, L'Astrolabe joue un rôle essentiel également dans l'acheminement des personnels scientifiques et techniques sur ces stations.
DES SENTINELLES DE L'OCÉAN AUSTRAL
La mission d'Amandine Barles portait un numéro : programme 109, dit Ornithoéco. « Un observatoire à long terme des populations d'oiseaux et de mammifères marins des Terres australes et antarctiques françaises », résume-t-elle. Trente-deux espèces de prédateurs supérieurs y sont suivies sur quatre observatoires, de l'Antarctique jusqu'aux zones subtropicales, certaines depuis plus de soixante ans.
« Ces espèces sont des superprédateurs, situés en bout de chaîne alimentaire. Ils accumulent donc les perturbations qui affectent les écosystèmes dans lesquels ils évoluent, et sont par conséquent des sujets d'études particulièrement intéressants pour quantifier les effets des changements globaux sur l'océan Austral », explique-t-elle.
Neuf espèces lui incombaient dont huit espèces d'oiseaux : le manchot empereur, le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae), le pétrel des neiges (Pagodroma nivea), le damier du Cap (Daption capense), le fulmar antarctique (Fulmarus glacialoides), le pétrel géant (Macronectes giganteus), l'océanite de Wilson (Oceanites oceanicus) et le labbe de McCormick (Stercorarius maccormicki), auxquels s'ajoutait le phoque de Weddell (Leptonychotes weddellii). « J'assurais le suivi démographique des populations nicheuses par des dénombrements et des méthodes de suivi individuel, notamment par le baguage des oiseaux », détaille-t-elle. « Nous avons aussi étudié certains comportements chez le manchot empereur, son régime alimentaire ou encore la répartition en mer des oiseaux grâce au déploiement de GPS et de GLS. » Concrètement, il s'agit de recenser les couples reproducteurs, d'identifier les adultes par la lecture des bagues, de déterminer les dates de ponte puis d'éclosion, de baguer les poussins, et enfin de quantifier leur capacité d'envol. Trois cents poussins de manchots empereurs au maximum peuvent être manipulés chaque saison.
Cette espèce est la seule à se reproduire en plein hiver antarctique, le mâle couvant l'unique œuf posé sur ses pattes pendant plusieurs mois de jeûne, tandis que la femelle part se nourrir en mer. Les poussins éclosent au cœur de l'hiver et ne prennent la mer qu'en décembre, une fois leur plumage imperméable acquis. Tout ce calendrier repose sur la banquise côtière, cette glace fixée au rivage ou à des icebergs échoués. Si elle se disloque trop tôt, les poussins tombent à l'eau sans savoir nager.
« Tous ces protocoles sont répétés à l'identique d'année en année à des dates précises, afin de pouvoir analyser les variations observées au cours du temps et les relier aux conditions environnementales », précise l'écologue. Le suivi des empereurs de Pointe-Géologie remonte aux années 1960, celui des pétrels des neiges à 1963, « ce qui fait de ce suivi par le baguage l'un des plus anciens au monde ».
La colonie est ainsi la seule au monde à disposer d'une série démographique ininterrompue sur un demi-siècle. « La colonie de manchots empereurs de Dumont-d'Urville a subi un fort déclin entre 1975 et 1982, passant d'environ 6 000 couples reproducteurs à moins de 3 000. Ce nombre s'est stabilisé jusqu'au début des années 2000. Depuis lors il augmente modérément », rapporte Amandine Barles. « Durant mon hivernage en juin 2025, j'ai compté environ 5 200 couples reproducteurs, soit l'effectif le plus important depuis 1975. »
Dans un contexte de réchauffement climatique, cette augmentation de taille de population peut s'expliquer par un meilleur succès reproducteur dû à une réduction de la distance à l'eau libre en hiver, au moment de l'élevage des poussins. « Cependant, le réchauffement des eaux impacte la productivité primaire des océans et par ce biais réduit la survie des adultes. D'après les derniers modèles, la population est vouée, à terme, à décliner.







Des manchots empereurs installés près de la base Dumont d'Urville.
L'Union internationale pour la conservation de la nature a d'ailleurs fait passer le manchot empereur, le 9 avril 2026, de la catégorie « quasi menacé » à « en danger » sur sa liste rouge, en s'appuyant sur des projections annonçant une population divisée par deux d'ici les années 2080.
Les balises, elles, ont retracé des trajets presque impossibles à observer directement en dehors de la saison de reproduction. « Les fulmars antarctiques de Terre Adélie se déplacent vers l'ouest durant l'hiver et s'alimentent principalement dans la zone du front polaire, alors que les damiers du Cap se concentrent près des côtes de la Nouvelle-Zélande, de la Tasmanie et de Macquarie. Les pétrels des neiges restent quant à eux plus au sud, dans la zone de banquise et de glace de mer », rapporte-t-elle. « Ces données sont précieuses pour identifier les zones à enjeux de conservation pour ces espèces d'oiseaux marins. »
LE SYNDROME D'HIVERNAGE
« La proximité et l'isolement rendent les relations humaines très fortes et intenses. Les émotions peuvent être décuplées et il est parfois difficile de prendre du recul et de se rappeler qu'il existe une vie au-delà de notre base, de notre petit cercle fermé de co-hivernants. Il faut composer avec toutes sortes de situations et de personnalités, composer avec ses propres émotions, aussi. Être là pour les gens qu'on apprécie et rester bienveillant avec ceux que l'on aime moins. On apprend à se connaître vraiment les uns les autres, indépendamment de ce que l'on a pu être et vivre jusqu'alors. Il n'y a que le présent qui compte. »
Baisse de moral, sommeil perturbé, émotions amplifiées, intolérance au bruit sont regroupés sous le terme de syndrome mental d'hivernage, que les hivernants ont raccourci à leur usage. « Quand ça n'allait pas trop, on avait l'habitude de dire qu'on était syndromed », s'amuse l'écologue.
Les saisons jouent aussi sur l'état de santé des hivernants. « J'avais énormément d'énergie durant l'été, quand il ne faisait jamais nuit. Je pouvais me coucher très tard et enchaîner des journées de travail en me levant tôt le matin. Et au contraire l'hiver la fatigue était grande, même en dormant beaucoup, et avec une activité réduite. » Le manque de produits frais et de lumière naturelle finit par créer des carences en vitamines C et D.
Sans oublier le froid, qui régit le quotidien. « Le corps ne devient pas plus résistant avec l'exposition. Au contraire, l'accumulation de microlésions rendrait le corps plus fragile peu à peu. En revanche, on s'habitue à la sensation de froid et on le tolère plus facilement. Ça fait partie du quotidien d'avoir froid, de ne plus sentir des doigts au bout d'un certain temps passé dehors, d'essayer de faire revenir du sang dans ses membres, de rentrer et d'avoir des onglées. »
Avant la Terre Adélie, Amandine Barles avait surtout travaillé avec d'autres écologues. « La récolte des données sur le terrain serait impossible sans l'appui quasi quotidien de manipeurs pour nous assister », souligne-t-elle. Sur l'île des Pétrels, un plombier, un médecin, un menuisier, des cuisinières, des prévisionnistes météo, des mécaniciens, un chimiste, un informaticien, des militaires et des électriciens se sont relayés pour l'accompagner sur le terrain, sans quoi rien n'aurait pu être compté ni bagué. À la base antarctique Dumont d'Urville, « la science est l'affaire de tous », conclut-elle.




