COVID-19 : Comment rééduquer son cerveau pour retrouvrer le goût et l'odorat

Des millions de personnes ont perdu le goût et l'odorat suite au COVID-19. La rééducation olfactive peut représenter une solution pour résoudre ce problème qui peut avoir un impact important sur la santé mentale et physique des personnes concernées.

De Priyanka Runwal
Publication 1 juil. 2022, 14:59 CEST
Michele Crippa, un célèbre gourmet qui a perdu son odorat après avoir contracté le COVID-19, aide ...

Michele Crippa, un célèbre gourmet qui a perdu son odorat après avoir contracté le COVID-19, aide Martina Madaschi à reconnaître les odeurs lors d'un atelier thérapeutique à Piacenza, en Italie, le 19 juillet 2021. Grâce à la rééducation, Crippa a retrouvé une partie de son odorat. Il cherche maintenant à aider les autres.

PHOTOGRAPHIE DE Fabio Bucciarelli, The New York Times via Redux

Une seule bouchée d’un sandwich au fromage grillé a suffi pour que Chris Rogers comprenne que quelque chose n’allait pas. Il a été testé positif au COVID-19 en mars 2021 et, deux jours plus tard, il était incapable de sentir l’arôme réconfortant du beurre et du fromage fondus, ni même d’apprécier le pain grillé. « C’était comme manger un morceau de carton », se souvient-il.

De nombreuses personnes ayant vécu une expérience similaire ont retrouvé leur goût et leur odorat quelques jours ou quelques semaines après l’apparition des symptômes. Mais trois mois étaient passés, et la situation de M. Rogers s’était à peine améliorée. « On ne peut pas l’imaginer tant qu’on n’a pas passé des semaines à essayer de manger des choses qu’on ne peut ni goûter ni sentir », explique le quinquagénaire, qui vit à Santa Rosa, en Californie. « C’est une expérience très frustrante. »

Fatigué d’attendre que son système olfactif se rétablisse naturellement, Rogers a cherché à suivre une thérapie de rééducation olfactive qui lui avait été recommandée par son médecin ORL. Deux fois par jour pendant dix semaines, il a reniflé quatre types d’huiles essentielles (rose, citron, eucalyptus et clou de girofle) afin d’activer ou renforcer les nouvelles cellules chargées de détecter les odeurs, ou d’accélérer leur production et ainsi rétablir la connexion entre son nez et son cerveau. Cette méthode s’apparente à la physiothérapie, mais pour le nez, et est utilisée depuis une dizaine d’années pour aider à restaurer l’odorat perdu à la suite d’autres infections virales telles que le rhume ou la grippe, mais aussi de lésions cérébrales et du vieillissement.

Les scientifiques ont enregistré des améliorations de l’odorat chez certaines personnes, en général après trois à six mois de rééducation. Il a cependant été difficile de déterminer dans quelle mesure cette amélioration était due à la thérapie elle-même ou à la récupération naturelle qui se produit au fil du temps, explique Eric Holbrook, rhinologue qui étudie et traite les patients souffrant de troubles de l’odorat à l’hôpital Massachusetts Eye and Ear. Il continue néanmoins à recommander cette thérapie à de nombreux patients, y compris à ceux qui ont perdu leur odorat à cause du COVID-19, car selon lui, sentir ces odeurs pourrait améliorer ou accélérer le processus de guérison.

De plus, cette rééducation est l’une des très rares, et bien souvent la seule option thérapeutique dont disposent les millions de personnes qui ne sont pas parvenues à retrouver leur odorat plusieurs mois après une infection au COVID-19.

Bien que les bienfaits de la rééducation olfactive puissent varier considérablement d’un patient à l’autre, notamment en fonction du niveau de perte d’odorat, « elle n’est généralement pas considérée comme néfaste », déclare Bradley Goldstein, spécialiste ORL qui étudie les troubles de l’odorat à l’université Duke. « Nous l’avons recommandée en tempérant nos attentes, mais nous devons encore trouver des traitements médicamenteux spécifiques et plus efficaces. C’est un besoin qui reste encore insatisfait. »

 

LES ORIGINES DE LA RÉÉDUCATION OLFACTIVE

Il y a près de vingt ans, des scientifiques ont commencé à documenter la fréquence des troubles de l’odorat dans de grandes populations. En parcourant la littérature scientifique, Thomas Hummel, spécialiste ORL à la clinique de l’odorat et du goût de la faculté de médecine de l’université de Dresde, en Allemagne, s’est rendu compte que cette perte d’odorat, qu’elle soit temporaire ou permanente, était plus fréquente qu’on ne le pensait : elle touche en effet près de 5 % de la population globale. Parmi les patients qui se rendaient dans sa clinique, il avait constaté par lui-même les conséquences de cette perte sur leur bien-être émotionnel et leur qualité de vie. Certains montraient des signes de dépression, et d’autres perdaient du poids en raison de la perte d’appétit et de la malnutrition qui en résultait.

Hummel était déterminé à aider ses patients à retrouver leur odorat. Le système olfactif a la capacité unique de se régénérer en continu tout au long de la vie humaine suite à une blessure, comme un traumatisme crânien, ou une infection virale des voies respiratoires supérieures. Des expériences ont montré que les personnes qui ne parviennent pas à sentir certaines odeurs pouvaient apprendre à les percevoir après des expositions répétées à ce parfum. Il a pensé que l’utilisation d’une telle approche pourrait aider ses patients.

Pour vérifier son hypothèse, le spécialiste a recruté quarante patients à qui il a demandé d’inhaler quatre odeurs (rose, citron, eucalyptus et clou de girofle) à partir de bocaux en verre étiquetés, pendant dix secondes, deux fois par jour, pendant douze semaines. Hummel a choisi ces odeurs en particulier parce qu’elles représentaient quatre des six groupes d’odeurs primaires identifiés par le psychologue allemand Hans Henning en 1916 : fleuri, fruité, rance, épicé, fumé et résineux.

Pour déterminer si cette thérapie olfactive était efficace, Hummel et ses collègues ont demandé aux participants d’identifier et de distinguer une série d’autres odeurs avant et après la rééducation. Ils ont constaté qu’environ 30 % des participants signalaient une certaine amélioration à la fin de l’étude, contre seulement 6 % chez ceux qui n’avaient pas suivi de rééducation.

Depuis, de multiples études ont exploré les avantages thérapeutiques de cette technique, observant souvent des améliorations plutôt faibles en moyenne. Dans certains cas, l’amélioration peut être de 25 % et dans d’autres, elle atteint plutôt les 70 %, précise Hummel. Elle dépend souvent de l’âge ainsi que de la durée ou de l’ampleur de la perte d’odorat des personnes concernées avant qu’elles ne suivent une rééducation olfactive.

« Ainsi, les personnes qui ont par exemple souffert d’une perte d’odorat suite à une infection pendant une courte période auront plus de chances de se rétablir que celles qui ont souffert d’une perte d’odorat pour la même raison, mais qui n’ont rien senti pendant deux ans et qui sont ensuite venues dans notre clinique », explique-t-il.

Ajouter quelques odeurs supplémentaires à la routine peut également permettre d’en améliorer les bienfaits. Dans une étude de 2015, Hummel a montré que poursuivre la thérapie de rééducation olfactive pendant douze semaines supplémentaires en remplaçant les quatre odeurs initiales par des combinaisons comme le menthol, le thym, la tangerine et le jasmin ou le thé vert, la bergamote, le romarin et le gardénia, était plus efficace que d’utiliser les odeurs initiales pendant toute la durée de la rééducation.

Alors que les scientifiques tentent encore de déterminer la durée idéale de la rééducation et les concentrations d’odeurs les plus efficaces, Patel souligne que la technique destinée à quantifier ces bienfaits est encore très rudimentaire. Les médecins calculent un score avant et après la rééducation olfactive en présentant aux patients quarante odeurs au moyen de stylos odorants, ou de tests qui consistent à gratter puis à sentir une odeur. Le patient doit ensuite choisir la bonne odeur parmi quatre choix. « Les résultats sont tellement subjectifs qu’il ne s’agit pas d’une véritable mesure objective », explique Zara Patel, chirurgienne cervico-faciale et experte en perte d’odorat à l’université de Stanford. En outre, selon l’endroit où les patients ont grandi et leur milieu culturel, ils ne connaissent pas forcément chacune des quarante odeurs, ajoute-t-elle.

On ne sait toujours pas comment cette rééducation permet d’obtenir les améliorations constatées dans plusieurs études, mais les scientifiques ont des théories. En se basant sur les résultats d’études menées sur des rongeurs, Hummel pense par exemple que le fait d’exposer les personnes souffrant d’un déficit olfactif à des odeurs pourrait accélérer la régénération des cellules chargées de les détecter, aidant ainsi les patients à se rétablir plus rapidement.

Goldstein, quant à lui, suggère qu’il est possible que la rééducation favorise la survie et le bon fonctionnement des nouvelles cellules chargées de détecter les odeurs, qui se forment naturellement, en stimulant une variété d’entre elles grâce à l’utilisation des quatre odeurs. Cela leur donnerait la possibilité de se connecter au cerveau et, finalement, de rétablir l’odorat.

 

LE CAS DES PERTES D’ODORAT LIÉES AU COVID-19

Au fil de l’évolution de la pandémie, des millions de personnes ayant contracté le COVID-19 auraient souffert de troubles de l’odorat, engendrant ainsi une intensification importante de la demande de thérapie de rééducation olfactive.

« La perte et la distorsion de l’odorat sont devenues des problèmes dont on parle beaucoup plus et que l’on connaît mieux », explique Patel. « C’est l’un des points positifs de la pandémie, pour être honnête, car avant cela, la plupart des patients [et] des médecins n’en avaient jamais entendu parler. »

Contrairement à certains autres virus qui sont susceptibles de provoquer une perte d’odorat en infectant directement les cellules impliquées dans la détection des odeurs, le SARS-CoV-2, le virus responsable du COVID-19, ne s’attaque pas à elles. Il infecte les cellules de soutien voisines qui possèdent le récepteur ACE2 dont le SARS-CoV-2 a besoin pour infecter les cellules humaines. Pour défendre l’organisme contre le virus, les cellules immunitaires se précipitent vers ce centre d’infection et génèrent des protéines antivirales qui, selon une étude de Cell menée en 2022, peuvent diminuer l’activité des gènes nécessaires à la formation des récepteurs olfactifs sur ces neurones chargés de détecter les odeurs, entraînant ainsi une perte d’odorat.

Néanmoins, environ 80 % des patients qui ont contracté le COVID-19 et qui ont perdu leur odorat l’ont retrouvé sans traitement dans un délai d’une à quatre semaines, et 95 % l’ont retrouvé dans les six mois. Pour de nombreux patients dont la perte d’odorat s’est prolongée au-delà de quelques mois, l’espoir d’une guérison complète naturelle ne semblait pas envisageable. Ils ont donc cherché à se rééduquer, et ils l’ont fait en sachant que la thérapie mettrait du temps à porter ses fruits, et qu’elle ne fonctionnait pas pour tout le monde.

« Il est vraiment difficile pour les personnes qui n’ont pas perdu leur odorat de comprendre l’impact que cela peut avoir sur les personnes qui le vivent », explique Patel. « C’est un symptôme invisible qui n’a pas d’effet extérieur, donc les gens ne comprennent pas vraiment le problème que ça représente pour eux. »

Certaines études commencent à suggérer que la rééducation pourrait être bénéfique pour les patients qui ont contracté le COVID-19 et qui ont perdu leur odorat pendant plus de six semaines. Rogers, qui a suivi cette thérapie pendant dix semaines, a commencé à remarquer des améliorations à la sixième semaine. « Les goûts et les odeurs ont progressivement commencé à s’intensifier et, finalement, j’ai fini par pouvoir sentir le goût d’un morceau de pizza pendant tout le temps où je le mangeais », dit-il.

Aujourd’hui, au moins cinq mois après la fin de sa rééducation olfactive, « je suis probablement à 75 % de mon odorat initial », dit-il.

Rogers doit également faire face à des distorsions olfactives : l’odeur du gingembre mariné qui accompagne les sushis le répugne, le café a une odeur de poivre et sa bière préférée a un goût métallique. Les scientifiques ont découvert que de telles « connexions croisées » pourraient être associées au rétablissement après une perte d’odorat, et une étude suggère qu’une rééducation peut aider à les surmonter.

En dehors de cette thérapie, les options de traitement sont très limitées. Des médecins comme Patel ont recommandé l’irrigation nasale aux stéroïdes en plus de la rééducation. Le principe est de rincer le nez avec un médicament anti-inflammatoire qui réduit le gonflement et améliore l’impact de la thérapie par l’odorat. Avec d’autres spécialistes de l’odorat, elle se penche également sur les suppléments d’oméga-3, la vitamine A et le plasma riche en plaquettes, qui pourraient être d’autres options pour aider à restaurer l’odorat perdu à cause du COVID-19.

Pour l’instant, même si elle ne fournit aucune garantie, la rééducation olfactive est toujours considérée comme la meilleure option disponible, étant peu coûteuse et généralement sans danger. « Elle redonne aux patients le contrôle », souligne Hummel. « C’est pour cette raison qu’ils y ont souvent recours. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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