Découverte des plus grandes œuvres d’art rupestre d'Amérique du Nord

Ces glyphes hors du commun sont en grande partie invisibles à l’œil nu. Mais des technologies de pointe ont révélé la beauté de ces œuvres millénaires.

Publication 5 mai 2022, 17:01 CEST
Stephen Álvarez, photographe, contributeur National Geographic et fondateur de l’Ancient Art Archive, cherche à produire une ...

Stephen Álvarez, photographe, contributeur National Geographic et fondateur de l’Ancient Art Archive, cherche à produire une modélisation 3D photoréaliste en haute résolution d’une œuvre vieille de mille ans gravée dans la boue du plafond de la 19e Grotte sans nom d’Alabama. Dans la cavité de la grotte, les chercheurs ont à peine 90 centimètres de hauteur pour opérer (et les auteurs de ces œuvres ne devaient pas avoir plus d’espace).

PHOTOGRAPHIE DE Alan Cressler

Dans les recoins obscurs des profondeurs d’une grotte calcaire de l’Alabama s’élèvent des silhouettes de taille humaine ayant un pied dans le royaume terrestre et l’autre dans celui des esprits. Tracé à la torche il y a plus de mille ans dans la boue du plafond de la grotte, ce spectacle tentaculaire est si immense et si évanescent qu’on ne peut le discerner à l’œil nu. Cela n’empêche pas ces gravures millénaires d’être reconnues comme faisant parties des plus imposantes œuvres rupestres de toute l’Amérique du Nord et comme les plus grandes à avoir jamais été découvertes à l’intérieur d’une grotte.

Dans une étude parue dans la revue Antiquity, des chercheurs décrivent comment ils se sont servis de la photogrammétrie 3D, procédé à l’origine mis au point pour pouvoir saisir de vastes pans de la Terre dans des clichés aériens, pour lever le voile sur les figurations énigmatiques qu’abritent ce réseau souterrain du sud-est des États-Unis prosaïquement nommé « 19e Grotte sans nom ». Son emplacement est maintenu secret afin de prévenir les pillages et la visite de spéléologues amateurs susceptibles d’endommager ou de détruire ces œuvres anciennes par recherche du profit ou par simple mégarde.

Cette silhouette humaine sculptée dans la boue (et esquissée en noir) est un des portraits grandeur nature (et une des plus imposantes œuvres d’art rupestre d’Amérique) récemment mis au jour dans la « 19e Grotte sans nom », dans l’Alabama. Cette dénomination prosaïque et quelque peu systématique sert à prévenir tout dégâts que pourraient causer des pilleurs ou des spéléologues amateurs peu soucieux de l’environnement fragile entourant ces chefs-d’œuvre.

PHOTOGRAPHIE DE Stephen Alvarez ; Illustration de Jan Simek

Jan Simek, archéologue de l’Université du Tennessee à Knoxville et auteur principal de l’article, avait déjà parcouru les profondeurs de la 19e Grotte sans nom auparavant. En 1998, dans la première étude sur cette grotte karstique, lui et Alan Cressler, co-auteur de la présente étude, parlaient déjà de ses plafonds couverts de glyphes comme de « la manifestation la plus septentrionale de ce que nous pouvons considérer comme une tradition artistique préhistorique à grande échelle » présente à travers l’Amérique du Nord avant que n’arrivent les colons européens.

Mais grâce à une modélisation en 3D, ils ont cette fois-ci découvert encore plus d’œuvres dans la 19e Grotte : des portraits presque invisibles à l’œil nu dans un endroit dont on n’aurait jamais pensé qu’il puisse abriter de l’art rupestre grandeur nature. La cavité fait plus de 450 mètres carrés mais son plafond est si bas que les spéléologues doivent s’accroupir, voire s’allonger, pour parvenir à admirer les œuvres. On imagine leurs auteurs devoir se plier aux mêmes contraintes.

« Il y a des milliers et des milliers de gravures » sur le plafond de la grotte, indique Stephen Álvarez, photographe et co-auteur.

D’ailleurs, d’après les chercheurs, s’il y en a dans cette grotte d’Alabama, on pourrait en découvrir bien d’autres ailleurs.

 

« CEUX QUI SE TROUVAIENT LÀ AVANT »

Dessinées dans le plafond de boue de la grotte par d’intrépides artistes et préservées pendant un millénaire avant d’être découvertes, ces gravures énormes furent créées (et découvertes) dans un environnement impitoyable.

Silhouette humaine en habits religieux telle que vue à l’œil nu (à gauche). Une illustration superposée à la gravure (au centre). L’illustration seule (à droite). Bien que celle-ci mesure près de deux mètres, il est impossible de la voir dans son entièreté, même lorsque l’on est allongé sur le sol de la grotte.

PHOTOGRAPHIE DE Stephen Alvarez ; Illustration de Jan Simek

Éminent spécialiste de l’art rupestre du sud-est américain, Jan Simek est pleinement conscient des nombreux désagréments que présente la 19e Grotte : 5 kilomètres de couloirs humides et obscurs et des œuvres concentrées pour la plupart sur les plafonds de passages mesurant à peine 60 centimètres de hauteur.

L’environnement spéluncal « peut être fort désagréable », concède-t-il. « Vous allez dans les grottes non parce que vous aimez les grottes mais parce que c’est là que se trouvent les choses. »

Stephen Álvarez a également fait de la spéléologie son métier. Contributeur régulier à National Geographic, il a fondé l’Ancient Art Archive, association à but non lucratif se consacrant à l’utilisation de technologies de pointe pour préserver l’art rupestre ancien.

« Avant, j’aimais explorer les plus grandes grottes du monde parce que je voulais être la première personne à s’y rendre », confie Stephen Álvarez, qui a passé sa jeunesse à explorer les nombreuses grottes du Tennessee. Mais lorsqu’il est tombé nez à nez avec de l’art rupestre préhistorique, « je me suis soudain pris d’intérêt pour les personnes qui se trouvaient là avant ».

Les chercheurs ont pu découvrir ces chefs-d’œuvre millénaires grâce à la photogrammétrie 3D, une technologie émergente produisant des modélisations tridimensionnelles grâce à des photographies superposées. Les cartographes s’en servent depuis des années : en superposant des photographies aériennes, ils sont capables de déduire les caractéristiques physiques des couches souterraines de la Terre et d’établir des cartes topographiques.

Toutefois, pas besoin d’être à bord d’un avion pour faire de la photogrammétrie. Avec l’équipement adéquat, la bonne équipe et une bonne dose de patience, on peut aussi en faire sous terre.

Aidée d’un appareil photo numérique, de lampes à LED et d’un attirail photographique tour à tour installé sur le sol sec de la grotte et dans des flaques d’eau arrivant à hauteur de genou, l’équipe a passé deux mois sous terre à prendre en photo chaque centimètre du plafond de la cavité principale de la 19e Grotte sans nom (16 000 images en tout).

Mais il restait en grande partie à accomplir le travail, le vrai : télécharger chacune de ces photos de 50 mégapixels et en faire une modélisation 3D de plus grande envergure. La quantité astronomique de données a « fait fondre notre premier ordinateur », raconte Stephen Álvarez.

À mesure que les photos se superposaient et que le programme extrapolait une modélisation numérique du plafond de la grotte, les chercheurs se réunissaient pour y jeter un œil, impatients de repérer des détails trop larges ou trop évanescents pour être discernables avec les yeux ou sur leurs photos non augmentées.

Cette modélisation générée à partir de près de 4 000 photographies montre le plafond gravé de la 19e Grotte sans nom. L’emplacement des glyphes de boue est identifié par leur silhouette. « Il y a des milliers et des milliers de gravures », affirme le chercheur et photographe Stephen Álvarez.

PHOTOGRAPHIE DE Stephen Álvarez

« J’essayais de montrer à Jan une nouvelle silhouette de serpent que j’avais découverte quand il m’a dit : "Et le gros type énorme là ?" », se remémore Stephen Álvarez.

« Gros » était un euphémisme : les silhouettes qui ont commencé à émerger des photographies, dont certaines étaient gravées si subtilement qu’elles étaient invisibles à l’œil nu, étaient en fait grandeur nature. La plus grande, une forme aux airs de serpent portant le signe caractéristique des crotales diamantins de l’est (puissant symbole dans les traditions autochtones du sud-est), mesurait plus de trois mètres de long. Selon l’équipe, il s’agit de la plus grande œuvre d’art rupestre répertoriée à ce jour en Amérique du Nord. Elle est comparable en taille à des œuvres rupestres qu’on n’aurait jamais pensé découvrir en dehors du sud-ouest de l’Amérique.

 

DES « CRÉATURES SPIRITUELLES AUX TRAITS HUMAINS »

D’autres glyphes (l’article ne décrit que les cinq plus grands) sont plus petits, quoique pas moins impressionnants, et représentent des silhouettes humaines qui semblent vêtues de tenues religieuses.

Les glyphes diffèrent tellement d’autres formes plus familières que Jan Simek a observées dans des grottes voisines qu’il se garde bien de leur attribuer une signification ou une intention particulière. Mais selon l’archéologue, on peut établir un parallèle entre ces « créatures spirituelles aux traits humains » et d’autres œuvres rupestres du sud-est et de l’Amérique en général.

« Les gens "cartographiaient" leur univers conceptuel à même le monde naturel où ils vivaient », écrit Jan Simek, transformant ainsi des grottes réelles en une représentation des enfers de leur système de croyances.

À l’aide de torches et d’outils, les artistes semblent avoir délibérément dessiné (et exécuté avec adresse) ces formes. À l’inverse d’autres œuvres rupestres comme celles de la grotte Chauvet, en Ardèche, les artistes ne se sont pas servis de pigments minéraux. Celles-ci ont été imprimées sur le plafond en boue soit à l’aide d’outils, soit avec les doigts par des artistes accroupis ou allongés dans la cavité basse de plafond.

« Imaginez faire cela à la torche, songe Stephen Álvarez. Vous n’auriez droit qu’à une seule chance. Peut-être que la réalisation de l’œuvre est aussi importante que l’œuvre elle-même. »

Bien que les chercheurs ne puissent que spéculer quant aux spécificités des techniques et des croyances des artistes, ils en savent beaucoup sur la vie dans l’Alabama à la période sylvicole (entre 1000 av. J.-C. et 1000 ap. J.-C.) L’analyse de tessons de poteries et la datation au carbone 14 d’une torche et de charbon de bois retrouvés dans la grotte (financée par la National Geographic Society) placent la date de création de ces œuvres quelque part entre le 2e et le 10e siècles de notre ère.

À l’époque, les habitants autochtones de la région étaient impliqués dans un long processus de domestication, d’apprivoisement et de culture de plantes comme le tournesol ou l’alpiste de Caroline. Ces innovations ont inauguré une « période de changements économiques et sociaux importants », indique Jan Simek.

L’existence d’œuvres rupestres importantes dans le sud-est « souligne simplement que les idées vont et viennent à travers ce continent avant le contact européen », explique Stephen Álvarez. La découverte remet en question l’idée selon laquelle il n’y avait qu’en Utah, au Texas ou en Basse-Californie qu’on trouvait ce type de silhouettes imposantes.

Ces recherches soulèvent également d’autres questions : quand exactement se termine le termine le travail d’un archéologue ? Selon l’étude, le monde souterrain réserve encore de nombreuses découvertes. Des sites de fouilles ayant déjà été examinés pourrait être candidats à des études photogrammétriques qui révèleront peut-être des artéfacts passés inaperçus.

Selon Jan Simek, peut-être que les œuvres de la 19e Grotte sans nom sont plus communes que nous ne le croyons et que nous n’avons tout simplement pas trouvé la bonne méthode pour les découvrir. Mais, ajoute-t-il, les archéologues à la recherche d’autres œuvres rupestres de ce type sont dans une course contre l’érosion naturelle de ces environnements fragiles et contre l’action des autres humains.

« Il suffit de toucher le plafond et c’en est fini », déclare Stephen Álvarez.

Plus compliqué encore est le nœud de problèmes liés à l’emplacement des grottes elles-mêmes. Aux États-Unis nombreuses sont celles qui se trouvent sur des propriétés privées et dont le propriétaire ne dispose pas des ressources financières suffisantes ni des garanties nécessaires pour préserver correctement les œuvres rupestres. « Nous avons un des programmes de protection de l’héritage les plus inefficaces de tous les pays civilisés de la planète. »

Des archéologues du sud-est tentent d’y remédier, notamment en anonymisant le nom des grottes pour maintenir les curieux (ou les pilleurs) à distance.

« Nous ne révélons jamais l’emplacement des grottes », écrivaient Jan Simek et Alan Cressler dans un article publié à l’occasion d’un symposium sur la gestion des grottes en 1999. « Et nous ne confirmons ni n’infirmons jamais les suppositions faites par les archéologues et les spéléologues. »

Que sont-ils donc en mesure de confirmer concernant cette grotte mystérieuse et les silhouettes tout aussi énigmatiques qui les peuplent ?

« Cela va prendre des années pour que des gens cataloguent ce qui est sur ces plafonds, conclut Stephen Álvarez. Quand je pense à l’ensemble des gravures sur ce plafond de 1 000 mètres carrés, je me dis que c’est tout en haut de ma liste des choses les plus incroyables que j’ai jamais vues. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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