Sciences

Découverte d'une nouvelle espèce de dinosaure, lointain cousin du T. Rex

Même les plus féroces créatures devaient être effrayées par Zuul, un dinosaure du Crétacé muni d’une massue à l’extrémité de sa queue et connu sous le nom de « briseur de tibias ».

De Michael Greshko
Photographie De Mark Thiessen
Des pics osseux saillissent du crâne de Zuul crurivastator, un dinosaure cuirassé dont le squelette est l’un des plus complets jamais mis au jour. En raison de son apparence démoniaque, les chercheurs ont décidé de le baptiser d’après un monstre du film SOS Fantômes. Mais l’animal n’était pas assoiffé de sang : Zuul était herbivore et aimait par-dessus tout les bourgeons.

Au deuxième étage du Musée royal de l’Ontario à Toronto, le squelette d’un vieux cousin du Tyrannosaurus rex se dresse de toute sa hauteur. Si cette créature vivait encore aujourd’hui, elle boiterait peut-être. Il y a plus de 70 millions d’années, ce Gorgosaurus était un superprédateur qui vivait dans les actuelles « badlands » du Montana et de l’ouest du Canada. Mais superprédateur n’est pas synonyme d’invincible. Le tibia droit de l’animal est un amas d’os brisés qui s’est ressoudé au cours de sa vie.

Qu’est-ce qui a bien pu casser la patte de ce pauvre tyrannosaure ? N'ayant pas la possibilité de voyager dans le temps, les chercheurs ne peuvent en être sûrs. Mais ailleurs, dans le musée, les visiteurs peuvent admirer l’un des principaux, et le plus magnifique, suspects de cette affaire classée du Crétacé.

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Voici Zuul crurivastator, une nouvelle espèce d’ankylosauridés qui est également le fossile le plus complet de son genre jamais découvert en Amérique du Nord. De son vivant, l’animal était un char vivant long de six mètres, doté d’une armure couverte de pics et pesait autant qu’un rhinocéros blanc. Une fois mort, son lourd fossile s’est très bien conservé, du museau à la queue semblable à une masse, l’arme parfaite pour briser des os.

Bien que la découverte de Zuul ait été annoncée en mai 2017, le fossile de son crâne et de sa queue ont été dévoilés au public le 15 décembre dernier dans le cadre d’une nouvelle exposition du musée. Cette dernière est un fabuleux spectacle multimédia, qui comprend un modèle à taille réelle du fossile, une énorme animation représentant Zuul en action et même des jeux d’arcades éducatifs.

Le reste du fossile doit toujours être libéré de sa tombe en grès et repose dans un entrepôt bien plus calme situé à environ 160 km à l’Est du musée. Quelques jours avant l’inauguration de l’exposition, par une matinée de décembre glaciale, je me suis rendu dans cet entrepôt, propriété de Research Casting International, une entreprise spécialisée dans la réalisation de spécimens pour les musées basée à Trenton, dans l’Ontario. Alors que la neige tombait doucement à l’extérieur, Peter May, le président de RCI m’a mené jusqu’à l’espace de travail principal. L’odeur âcre de la résine de polyester flottait dans l’air et le grondement des ventilateurs se faisait entendre.

Peter May m’a rapidement conduit dans le couloir principal de l’entrepôt, jusqu’à une tente de couleur marron qui abritait ce qui ressemblait à un bac à sable rempli de béton. Quatre techniciens vêtus d’une blouse bleue poussiéreuse étaient allongés au-dessus du bloc, tenant dans la main un petit marteau-piqueur qui vrombissait. Millimètre après millimètre, les outils dotés d’une aiguille à leur extrémité révélaient des bouts de minéraux brunâtres. À ma grande surprise, ces cailloux tannés étaient des morceaux d’armure et des écailles individuelles.

Un travail d’une extrême précision est nécessaire pour libérer ce fossile incroyablement bien conservé, mais cela en vaut la chandelle. Les fossiles d’ankylosaures sont rares et lorsque les archéologues en mettent au jour, ils sont souvent dispersés comme les pièces d’un puzzle, à cause du processus de décomposition. Zuul en revanche semble s’être transformé en pierre instantanément.

« Il fait partie de la crème de la crème des spécimens découverts », confie Victoria Arbour, paléontologue, conservatrice au Musée royal de Colombie-Britannique du Canada et spécialiste des ankylosaures. Les scientifiques peuvent déjà voir que l’armure situé le long du flanc de l’animal est brisée : cela suggère que Zuul se serait blessé en se battant avec d’autres ankylosauridés.

« Le niveau de conservation de l’armure et de la peau dépasse toutes nos espérances », ajoute David Evans, paléontologue au Musée royal de l’Ontario qui étudie le dinosaure.

 

UN FOSSILE TRÈS BIEN CONSERVÉ

L’annonce de l’existence de Zuul par Victoria Arbour et David Evans a fait la une des journaux du monde entier. Mais, par un coup du sort, ils n’étaient pas les seuls paléontologues canadiens à présenter un dinosaure cette semaine : quelques jours plus tard, le Musée royal de Tyrell, situé dans l’Alberta, a dévoilé son propre dinosaure cuirassé, un individu remarquable issu d’une nouvelle espèce baptisée par la suite Borealopelta markmitchelli.

Au premier abord, les deux animaux donnent une impression de déjà-vu. Mais en réalité, ils sont très différents. Borealopelta vivait 35 millions d’années plus tôt et contrairement à Zuul, il n’avait pas de massue au bout de la queue. Borealopelta avait également été mis au jour plusieurs années avant Zuul, donnant ainsi de l’avance à ses paléontologues en termes de préparation du fossile. En 2017, alors que le monde pouvait admirer Borealopelta dans toute sa splendeur, Zuul commençait seulement à revoir la lumière du jour.

Zuul a commencé sa marche vers l’immortalité il y a 76 millions d’années, près d’un estuaire luxuriant dans le nord de l’actuel État du Montana. À l’époque, les fougères et les cousins des platanes d’Amérique se balançaient sous l’effet du vent, tandis que les crocodiles et les tortues se cachaient sous la surface de l’eau. Pour une raison inconnue, Zuul est tombé mort dans une rivière peu profonde. La carcasse du dinosaure, gonflée et flottant sur le dos, s’est coincée dans un amas de troncs et a fait des méandres jusqu’à un tourbillon. Des vagues de sable ont alors rapidement emprisonné la majeure partie du fossile. Pour le moment, les chercheurs n’ont pas encore retrouvé les membres de Zuul, peut-être engloutis tels des brochettes de dinosaures par des charognards.

Une fois enseveli, alors que les minéraux riches en fer conservaient sa chair et ses os, le dinosaure s’est transformé en golem. Plus de 12 mètres de pierres se sont ensuite empilées au-dessus du cocon en grès où reposait Zuul, et les flancs de coteaux qui s’érodaient ne se sont jamais rapprochés à moins de 9 mètres du fossile. Et puis, la terre qui recouvrait Zuul est devenu un ranch privé situé au sud de la frontière séparant les États-Unis et le Canada.

En 2014, des collecteurs commerciaux de fossiles de la société Theropoda ont commencé à creuser sur ces terres pour mettre au jour les os éparpillés d’un Gorgosaurus. L’équipe suivait le squelette jusqu’à une profondeur de 30 mètres lorsque qu’elle tomba sur du grès dur. Soudain, une des personnes qui participait aux fouilles s’écria : « C’est un alien ! » Il regardait quelque chose qui, sans l’ombre d’un doute, n’appartenait pas à un tyrannosaure : la queue munie d’une massue d’un ankylosauridé.

Bien que Theropoda vende la plupart de ses fossiles à des collectionneurs privés, l’équipe savait que Zuul était spécial et qu’il devait intégrer un musée. Peu après la découverte, l’entreprise a contacté David Evans, qui a incité le Musée royal de l’Ontario à acquérir le fossile en 2016.

« C’est ainsi que le système devrait fonctionner », a déclaré Tommy Heitkamp, directeur des opérations chez Theropoda.

 

ZUUL LE « BRISEUR DE TIBIAS »

Pour Victoria Arbour, l’arrivée de Zuul au Canada était une occasion rêvée. Par chance, elle venait de commencer à travailler au musée pour une période de deux ans lorsque le fossile arriva. Victoria Arbour et David Evans ont commencé à étudier le crâne et la queue du dinosaure, qui étaient déjà libérés de la roche, lorsqu’ils se sont aperçus que l’animal était une nouvelle espèce d’ankylosauridé.

Pour rendre hommage à la queue qui servait d’arme au dinosaure, les deux paléontologues ont décidé de baptiser l’espèce crurivastator, qui signifie « briseur de tibias » en latin. Victoria Arbour trouvait que les cornes de l’animal lui rappelaient Zuul, le chien de l’Enfer du film SOS Fantômes de 1984 et s’en est inspiré pour le nom générique du dinosaure. Pour que le nom soit officiel, David Evans a demandé la bénédiction d’un de ses amis, Dan Aykroyd, passionné de paléontologie, co-vedette et co-scénariste du film. Ce dernier accepta avec joie.

Pendant ce temps, le bloc de 20 tonnes dans lequel était enfermé le corps de Zuul reposait dans l’entrepôt du RCI, témoin silencieux de la tâche monumentale à venir. Le faire rentrer dans le bâtiment constituait déjà en lui-même un défi : le fossile était si lourd que le chariot élévateur qui le transportait s’est enfoncé sur le parking.

Personne ne toucha au bloc jusqu’en janvier 2018, lorsque les préparateurs ont commencé à travailler afin d’exposer la colonne vertébrale et la cage thoracique de Zuul. Huit mois plus tard, ils étaient prêts à s’attaquer à l’armure dorsale du dinosaure. Mais pour ce faire, RCI a dû couper le bloc en deux, puis le retourner comme une crêpe pesant près de 7 800 kg.

Depuis, la préparatrice Amelia Madill et son équipe ont dévoilé avec soin l’armure de Zuul. Ces cinq femmes connaissent désormais mieux que quiconque l’importance de la découverte. « Lorsque le bloc est arrivé, j’en ai parlé à mon père et je lui ai dit que c’était le travail de toute une vie », confie Amelia Madill. « C’est un travail formidable ; c’est irréel. »

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Zuul est si irréel que le RCI a pris du retard. Dans le meilleur des cas, l’équipe d’Amelia Madill devrait finir le travail de recherche pour la fin de l’année 2018. Ce n’est qu’à ce moment que l’histoire scientifique du fossile débutera pour de bon. Des recherches de substances chimiques seront menées pour trouver quelques-unes des protéines originales du dinosaure notamment.

Au Musée royal de l’Ontario, la star incontestée de la nouvelle exposition repose dans une boîte en Plexiglas : il s’agit du crâne de Zuul, la gueule grande ouverte, le front perpétuellement plissé. Cette créature que l’on observe semble nous regarder en retour, au point que j’imagine à quoi sa vie quotidienne pouvait ressembler il y a 76 millions d’années. Par le passé, ces mâchoires ont mastiqué des herbes du Mésozoïque et ces yeux, surmontés de paupières osseuses, ont balayé du regard un monde disparu.

Plus je le regarde, plus les vitrines et les pancartes disparaissent. Le présent n’existe pas ici, il n’y a que le passé, ramené à la vie sous la forme d’une pierre. Il n’y a pas de musée. Il n’y a que Zuul.                                                           

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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