Du tombeau à l’intelligence artificielle : le numérique transforme notre rapport aux morts
Avatars, chatbots et données personnelles prolongent désormais la présence des disparus. Psychologues et chercheurs alertent sur les effets délétères de cette après-vie numérique.

Cimetière de Highgate, dans le nord de Londres, au Royaume-Uni. La tombe, lieu physique où les vivants venaient rencontrer leurs morts, est-elle en train de perdre sa fonction ?
En 2020, une Sud-Coréenne a retrouvé sa fille de sept ans, morte trois ans plus tôt d’une maladie incurable, sous les traits d’un avatar en réalité virtuelle conçu à partir de photos et d’enregistrements. Quatre ans plus tôt, le journaliste américain James Vlahos avait enregistré des heures de conversation avec son père mourant, avant de programmer un chatbot capable d’imiter ses réponses. Les histoires comme celles-ci se multiplient aux États-Unis, en Corée, en Chine, où plusieurs entreprises commercialisent désormais ce type de services : HereAfter AI, StoryFile ou encore You Only Virtual.
Vu de France, le phénomène ressemble encore à un scénario de science-fiction. « Ce n’est plus de la science-fiction. On est vraiment à un carrefour », alerte Marie-Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie clinique à l’université de Strasbourg et présidente du Centre international d’études sur la mort (CIEM). Elle organise les 26 et 27 juin prochains un colloque baptisé « Le devenir des morts », qui doit réunir psychologues, sociologues, juristes et éthiciens.
La question qui y sera débattue pourrait être résumée en une phrase : qu’allons-nous faire de nos morts quand il ne restera d’eux ni corps, ni cendres, seulement des données ? Depuis cent mille ans, les rites funéraires servent à tracer une ligne nette entre les vivants et les morts. Les technologies numériques proposent de l’effacer.
LES PREMIÈRES SÉPULTURES CONNUES
Pour saisir l’ampleur du basculement, Marie-Frédérique Bacqué rappelle que « les premières sépultures attestées par les paléontologues datent d’environ cent mille ans ». On y a mis au jour des squelettes soigneusement disposés, associés à des restes de nourriture et de graines. Comme si l’on cherchait à subvenir aux besoins du défunt, au cas où les promesses de l’au-delà ne seraient pas tenues.
Les pratiques funéraires, depuis lors, n’ont cessé de susciter étonnement et interrogations. Au fil des siècles, nos ancêtres ont élaboré une grande diversité de rituels : inhumations individuelles en fosse, sépultures collectives mégalithiques, crémations sur bûcher, manipulation des corps après la mort, jusqu’aux indices avérés de cannibalisme néandertalien, notamment en Ardèche. Autant de gestes codifiés et partagés, qui exprimaient déjà la manière dont les vivants se représentaient leurs liens avec les morts.
Pourquoi l’Homme ritualise-t-il la mort depuis si longtemps ? « L’être humain [...] a conscience du temps qui passe, et de sa propre fin. À cela s’ajoute son caractère grégaire : comme certains animaux, il vit en groupe, ce qui rend la mort d’un proche intolérable », esquisse la psychologue.
Ces rites ne concernent d’ailleurs pas que la mort. Ils marquent tous les grands passages que les sociétés humaines ont cherché à codifier : la naissance, la puberté, le mariage, et enfin, la mort. Les grandes religions, polythéistes puis monothéistes, ont hérité de cette nécessité avant de la codifier à leur manière, avec des tombeaux, des cimetières, des pèlerinages. Tous ces gestes disent la même chose : les morts sont ailleurs, les vivants sont ici, et il faut des rites pour reconnaître le passage de l’un à l’autre.

Un groupe d'Homo naledi transporte un mort dans la grotte de Rising Star dans cette représentation d'artiste. De nouvelles preuves que ces hominidés au petit cerveau auraient pratiqué l'inhumation délibérée remettent en question l'idée que nous pouvions nous faire de l'évolution de l'humanité.
QUAND LES CORPS DISPARAISSENT
Aujourd'hui, certains rituels rompent avec l'aspect physique du recueillement. « Les familles sont moins stables, beaucoup plus dispersées » à travers le monde, observe Marie-Frédérique Bacqué. Les visites au cimetière se font plus rares. La mémoire des morts se déplace, est plus intellectualisée, faite d’anecdotes et de récits plutôt que de dépôts de fleurs sur un tombeau.
À cette dispersion s’ajoute une transformation matérielle plus radicale encore : la disparition des restes eux-mêmes. En 1980, à peine 1 % des obsèques en France donnaient lieu à une crémation. Selon l’étude Ipsos-OGF publiée en 2024, elles représentent aujourd’hui près de la moitié des obsèques, et la Fédération française de crémation estime que ce chiffre atteindra 50 % d’ici 2030. Les columbariums, ces petites cases de quinze centimètres sur trente qui accueillent les urnes dans les cimetières, font l'objet de concessions plus courtes, qui peuvent durer sur deux ou trois générations tout au plus.
D’autres formes de crémation se popularisent, la plupart par souci écologique. L’aquamation, une « crémation par l’eau » qui dissout le corps dans un bain alcalin chauffé, est pratiquée dans plusieurs États américains, au Canada et au Royaume-Uni, mais reste interdite en France. Le compostage humain, rebaptisé terramation, fait depuis l’été 2025 l’objet d’une expérimentation scientifique menée par le CNRS au cimetière des Ulis, dans l’Essonne : huit cadavres de brebis (Ovis aries) ont été enterrés sans cercueil pour mesurer la viabilité du procédé, dont les résultats sont attendus au second semestre 2026. Au Japon, des entreprises transforment les cendres en diamants synthétiques.
Toutes ces pratiques ont la même fin : le mort retourne à l'état de poussière ou est transformé en autre chose. La tombe, lieu physique où les vivants venaient rencontrer leurs morts, perd peu à peu sa fonction.
LES MORTS DANS LE MONDE DES VIVANTS
C’est là que les technologies numériques s’engouffrent. Puisque l’on va de moins en moins sur la tombe de nos proches, pourquoi ne pas conserver leur voix, leur visage, leurs tournures de phrases ? Là où les rites ancestraux inscrivaient une discontinuité entre les vivants et les morts, les avatars, agents conversationnels et hologrammes proposent une présence permanente des morts dans le monde des vivants.
Marie-Frédérique Bacqué y voit un contresens psychique : « le processus du deuil se fonde sur l’absence du mort ». C’est en ressentant cette absence, en intégrant le fait que le défunt ne reviendra plus leur parler, que les endeuillés peuvent constituer une mémoire, revenir aux moments partagés, continuer à vivre avec ce qui leur manque désormais. « Cela n’apporte rien, si ce n’est une conception algorithmique de ce qu'il reste du mort, mais ce n’est [peut-être pas] la réalité de ce qu’aurait voulu le mort en question », relève-t-elle.
D’autres chercheurs partagent cette inquiétude. En 2024, Tomasz Hollanek et Katarzyna Nowaczyk-Basińska, de l’université de Cambridge, ont publié dans la revue Philosophy and Technology un appel à encadrer d’urgence l’industrie de l’après-vie numérique. Parmi les scénarios évoqués par les deux chercheurs, celui d'un deadbot, avatar conversationnel doté d'une intelligence artificielle, utilisé pour vendre des produits avec la voix d’un parent disparu, pour rassurer un enfant à qui on affirme qu’un parent mort est « toujours avec lui ». Même les utilisateurs qui y trouvent d’abord un réconfort risquent, selon Tomasz Hollanek et Katarzyna Nowaczyk-Basińska, de s’épuiser sous le poids d’interactions quotidiennes avec un mort qui ne meurt jamais tout à fait.
Ceci étant, ces outils peuvent s'avérer utiles en cas de mort brutale. Marie-Frédérique Bacqué reconnaît ainsi qu'en cas d'accident ou de catastrophe, la violence de la disparition pourrait être adoucie un temps par un outil doté d'intelligence artificielle, à condition que l’endeuillé sache parfaitement ce à quoi il a affaire. La psychologue souligne que cela ne pourra malheureusement pas aider les parents qui perdent un bébé à la naissance ou ceux dont l'enfant adolescent se suicide. Que ferait un deadbot dans ces situations ? Un bébé qui n’a pas parlé ne peut pas être « simulé ». Un adolescent ressuscité par une application ne répondra jamais aux questions qui resteront, par essence, sans réponse.
UNE FRONTIÈRE EN MOUVEMENT
Faut-il en conclure que notre rapport à l’au-delà se transforme ? Pas vraiment. Selon les observatoires des religions que cite la psychologue, les croyances des Français évoluent très lentement. « Beaucoup disent croire, peu savent précisément en quoi », résume-t-elle. L’au-delà reste une idée floue, peuplée d’une vague « puissance », rarement d’un paradis ou d’un enfer.
Les entreprises funéraires n'ont pas encore popularisé ces technologies. Mais « c’est évident que ça va se démultiplier dans les dix ans à venir. Donc effectivement, ça va modifier complètement notre approche de la mort et de la mémoire des morts », reconnaît Marie-Frédérique Bacqué.