Sciences

Einstein est-il le père de la bombe atomique ?

Le physicien était un pacifiste convaincu. Alors pourquoi a-t-il pressé les États-Unis de financer la fabrication d'une arme si dévastatrice ?

De Erin Blakemore
Albert Einstein, physicien de réputation mondiale, est vu lors de son arrivée à Los Angeles, en route pour Passadena où il continuera ses merveilleuses aventures dans le domaine des mathématiques supérieurs, au California Institute of Technlogy (Caltech).

Albert Einstein est essentiellement connu par le grand public pour l'équation E=mc². Il a théorisé l'interchangeabilité de l'énergie et de la masse, ouvrant la voie aux travaux sur l'énergie nucléaire et par conséquent aux armes nucléaires.

Son rôle dans la conception de la guerre nucléaire aurait pu s'en tenir là.

Mais dans les années 1920, alors qu'il vit à Berlin, le physicien collabore avec un étudiant hongrois récemment diplômé, Leo Szilárd, avec qui il développe et brevette un réfrigérateur écoénergétique. Si leur modèle n'a jamais été commercialisé, cette collaboration a indirectement amené Einstein, fervent pacifiste, à participer à la conception de la bombe nucléaire pendant la Seconde guerre mondiale.

Plus de sept décennies après les bombardements des villes japonaises d'Hiroshima et de Nagazaki, les membres des Nations Unies ouvrent les négociations pour la rédaction du premier traité interdisant l'usage et le stock d'armes nucléaires dans le monde. Un engagement politique pour lequel Einstein lui-même a milité à la fin de sa vie ; les conséquences dévastatrices de sa création scientifique le hantaient.

« Son génie a aussi causé sa perte » explique Ari Beser, boursière National Geographic, « La révolution scientifique qu'était la fission atomique exigeait une révolution éthique et une morale. »

RÉACTION EN CHAÎNE

Même après la fin de leur collaboration, Szilárd et Einstein restent en contact. En 1933, alors qu'Hitler est élu Chancelier d'Allemagne, Szilárd découvre le principe atomique de réaction en chaîne. Il s'agit d'un phénomène de physique nucléaire qui se produit lorsqu'un neutron cause la fission du noyau d'un atome, qui libère alors plusieurs neutrons qui à leur tour causent des fissions. Cette réaction en chaîne libère l'énergie nucléaire et peut entraîner d'énormes explosions. En 1939 Szilárd est convaincu que les scientifiques au service du parti nazi sont en mesure de se baser sur cette découverte pour développer une arme atomique.

Il contacte alors son ancien co-chercheur, le désormais célèbre Einstein, à qui il demande de prévenir le président américain Franklin Roosevelt des funestes dessins de l'armée allemande.

Szilárd se rend à New York avec deux scientifiques réfugiés, les physiciens hongrois Edward Teller et Eugene Wigner. Quand ils lui racontent la possibilité de l'utilisation armée de la réaction en chaîne nucléaire, Einstein s'alarme de l'utilisation à mauvais escient de sa théorie de la relativité.

« Il ne pensait pas sa théorie comme une arme », explique Cynthia Kelly, présidente de l'Atomic Heritage Foundation, une association à but non lucratif qu'elle a créée pour préserver et comprendre le projet Manhattan et son héritage. Mais « il a vite compris le potentiel destructeur de ces futures inventions.»

Einstein décide, avec plusieurs autres scientifiques, d'écrire une lettre au président Roosevelt pour le prévenir des conséquences dramatiques que pouvait avoir une bombe nucléaire pensée et créée par les scientifiques nazis. Non seulement pouvaient-ils gagner la guerre, mais ils pouvaient réduire l'humanité à néant.

« Il apparaît évident qu'une [réaction nucléaire en chaîne] pourrait être possible dans un futur immédiat », écrit-il, attirant l'attention du destinataire sur les effets « de ce nouveau type de bombes extrêmement puissantes », conseillant de financer un pôle de recherche d'énergie atomique.

Roosevelt prend cette alerte très au sérieux. Le 21 octobre 1939, deux mois après avoir reçu la lettre d'Einstein et après l'invasion de la Pologne par Hitler, le Comité consultatif pour l'uranium se réunit pour la première fois. Le Comité est précurseur du Projet Manhattan, le projet gouvernemental secret qui a mis au point une bombe atomique efficiente.

Un champignon atomique prend forme après qu'une bombe nucléaire a été lancée sur la ville japonaise de Nagasaki, le 9 août 1945.

UN HÉRITAGE TROUBLE

Le Comité, à sa création, ne reçoit qu'un financement de 6 000$. Einstein et Szilárd continuent de demander des fonds supplémentaires au Président américain. Dans une des lettres, Szilárd menace même de publier des découvertes fondamentales dans une revue scientifique si le comité ne reçoit pas de plus importantes subventions.

En ce sens d'après Kelley, Einstein a participé à la création du Projet Manhattan mais « sa participation effective au projet était marginale. » Le dossier du FBI sur Einstein, qui critiquait ouvertement le racisme, le capitalisme et la guerre, a fini par atteindre 1 400 pages. « Au vu de son passé radical », écrit le FBI dans une note, « le Bureau d'Investigation ne recommande pas le recrutement du Dr. Einstein sur des projets classés Secret Défense. » Einstein n'a de fait jamais reçu l'autorisation des services secrets pour participer au Projet Manhattan.

Son nom reste pourtant à jamais associé à la création de la bombe atomique, rendue possible par sa plus grande découverte. Einstein a été anéanti en apprenant le bombardement de la ville d'Hiroshima - et humilié par la couverture du TIME de 1946 le représentant devant un champignon atomique marqué de sa célèbre équation.

Einstein a ensuite tenté, au moyen de manifestes, de prévenir l'humanité des périls de la prolifération nucléaire, mais son rôle dans la création du Projet Manhattan rendait troubles les limites de sa responsabilité.

« Il reste le père de la bombe atomique » avance Beser, petit-fils du militaire américain ayant piloté l'un des deux avions qui ont transporté les bombes atomiques jusqu'au Japon.

Pour Beser, le dilemme d'Einstein illustre les contradiction de la condition humaine : « La fission de l'atome a tout changé, sauf notre manière de penser le monde, » se lamente-il.

Aujourd'hui, alors que les gouvernements du monde entier ont communiqué leur volonté de bannir l'usage des armes nucléaires, ils vont se heurter au trouble héritage des travaux d'Einstein, tout en travaillant au souhait le plus cher du physicien : ouvrir la voie à un pacifisme durable.

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