Éruption à Saint-Vincent : l'imprévisible Soufrière

Les volcanologues sont en état d'alerte maximal depuis le mois de décembre.

Publication 16 avr. 2021, 11:58 CEST
volcano

Un nuage de fumée et de cendres s'élève du volcan La Soufrière lors d'une éruption à Kingstown, sur l'île de Saint-Vincent à l'est des Caraïbes, le 9 avril 2021.

Photographie de Robertson S. Henry, Reuters

Depuis décembre dernier, une masse de lave visqueuse s'écoule du sommet de La Soufrière, un volcan situé dans les Caraïbes au nord de l'île de Saint-Vincent. Au départ, cette éruption ne présentait aucune menace réelle pour les 110 000 habitants de l'île, mais la situation a pris un mauvais tournant à la fin du mois de mars, lorsque le volcan a été pris de secousses laissant entendre qu'un événement plus violent se préparait.

Comme prévu, le 9 avril, à 8 h 41 heure locale, la première salve d'une série d'explosions majeures a ébranlé la montagne, marquant le début d'une phase éruptive autrement plus dangereuse. La situation sur l'île est extrêmement fébrile : au nord, entre 20 000 et 30 000 personnes avaient besoin d'être évacués, soit en quittant l'île par bateau, soit en rejoignant sa partie sud via une seule et unique route rapidement surchargée. Le processus avait commencé la veille et il n'était toujours pas terminé lors des premières explosions.

La Soufrière en 1902.

Photographie de Israel C. Russell, Nat Geo Image Collection

Pour ceux encore bloqués dans la partie nord de l'île, les dangers sont nombreux : pluie de cendres, chute de blocs et de bombes volcaniques ou encore avalanches de cendre volcanique surchauffée auxquelles il est impossible d'échapper. Par le passé, les éruptions de ce volcan ont tué des milliers de personnes, mais le bilan actuel des évacuations devrait être suffisant pour éviter le scénario catastrophe. À ce stade, aucune victime n'a été signalée.

Les explosions du 10 avril ne sont qu'un aperçu des événements à venir. À en croire ses éruptions passées, La Soufrière ne fait que commencer.

« Rien n'indique que puisqu'il y a eu une explosion, alors c'est terminé, » explique Jenni Barclay,  volcanologue à l'université d'Est-Anglie. « Bon nombre d'éruptions volcaniques se poursuivent pendant des semaines voire des mois, avec différentes phases d'activité. » La Soufrière ne fait pas exception à la règle.

 

HISTOIRE D'UNE ÉRUPTION

La Soufrière est le plus jeune des volcans de l'île de Saint-Vincent qui fait partie d'un archipel de 32 îles et bancs de sable dans les Caraïbes. Ses éruptions sont connues pour leur nature explosive et meurtrière.

Avant l'arrivée des colons européens au début du 18e siècle, les populations autochtones vivaient sur le littoral, loin du danger des éruptions potentielles. Mais lorsque l'île est devenue une colonie britannique dans les années 1760, sa population réduite en esclavage a été contrainte de s'installer et de travailler à l'ombre du volcan. De nombreux esclaves ont péri lors d'une éruption en 1812 et bon nombre de leurs descendants ont à leur tour trouvé la mort au cours de l'éruption de 1902-1903 qui a dévasté une grande partie de l'île.

Depuis sa dernière éruption en 1979, le volcan était relativement paisible. Mais fin décembre 2020, sans grande fanfare sismique au préalable, il a commencé à déverser une lave visqueuse qui, au fil des mois, s'est transformée en une coulée de lave de près de 900 m de long. D'après Paul Cole, volcanologue à l'université de Plymouth, l'éruption aurait pu se limiter à cet événement et une fois à bout de souffle, le volcan aurait retrouvé sa tranquillité.

En 1902, une éruption de La Soufrière a fait de nombreuses victimes.

Photographie de Israel C. Russell, Nat Geo Image Collection

Cependant, comme beaucoup de volcans de la région, La Soufrière a la réputation d'être imprévisible. Son magma est de type andésite basaltique, indique Jazmin Scarlett, spécialiste de l'approche sociale et historique de la volcanologie basée en Angleterre. Il est plus épais que celui du Kīlauea à Hawaï ou des volcans islandais, ce qui implique que les gaz piégés par le magma ont plus de mal à s'échapper à mesure qu'il se rapproche de la surface, une particularité qui entraîne souvent des éruptions explosives lorsque le gaz finit par trouver la brèche et gagner avec fracas la surface.

Nous ne savons pas pourquoi les volcans comme La Soufrière peuvent soudainement passer d'une éruption effusive à explosive, témoigne Scarlett. Une chose est sûre en revanche, cela peut se produire en une fraction de seconde, c'est pourquoi les volcanologues sont en état d'alerte maximal depuis le mois de décembre.

 

SIGNES PRÉCURSEURS

Alors que le dôme continuait de prendre de la hauteur, plusieurs séismes sont venus secouer le volcan à la fin du mois de mars. Suite à ces événements déjà violents, une seconde série de séismes s'est montrée encore plus intense le 5 avril. Ces trémors, ou séismes volcaniques, sont généralement associés au passage en force du magma à travers les couches de roche en profondeur.

« Dès la détection de cet essaim de séismes volcaniques, je pense que la plupart des personnes impliquées ont su que c'était une très mauvaise nouvelle, » témoigne Cole.

La semaine dernière, le dôme s'est fendu puis il est devenu visiblement plus incandescent et il a commencé à rejeter un grand volume de gaz toxiques. Une hausse de l'activité sismique liée au mouvement superficiel du magma a également été détectée. Bien qu'il soit encore trop tôt pour en être sûr, le scénario le plus probable est que ce comportement témoigne de la remontée rapide d'une quantité considérable de magma riche en gaz.

Une explosion allait se produire et les volcanologues espéraient que l'ordre d'évacuation allait être donné. « Mais c'est très difficile quand on ne peut pas préciser une date et une heure en disant : "C'est là que la situation sera trop dangereuse pour rester chez vous", » déclare Barclay.

À leur grand soulagement, le Premier ministre de Saint-Vincent et les Grenadines, Ralph Gonsalves, a ordonné l'évacuation immédiate des habitants du nord-est et du nord-ouest de l'île lors d'une allocution télévisée le 8 avril. Des alertes ont été diffusées à la radio ainsi que sur les réseaux sociaux. La police a également relayé l'information dans le nord de l'île.

 

DÉFI LOGISTIQUE

Tôt le matin du 9 avril, une énorme explosion s'est produite au sommet du volcan et un nuage de cendre de 10 km de hauteur est apparu. Quelques heures plus tard, une seconde explosion secouait la région.

L'évacuation s'est poursuivie dans la journée du 9 avril et ce n'était pas une mince affaire, explique Scarlett. Il y avait environ 20 000 personnes dans la zone rouge, la plus menacée par une éruption explosive, et 10 000 autres dans la zone orange, un peu plus au sud. Une partie de la famille de Scarlett vit à Georgetown, une ville comprise dans la zone rouge. Au moment de la rédaction de cet article, elle ne savait pas s'ils avaient pu être tous évacués. « Je m'efforce de ne pas y penser, vraiment, » nous confiait-elle.

« Il n'y a qu'une route entre la partie nord et la partie sud de l'île, » indique Scarlett. Pour beaucoup, cette route est la seule issue de secours et d'après les photos publiées sur les réseaux sociaux, elle semble très encombrée par endroits.

Comprendre : les supervolcans

D'autres espèrent quitter l'île par la mer, en utilisant aussi bien des petits bateaux de pêche que des navires de croisière. Les nations insulaires voisines ont proposé d'accueillir les réfugiés, mais en 2021 il ne s'agit pas simplement d'entasser autant de personnes que possible sur ces embarcations. « Cette année, le cadre de la pandémie rend les choses nettement plus compliquées, » déclare David Pyle, volcanologue à l'université d'Oxford.

Les évacués sont autorisés à embarquer uniquement s'ils peuvent prouver qu'ils ont été vaccinés contre la COVID-19. Bien que la campagne de vaccination sur l'île ait connu un déploiement rapide et étendu, indique Scarlett, il y a toujours une part d'hésitation envers le vaccin, notamment à cause de la propagande « antivax ». Cela signifie que des personnes non vaccinées peuvent encore se trouver sur le littoral de la zone rouge.

« Je suis certain qu'il y avait encore des personnes dans la zone rouge qui essayaient de fuir » lorsque l'explosion s'est produite, déclare Cole, qui espère tout de même que la majorité des habitants avait déjà été évacuée. Néanmoins, comme pour les précédentes éruptions volcaniques, une petite partie de la population des zones dangereuses refusera probablement de laisser derrière elle son foyer.

Quoi qu'il en soit, les personnes encore dans la zone rouge font face à un danger réel. La pluie de cendres peut entraîner des problèmes respiratoires, notamment en cas d'antécédents. Elle peut bloquer les voies d'évacuation tout en ajoutant une dimension psychologique terrifiante au processus. « C'est une forme d'obscurité intense et horrible, » témoigne Barclay.

Des avalanches volcaniques connues sous nom de nuées ardentes ou de nuage pyroclastique peuvent encore dévaler les versants du volcan et fondre sur la population à des vitesses dépassant les 80 km/h, avec des températures frôlant les 700 °C. « Elles peuvent avancer sur l'eau, il est déjà arrivé de les voir remonter à contre-pente, » nous informe Scarlett.

D'énormes blocs projetés par les explosions peuvent également s'avérer meurtriers sur plusieurs kilomètres autour du sommet. Et en cas de pluie, le ruissellement chargé en dépôts volcaniques pourrait créer des torrents de boue appelés lahars qui écrasent et étouffent quiconque se trouve sur leur passage.

Ceux qui ont réussi à atteindre le sud de l'île représentent désormais pour les services d'urgence un véritable casse-tête logistique. Diriger les évacués vers les refuges ou, comme c'est généralement le cas lors d'une catastrophe sur l'île, leur demander de rester chez des proches pourrait malencontreusement entraîner une hausse du nombre de cas de COVID-19.

 

UN AVENIR INCERTAIN

L'activité des derniers jours n'était probablement que le coup d'envoi. « Je m'attends à ce qu'il y ait d'autres explosions, » indique Cole. Les éruptions du passé ont souvent été marquées par une succession d'explosions espacées de plusieurs jours, semaines ou mois. Et ces premières explosions ne seront peut-être pas les plus puissantes.

L'île était bien préparée pour faire à ce genre de catastrophes, ce qui signifie que l'issue la plus sombre a probablement été évitée.

Comme nous l'explique Pyle, l'université des Indes occidentales mène une campagne de sensibilisation aux volcans sur l'île depuis des années. Elle se déroule autour de Pâques, lors de l'anniversaire de l'éruption de 1979. La possibilité d'une future éruption a été maintenue dans l'esprit de la population grâce à cet effort.

La National Emergency Management Organization s'est également efforcée de mettre continuellement à jour ses procédures d'alerte et d'évacuation à l'aide des données sismiques et volcanologiques, et ce, bien avant le début de cette nouvelle éruption. Les scientifiques de l'Observatoire volcanologique de Montserrat, une autre île volcanique au passé d'éruptions dévastatrices, ont apporté leur soutien technique pendant l'actuelle éruption.

« Cet événement nous montre encore que rien ne bat l'expertise de terrain, le fait d'avoir des scientifiques capables d'interpréter les signaux en s'appuyant sur leur propre expérience, » déclare Pyle.

Il se dégage malgré tout de l'histoire de l'île un sentiment profond d'optimisme. Scarlett a analysé deux siècles d'éruptions volcaniques dans la région.

« J'ai découvert que les Caraïbes se réunissaient toujours pour apporter leur aide, » dit-elle. Le point commun entre toutes ces nations insulaires, leur culture, leur religion et leur histoire, notamment leurs liens en tant que descendants d'esclaves, se manifeste par une solidarité entre elles et leurs diasporas au sens large dans les périodes de crise.

Les offres de soutien financier et logistique affluent déjà de la région et du monde entier. Aussi petite soit-elle, l'île de Saint-Vincent « n'est pas seule », assure Scarlett.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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