La dépression post-partum, un mal connu depuis l'Antiquité

Alors que les symptômes de la dépression post-partum sont connus des médecins depuis l’époque de la Grèce antique, cette maladie, pourtant courante, est encore mal comprise.

De Erin Blakemore
Publication 25 sept. 2023, 14:55 CEST

Au cours de l’histoire, les médecins ont pensé qu’ils pouvaient traiter la dépression post-partum en rééquilibrant la bile des femmes ou en les envoyant dans des « cures de repos ». Cette photographie, prise en 1899 par Gertrude Käsebier, montre une mère et son enfant.

PHOTOGRAPHIE DE Gertrude Käsebier

Hystérie. Folie. Baby blues. On estime qu’une femme sur sept présente des symptômes de troubles dépressifs après avoir donné naissance. Et avec la pandémie, la prévalence de la complication la plus courante liée à l’accouchement a augmenté de manière spectaculaire.

Ce trouble, qui est bien plus ancien que vous ne le pensez, est de plus en plus connu et soigné. Cet été, la Food and Drug Administration (FDA), l'administration américaine chargée du contrôle des denrées alimentaires et des médicaments, a autorisé le premier médicament oral spécialement développé pour soigner la dépression post-partum chez les adultes.

Pourquoi aura-t-il fallu attendre si longtemps pour que la dépression post-partum soit reconnue et soignée par traitement médicamenteux ? Découvrez l’histoire de ce trouble et les raisons pour lesquelles il est en partie causé par les rôles sociétaux et non la biologie.

 

LA DÉPRESSION POST-PARTUM À L’ANTIQUITÉ

La dépression post-partum est aujourd’hui considérée comme une maladie mentale grave, qui affecte la capacité d’un parent à tisser un lien ou à s’occuper de son enfant, pour une durée allant jusqu’à un an. Mais par le passé, les mères souffrant de ce trouble étaient souvent perçues comme folles, anormales ou perturbées.

Soranos d'Éphèse, médecin de la Grèce antique qui a rédigé un traité sur la gynécologie au 1er siècle av. J.-C., raconte ainsi que les femmes pouvaient devenir irritables, tristes et même faire du mal à leurs enfants après l’accouchement. « Les femmes en colère sont comme folles. Il leur arrive de ne pouvoir s’empêcher, lorsque le nouveau-né pleure, de le faire tomber ou de le retourner dangereusement », a-t-il écrit.

Hippocrate, une autre grande figure de la médecine à l’Antiquité, a indiqué que les femmes « bilieuses » souffraient d’hallucinations et d’insomnie après leur accouchement, des symptômes qui correspondent au diagnostic moderne de la psychose post-partum.

L’idée selon laquelle un excès de bile pouvait avoir une incidence sur la santé mentale post-partum des femmes a longtemps perduré. La médecine humorale (théorie selon laquelle un déséquilibre au niveau des quatre humeurs, à savoir le sang, la glaire, la bile jaune et la bile noire, était responsable de tous les maux physiques et mentaux) a persisté pendant 2 000 ans, jusqu’à la Révolution industrielle. Elle a aussi donné le mot « mélancolie », dérivé du terme grec signifiant « bile noire » et l’idée selon laquelle la bile noire était responsable de la dépression a elle aussi perduré pendant 2 000 ans.

 

UNE DÉPRESSION DIABOLIQUE

Avant leur professionnalisation, la médecine obstétrique et les soins de santé destinés aux femmes étaient souvent dispensés par la gent féminine. Les accouchements ont longtemps été considérés comme une tâche réservée aux femmes et étaient donc réalisés par des sages-femmes et des membres de la famille. En dépit du soutien apporté par ces premières et les femmes de la communauté en cas de dépression post-partum (sous la forme de la médecine populaire, de la garde d’enfants et de l’écoute), rares étaient les mères qui écrivaient à ce sujet.

Parmi celles qui l’ont fait figure Margery Kempe, mystique britannique et autrice de la première autobiographique anglaise. Dicté au début du 15e siècle, le texte raconte comment Margery a souffert d’hallucinations visuelles et auditives après avoir accouché, qui ont poussé cette dernière à se mutiler et à envisager de se suicider. Pour la Britannique, son expérience était le résultat de l’influence du Diable.

« Elle disait et faisait ce que les esprits lui disaient de dire et de faire », a ainsi raconté Margery Kempe. Ce n’est qu’après avoir négocié avec son mari de ne plus avoir de relations sexuelles avec lui que sa souffrance fut apaisée. Offrant sa chasteté à Dieu, elle évita d’autres problèmes mentaux, comme l'écrivent les médiévistes Diana Jeffries et Debbie Horsfall.

 

CURES DE REPOS

Avec la professionnalisation de la médecine occidentale au milieu du 19e siècle, les médecins de sexe masculin ont remplacé les sages-femmes, qui fournissaient autrefois des soins de santé mentale post-accouchement. En parallèle, le domaine de la psychologie faisait de grands progrès et des efforts plus concertés étaient déployés pour soigner les divers problèmes psychologiques dont souffraient les femmes (même s’ils étaient généralement rassemblés sous l’appellation « hystérie »).

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Parmi les traitements les plus recommandés (et controversés) figuraient les « cures de repos ». Celles-ci consistaient en un isolement total allant jusqu’à plusieurs mois des femmes présentant des « troubles féminins », comme la dépression post-partum. Popularisées au 19e siècle par le neurologue américain Silas Weir Mitchell, ces cures intentionnellement punitives imposaient des semaines d’alitement sans rien faire, même pas lire ou coudre. Les patientes n’avaient pas le droit de voir leurs amis et leur famille et une alimentation riche leur était prescrite et parfois donnée de force.

« Le repos que je recommande [aux femmes malades] n’est pas du tout celui qu’elles s’imaginent », a ainsi écrit le neurologue. « Être alitée la moitié de la journée et pouvoir coudre et lire un peu, ce qui est intéressant et suscite la compassion, est bien, mais lorsque l’on demande [aux femmes] de rester allongées pendant un mois, sans lire, ni écrire, ni coudre, et d’avoir une infirmière (qui n’est pas de la famille), le repos devient alors chez certaines patientes un remède amer, et elles sont heureuses lorsqu’elles reçoivent l’ordre de se lever et de sortir ».

L’une des patientes de Silas Weir Mitchell, Charlotte Perkins Gilman, critiqua sa méthode dans une nouvelle semi-autobiographique sur la dépression post-partum et les cures de repos parue en 1892 et intitulée La Séquestrée.

« Personne ne pourrait croire quel effort c’est d’accomplir le peu dont je sois capable », écrit la narratrice de l’histoire, avant de poursuivre : « ce cher bébé ! Il m’est impossible de m’en occuper moi-même, cela me rend trop nerveuse ». Confinée dans sa chambre par son médecin de mari, la narratrice finit par devenir folle et imagine qu’elle est prisonnière du « repoussant » papier jaune de la pièce.

Aujourd’hui considérée comme un classique de la littérature féministe, cette œuvre a provoqué de fortes réactions chez ses lecteurs. « Le but n’était pas de rendre les gens fous, mais de les empêcher de sombrer dans la folie », écrira plus tard Charlotte Perkins Gilman, ajoutant que sa propre cure de repos l’avait conduite « si près de la ruine mentale absolue qu['elle] pouvai[t] la voir ».

 

LA DÉPRESSION POST-PARTUM À L’ÈRE MODERNE

La nature de la dépression post-partum et la manière de la traiter ont continué de faire débat au 20e siècle. Pour certains, c’était l’accouchement qui réveillait des maladies mentales existantes. D’autres scientifiques, comme le psychanalyste russo-américain Gregory Zilboorg, affirmaient que ce trouble trouvait son origine dans les défauts de personnalité, la frigidité, les désirs sexuels incestueux, une homosexualité latente ou même un sentiment de jalousie éprouvé envers son propre enfant.

D’autres chercheurs encore soupçonnaient que le coupable était un processus physiologique quelconque associé à des substances chimiques dont la présence dans notre corps venait d'être révélée : les hormones.

Aujourd’hui encore, plusieurs explications à la dépression post-partum sont avancées, mais la plupart des chercheurs pensent que cette maladie mentale est causée et aggravée par divers facteurs, dont les changements hormonaux après l’accouchement, le manque de sommeil, le stress post-traumatique et la pression imposée par la société moderne sur les parents.

Bien qu’il soit de nos jours courant de connaître une brève période de « baby blues », les troubles périnatals à long terme de l’humeur et de l’anxiété ne sont pas classés dans la même catégorie. Selon les normes actuelles de diagnostic, la dépression post-partum est généralement considérée comme un trouble dépressif grave. Les chercheurs estiment que la moitié des épisodes dépressifs majeurs débutent en réalité avant l’accouchement.

Avec l'ère moderne, de nouvelles façons de voir la santé mentale post-partum ont vu le jour. L'une d’elles est la théorie selon laquelle les problèmes de santé mentale survenant à la suite de l'accouchement font partie du processus naturel du passage à la parentalité. Dans les années 1970, l'anthropologue Diana Raphael a inventé le terme « matrescence » pour définir cette transition. Selon la chercheuse, la matrescence correspond au « moment où l’on devient mère », un évènement biologique, culturel et social au cours duquel une femme assume son nouveau rôle de parent.

En 2015, les psychologues Aurélie Athan et Heather L. Reel ont appelé à la redéfinition du terme. D’après Aurélie Athan, la matrescence s’apparente à une période de croissance émotionnelle et sociale semblable à l'adolescence, qui donne aux nouvelles mères et aux médecins l’occasion d'explorer et d'identifier leurs expériences de la maternité, qu’elles soient bonnes ou mauvaises.

« Les femmes qui passent de la préconception, la grossesse et l'accouchement, la maternité de substitution ou l'adoption, à la période postnatale et au-delà, sont confrontées à une accélération dans de multiples domaines, que l’on retrouve dans tout développement », a écrit Aurélie Athan en 2019. Selon elle, le moment est venu d’intégrer l'idée de matrescence à la compréhension de la dépression post-partum par la société, après plusieurs siècles de théorie.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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