Découverte : les hobbits de Florès se nourrissaient des restes des dragons de Komodo

En étudiant les marques laissées par un dragon de Komodo sur une carcasse de chèvre, des chercheurs ont réévalué le rôle de l’Homme de Florès dans la chasse au gros gibier.

De Paige Madison
Publication 3 août 2026, 09:08 CEST
Les chercheurs pensaient que cet ancêtre de l'être humain, connu sous le nom d'Homme de Florès ...

Les chercheurs pensaient que cet ancêtre de l'être humain, connu sous le nom d'Homme de Florès (Homo floresiensis), chassait ses proies sur l'île où il vivait. De nouveaux éléments suggèrent cependant qu'il se nourrissait en réalité des restes laissés par les dragons de Komodo (Varanus komodoensis). Ils ne sont pas représentés à l'échelle sur l'illustration ci-dessus. 

ILLUSTRATION DE Lars Grant-West, Nat Geo Image Collection

Les chercheurs pensaient que cet ancêtre de l'être humain, connu sous le nom d'Homme de Florès (Homo floresiensis), chassait ses proies sur l'île où il vivait. De nouveaux éléments suggèrent cependant qu'il se nourrissait en réalité des restes laissés par les dragons de Komodo (Varanus komodoensis). Ils ne sont pas représentés à l'échelle sur l'illustration ci-dessus. 

ILLUSTRATION DE Lars Grant-West, Nat Geo Image Collection

Pendant plus de vingt ans, une espèce humaine éteinte découverte sur une île indonésienne a déconcerté les scientifiques, notamment parce qu'elle semblait avoir développé des comportements étonnamment complexes. Bien qu'ils aient eu un cerveau nettement plus petit que celui d'Homo sapiens, ces humains de 90 centimètres de haut semblaient fabriquer des outils en pierre complexes, maîtriser le feu et chasser du gros gibier. Les chercheurs les ont baptisés Hommes de Florès (Homo floresiensis) en hommage à l'île de Florès et les ont surnommés « hobbits » en référence aux héros improbables des livres de J.R.R. Tolkien. 

Néanmoins, un récent article publié dans la revue Science Advances ébranle l'un des piliers de l'intelligence autrefois jugée impressionnante du hobbit. Peu de temps après la découverte de l'Homme de Florès dans la grotte Liang Bua en 2003, l'équipe de chercheurs a remarqué des traces de griffures sur des os enfouis dans les mêmes couches du sol de la grotte que les outils en pierre des hobbits. Ces restes appartenaient à un stégodon (Stegodon), un parent éteint de l'éléphant nain de la taille d'une vache environ. Certains y ont vu la preuve d'un repas de hobbit, bien que cette conclusion reposât presque entièrement sur le fait que les os et les outils avaient été retrouvés ensemble. 

« Je voulais voir si nous pouvions réellement démontrer qu'Homo floresiensis était bien le chasseur tel qu'on l'avait dépeint pendant des décennies », explique Elizabeth Grace Veatch, paléoanthropologue à l’université de Tübingen et chercheuse principale de l'étude. Or, la nouvelle analyse suggère que le lézard le plus grand et le plus effrayant du monde, le dragon de Komodo, était le principal prédateur de gros gibier sur l'île.

 

UN DEUXIÈME PETIT-DÉJEUNER ?

Afin de vérifier la théorie du hobbit chasseur, Elizabeth Grace Veatch et ses collègues ont d'abord dû apprendre à déchiffrer les traces laissées par la morsure du dragon. Dans un zoo à Atlanta, l'équipe a mené une expérience d'alimentation : après la fermeture, ils ont lâché un dragon de Komodo nommé Rinca sur la carcasse d'une chèvre. Ses dents acérées ont transpercé la chair et parfois heurté les os. Ce qui a frappé Elizabeth Grace Veatch, c'est le sang-froid de l'animal. « Il agissait avec prudence et calcul », indique-t-elle. Elle a ensuite rassemblé les soixante-douze os restants et l'équipe a commencé à examiner chaque marque au microscope, constituant une base de données de référence sur les marques laissées par un dragon de Komodo. 

L'Homme de Florès (Homo floresiensis) a été découvert pour la première fois en 2003 lors d'explorations ...

L'Homme de Florès (Homo floresiensis) a été découvert pour la première fois en 2003 lors d'explorations menées à Liang Bua, une grotte calcaire située sur l'île indonésienne de Florès. Des chercheurs continuent aujourd'hui les fouilles et l'étude de ce site. 

PHOTOGRAPHIE DE Liang Bua Team

L'Homme de Florès (Homo floresiensis) a été découvert pour la première fois en 2003 lors d'explorations menées à Liang Bua, une grotte calcaire située sur l'île indonésienne de Florès. Des chercheurs continuent aujourd'hui les fouilles et l'étude de ce site. 

PHOTOGRAPHIE DE Liang Bua Team

Les chercheurs ont ensuite comparé ces marques modernes à celles observées sur les os anciens de stégodons sous un microscope puissant. Les marques de dents du dragon étaient superficielles et larges, se terminant parfois par des stries là où le bord dentelé de la dent avait glissé. Un outil en pierre, en revanche, aurait laissé une marque plus profonde et plus droite. 

Une fois qu'ils ont pu distinguer avec certitude les deux types de marques, l'équipe a cartographié leurs emplacements respectifs. Les marques laissées par le dragon se concentraient autour des meilleurs morceaux de viande, notamment les épaules et les hanches, ce qui suggère qu'ils accédaient les premiers aux carcasses. Les entailles faites par le hobbit se trouvaient sur les autres parties, comme les pieds et les côtes. « Au départ, je pensais ne voir que des entailles », affirme Elizabeth Grace Veatch. Mais elle a été surprise de constater que « pratiquement toutes [les marques] avaient été laissées par les dents d'un dragon de Komodo ». Il semble que les hobbits se contentaient de fouiller pour récupérer ce que les dragons avaient laissé derrière eux. À la lumière de ces découvertes, ils semblent avoir incarné l'un des avertissements de J.R.R. Tolkien lui-même : « il n'est jamais sage de laisser un dragon vivant en dehors de vos calculs, si vous demeurez près de chez lui ».

Michael Petraglia, professeur spécialisé dans les origines de l'humanité à l'université Griffith en Australie, qui n'a pas participé à l'étude, affirme : « les auteurs présentent des arguments solides en faveur d'un comportement de charognard ».

Cette distinction entre la chasse et le charognage revêt une importance particulière dans l'évolution humaine, notamment en ce qui concerne le gros gibier. Abattre une proie plus grande que soi est considéré comme un indicateur d'intelligence car cela requiert de la coopération, de l'organisation et ce type de savoirs accumulés et transmis que les scientifiques appellent la « culture cumulative ». C'est pour cette raison que les chercheurs partent souvent du principe que seules les espèces dotées de grands cerveaux pouvaient chasser, comme la nôtre (Homo sapiens) et celle du Néandertal (Homo neanderthalensis).

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Une côte de stégodon (photographiée avec une échelle de référence de 10 centimètres), entourée d'outils en ...

Une côte de stégodon (photographiée avec une échelle de référence de 10 centimètres), entourée d'outils en pierre et de petits os de rats, au sein d'un bloc de sédiments mis au jour dans les gisements d'Homo floresiensis dans la grotte de Liang Bua sur l'île de Florès, en Indonésie. 

PHOTOGRAPHIE DE Liang Bua Team

Une côte de stégodon (photographiée avec une échelle de référence de 10 centimètres), entourée d'outils en pierre et de petits os de rats, au sein d'un bloc de sédiments mis au jour dans les gisements d'Homo floresiensis dans la grotte de Liang Bua sur l'île de Florès, en Indonésie. 

PHOTOGRAPHIE DE Liang Bua Team

Mais il est « très difficile de distinguer la chasse du charognage en se basant uniquement sur les caractéristiques de modification des os », explique Kay Behrensmeyer, paléoécologiste au musée national d'histoire naturelle des États-Unis, à Washington, qui n'a pas participé à l'étude. Cette difficulté fait qu'elle n'est pas encore convaincue par l'hypothèse selon laquelle le hobbit se serait « uniquement nourri de charognes », bien qu'elle affirme que les arguments avancés par l'équipe pour identifier les traces de morsures du dragon de Komodo semblent convaincants. 

 

LES HOBBITS ÉTAIENT-ILS PLUS PRIMITIFS QU'ON NE LE PENSAIT ?

L'hypothèse selon laquelle les hobbits n'auraient pas été des chasseurs n'est que la dernière d'une série de découvertes issues de fouilles en cours dans la grotte Liang Bua, qui ont progressivement remis en cause la complexité cognitive du hobbit au cours de la dernière décennie. Les outils, par exemple, se sont avérés moins complexes qu'on ne le pensait initialement, pas plus sophistiqués que les premiers outils des ancêtres de l'Homme. De plus, en réexaminant les couches de la grotte il y a dix ans, l'équipe a constaté qu'elle avait confondu certaines des « couches du hobbit » les plus profondes avec celles où la grotte avait été occupée, désignant par erreur un humain qui n'était pas celui qui avait allumé le feu. 

« Cela fait maintenant vingt-cinq ans que j'ai commencé à travailler ici », indique Thomas Sutikna, directeur des fouilles à Liang Bua, archéologue à la National Research and Innovation Agency (ou agence nationale indonésienne pour la recherche et l'innovation) et l'un des auteurs de l'article. « C'est gratifiant de savoir que notre travail acharné a permis d'affiner nos connaissances sur l'Homo floresiensis, même si cela signifie que certaines de nos interprétations initiales se sont avérées incorrectes ». 

Ce nouvel article a également réétudié la question du feu, initialement étayée par la présence de charbon et d'os d'animaux brûlés à Liang Bua. Une analyse antérieure avait suggéré que ces preuves ne dataient pas de l'époque où les hobbits vivaient dans la grotte, mais provenaient de couches plus récentes du sol de la grotte, déposées lorsque l'Homo sapiens occupait le site. Parmi les 3 155 restes de stégodons examinés, une seule côte présentait des traces de feu. Cette dernière se trouvait précisément à la jonction entre les couches des Homo sapiens plus récentes et les couches plus anciennes attribuées aux hobbits, ce qui risquait d'entraîner la même confusion qui avait faussé l'interprétation précédente. L'équipe pense que cet os a été brûlé ultérieurement, à l'époque de l'Homo sapiens, car il était proche de la surface. 

Benyamin Tarus, membre de l'équipe de recherche à Liang Bua, procède à des fouilles sur le ...

Benyamin Tarus, membre de l'équipe de recherche à Liang Bua, procède à des fouilles sur le site afin de mettre au jour des restes d'Homo floresiensis.

PHOTOGRAPHIE DE Liang Bua Team

Benyamin Tarus, membre de l'équipe de recherche à Liang Bua, procède à des fouilles sur le site afin de mettre au jour des restes d'Homo floresiensis.

PHOTOGRAPHIE DE Liang Bua Team

Les os de rats retrouvés dans la grotte ont rendu le contraste d'autant plus frappant : sur les 4 240 os de rongeurs retrouvés dans les couches des hobbits, aucun n'avait été brûlé, alors qu'environ un sur cinq l'était dans les couches des Sapiens. Selon les chercheurs, cela ne fait qu'affirmer que les hobbits n'étaient finalement pas si avancés sur le plan comportemental. 

Cela soulève peut-être la plus grande question concernant l'évolution des hobbits : de qui descendent-ils ? De l'Homo erectus, plus grand et relativement avancé ? Ou d'une espèce humaine plus ancienne et plus primitive qui présentait déjà un petit cerveau et une petite taille ? 

La question de savoir si ces nouvelles découvertes apportent une réponse à cette question dépend de la manière dont on considère le feu et la chasse, explique Matthew Tocheri, explorateur National Geographic, anthropologue à l'université Lakehead et coauteur de l'étude. Il ajoute que si les scientifiques considèrent le feu et la chasse comme faisant partie des outils de l'Homo erectus, une idée qui fait encore l'objet de débats, ces nouveaux résultats affaiblissent cet argument. 

Michael Petraglia met en garde contre une interprétation définitive de cette histoire de l'ascendance, soulignant qu'elle reste en suspens. 

 

LES HOBBITS ÉTAIENT UN PEUPLE ROBUSTE

Lorsque le hobbit a été mis au jour pour la première fois, sa découverte a amené les scientifiques à envisager que de petits cerveaux aient pu être capables de grandes choses au cours de l'évolution humaine. Depuis, des chercheurs en Afrique du Sud, par exemple, ont avancé, de manière controversée, qu'une autre espèce dotée d'un petit cerveau, Homo naledi, s'était comportée de façon avancée. 

Cependant, avec cette nouvelle analyse de la chasse, peut-être nous « éloignons-nous des récits comportementaux surprenants », explique Michael Petraglia, ce qui serait « plus cohérent avec ce que nous savons des hominidés à petit cerveau ». 

Plutôt que de se demander quelle capacité cérébrale est nécessaire à certains comportements, les scientifiques devraient peut-être se demander de quelle capacité cérébrale une espèce a besoin pour simplement survivre. Après tout, les hobbits ont été l'une des dernières espèces humaines à survivre avant que nous, Homo sapiens, ne devenions la seule espèce restante. 

« Malgré tout ce que cette nouvelle image leur enlève, les hobbits ont su s'adapter », indique Michael Petraglia, soulignant qu'ils ont réussi à survivre à « des environnements changeants et à des circonstances difficiles » pendant près d'un million d'années sur l'île, soit bien plus longtemps que la présence de l'Homo sapiens sur Terre. 

Elizabeth Grace Veatch partage cet avis. « Le fait qu'ils aient survécu, isolés sur une île, jusqu'à il y a 50 000 ans sans avoir besoin de chasser ou d'utiliser le feu pour survivre en dit long », affirme-t-elle. Elle estime que cela témoigne de leur adaptation exceptionnelle à leur coin particulier du monde. 

Après tout, même si les véritables hobbits ne sont peut-être pas les héros de cette histoire, ils semblaient tout de même s'y connaître un peu en matière de cohabitation avec les dragons. 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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