Sciences

Un tiers des traitements antibiotiques ne seraient pas justifiés

La grippe, les infections sexuellement transmissibles et d'autres affections sont traitées inutilement avec des antibiotiques. Les patients, très demandeurs d'antibiotiques, seraient en partie à blâmer.

De Maryn McKenna

Les statistiques sont surprenantes.

Les trois quarts des patients des urgences auxquels on administre des antibiotiques afin de contrer une potentielle infection sexuellement transmissible n'en auraient en réalité pas besoin, en partie parce que le diagnostic n'est pas bien posé.

Ces résultats, présentés l'été dernier lors d'une conférence par des chercheurs du centre hospitalier St. John de Detroit, aux États-Unis, s'ajoutent aux récents rapports selon lesquels le recours inutile aux antibiotiques serait beaucoup trop fréquent.

Selon un rapport publié en mai par des médecins américains des Centers for Disease Control and Prevention (Centres pour le contrôle et la prévention des maladies), réunis par l'organisation The Pew Charitable Trusts, un tiers des prescriptions d'antibiotiques rédigées au sein des cabinets médicaux seraient inutiles, du fait de leur administration pour des infections virales, notamment, qu'ils ne peuvent soigner.

Ce même groupe de médecins a révélé que la moitié des antibiotiques prescrits pour soigner des indispositions courantes, telles que les maux de gorge et les otites, étaient inadaptés car à « large spectre d'efficacité ». Capables d'anéantir de nombreux organismes, ils sont susceptibles de stimuler davantage la résistance aux antibiotiques, par rapport aux médicaments « à spectre étroit » ciblant une infection en particulier.

Ces résultats, ainsi que de nombreuses autres recherches réalisées ces dernières années, sont révélateurs d'un problème tenace auquel personne n'a de véritable solution. Alors qu'une multitude d'organisations sanitaires et d'organismes gourvernementaux tirent la sonnette d'alarme quant à la résistance aux antibiotiques, l'utilisation excessive et à mauvais escient qui alimente son développement est toujours d'actualité.

 

QUAND « PLUS » N'EST PAS SYNONYME DE « MIEUX »

Si, d'après une estimation, l'usage médical des antibiotiques cause la mort de 700 000 personnes à travers le monde chaque année, il n'est pas le seul responsable de la résistance aux antibiotiques. L'administration d'antibiotiques au bétail, dont le tonnage excède largement les quantités administrées aux hommes, joue également un rôle. Toutefois, les ordonnances étant rédigées par des médecins, il nous semble juste de poser cette question : pourquoi ne peuvent-ils pas arrêter ?

« C'est la question à un million », reconnaît Lauri Hicks, médecin et responsable du Bureau en charge de la gestion des antibiotiques du Centers for Disease Control and Prevention (CDC). « Il est ici question de modification de nos comportements, chose qui est de toute évidence difficile. Dans l'imaginaire collectif, même au sein du monde médical, plus on administre d'antibiotiques, mieux c'est. »

Cette perception est vraie pour les consultations aux urgences ainsi que pour celles en cabinets médicaux. D'après de nouvelles recherches, les hôpitaux ne sont pas en reste. D'après d'autres chercheurs du CDC, le recours aux antibiotiques dans les hôpitaux américains est resté stable entre 2006 et 2012, et ce malgré les appels à réduire l'usage de ces médicaments. Pire, l'utilisation des antibiotiques dits « de dernier recours » a augmenté.

Les informations dont disposent les médecins sur le sujet ne manquent pourtant pas. Dans le cadre de la semaine mondiale de sensibilisation aux antibiotiques, le problème de la résistance a été récemment souligné et des organismes médicaux se sont engagés publiquement à le résoudre. En France, une grande campagne de sensibilisation au titre accrocheur, « les antibiotiques, c'est pas automatiques » a ainsi été lancée dès 2009.

Et pourtant, les prescriptions inadaptées sont toujours monnaie courante.

 

L'EFFET « YELP »

Dans un article publié récemment dans la revue JAMA Internal Medicine, deux médecins de la faculté de médecine d'Harvard et de ses hôpitaux affiliés ne cachent pas leur exaspération face à ce problème qui perdure.

« L'abus d'antibiotiques n'est pas dû à une méconnaissance ou à un mauvais diagnostic », écrivent Ateev Mahotra et Jeffrey Linder. « Il s'agit d'un problème d'ordre psychologique. Les facteurs incitant un médecin à prescrire un antibiotique sont plus forts que ceux l'invitant à ne pas le faire. »

Pour Lauri Hicks, les résultats des études du CDC sur ce problème indiquent toujours l'existence de plusieurs obstacles. « On considère le traitement comme l'approche la plus sûre », quand bien même un diagnostic n'est pas déterminé avec exactitude, explique-t-elle. En l'absence de prescription, si le patient tombe gravement malade, les médecins craignent des poursuites judiciaires.

D'après David Hyun, spécialiste des maladies infectieuses infantiles qui participe au projet de l'organisation Pew Trusts, certains médecins craignent les réprimandes des organismes de soins de santé si leurs consultations durent trop longtemps. Or, expliquer pourquoi un antibiotique n'est pas nécessaire demande presque systématiquement plus de temps que de rédiger une ordonnance.

Les deux experts conviennent toutefois qu'un facteur influence la prescription d'antibiotiques plus que n'importe quel autre. « Dans toutes les recherches menées jusqu'ici, l'enjeu principal qui revient le plus souvent est la satisfaction des patients », affirme Lauri Hicks.

Les patients qui pensent être malades se rendent chez le médecin à la recherche d'une solution. Ils s'imaginent que cette solution passe par un antibiotique. Si aucun antibiotique ne leur est prescrit, ils ont le sentiment que la visite ne s'est pas déroulée comme elle le devrait.

« Il y a des interactions sociales élémentaires entre les soignants et les patients », explique Lauri Hicks. « La plupart des médecins souhaitent que leurs patients soient satisfaits à la fin de la consultation. »

Cette prise de conscience inverse complètement les rôles au sein d'une consultation médicale ; ce n'est plus le médecin qui a le pouvoir, mais le patient, en brandissant la persuasion morale de la déception. Bien que cela ait probablement toujours été le cas, les recherches prouvent désormais qu'un autre facteur exacerbe les pressions. On le surnomme l'effet Yelp [ndrl, une application mobile sur laquelle les utilisateurs postent des avis participatifs sur les commerces locaux].

« Lorsque j'officiais au sein d'un hôpital pour enfants, mes patients externes devaient répondre à des enquêtes afin de noter la consultation et de me noter en tant que professionnel de santé », explique David Hyun. « Ces notes étaient ensuite prises en compte en interne lorsque mon employeur a réalisé mon évaluation de performances. »

Avec le développement des cabinets médicaux indépendants (des centres d'accueil sans rendez-vous), et des applications comme KelDoc, la course aux bonnes critiques s'est accélérée. « L'une des phrases les plus fréquentes que nous entendons lors d'entretiens est : "Si vous ne leur prescrivez pas d'antibiotiques, ils se rendront au centre d'accueil de l'autre côté de la rue et y obtiendront leurs antibiotiques », affirme Hyun. « Il y a une motivation économique. Les médecins souhaitent garder leurs patients. »

 

LES RISQUES DES ANTIBIOTIQUES

Existe-t-il des solutions ? David Hyun a remarqué que lorsqu'il pouvait prendre le temps d'expliquer à ses jeunes patients et à leurs parents pourquoi les antibiotiques n'étaient pas la solution adéquate, les parents tenaient moins à obtenir une prescription. Le CDC soutient les cabinets médicaux qui accrochent des affiches et des « déclarations d'engagement » appelant à la prudence.

L'agence exhorte également les médecins à insister sur les effets indésirables des antibiotiques — pas seulement la menace lointaine de la résistance aux antibiotiques, mais aussi le risque immédiat de développer des infections potentiellement mortelles si les antibiotiques anéantissent les bactéries intestinales.

« Les patients sont choqués lorsque nous leur faisons part des effets indésirables des antibiotiques. Ils ne savaient rien de leur existence et étaient mécontents que les professionnels de santé ne leur en aient pas parlé », explique Lauri Hicks. « Nous devons faire des progrès en matière de communication sur les avantages et les risques que comportent les antibiotiques : ce sont certes des médicaments efficaces, mais nous devons nous montrer très prudents en les utilisant. »