Voyage

Récit de voyage : les mûres blanches d'Afghanistan

En allant filmer des comédiens afghans, une escapade a fait découvrir à notre reporter une facette de la vie des paysans. Mardi, 21 août

De Gabriel Joseph-Dezaize

J’ai toujours rêvé d’aller manger des mûres blanches et des abricots rafraîchis par un cours d’eau vivifiant dans les montagnes de l’Afghanistan. Cette quête bucolique peut sembler incongrue quand l’image que nous renvoie ce pays est celle d’une nation en lutte depuis la nuit des temps. Cette quête peut sembler encore plus déplacée, si l’on sait qu’un tel voyage relève au mieux de l’inconscience… Qui rêverait d’aller manger des mûres blanches et fraîches et des abricots dans une montagne verdoyante en plein été à plus de deux heures de route de Kaboul, la capitale afghane, en ayant une chance d’échapper aux Talibans dans la vallée de la Kapisa ?

Ce voyage, je l’ai accompli il y a huit ans. La situation politique n’était pas meilleure qu’aujourd’hui. Le pays était encore occupé par quelque 140 000 soldats américains. Je souhaitais réaliser un film sur une jeune troupe d’acteurs afghans que j’avais rencontrée au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie du Bois de Vincennes. Ariane Mnouchkine avait pris en résidence, sous son aile, des jeunes gens qu’elle voulait voir un jour voler vers leur destin. Elle avait confié à l’une de ses metteuses en scène le soin de les former dans la plus pure tradition du Théâtre du Soleil : improviser, écrire, réessayer, détruire, reconstruire ; improviser encore, écrire encore, réessayer encore, reconstruire encore.

La clé d’un spectacle réussi n’a au fond (je l’ai appris en regardant travailler des comédiens au Théâtre du Soleil) pas d’autre recette que celle des bons ébénistes : poncer, vernir, reponcer, revernir encore… Les jeunes comédiens afghans avaient décidé de nommer leur troupe Aftaab, qui signifie Soleil en dari, leur langue natale qui a beaucoup de points communs avec le farsi iranien.

Alors voilà, entre les moments où je filmais Aftaab, à Vincennes, et les moments où je me demandais quelle joie de vivre pouvait animer ces jeunes gens mettant en scène un spectacle dans leur propre langue (le dari) dans un pays étranger (la France), je m’interrogeais sur des questions non pas politiques mais existentielles. Pas les miennes, mais les leurs. Avec une énergie et une détermination folles, ils ont monté et joué en France leur spectacle cathartique intitulé « Ce jour-là » : une suite de scènes racontant de manière effarante leur vie quotidienne, pour certains depuis leur naissance.

En juillet 2010, l’occasion m’a donc été donnée d’aller en Afghanistan, pour suivre les répétitions d’Aftaab, qui avait entrepris de monter et jouer « L’Avare » à Kaboul. Les grands textes sont éternels, et transcendent toutes les cultures et toutes les frontières, même celles de l’Afghanistan : c’est ce que j’ai compris en les voyant suer, littéralement, et travailler encore et toujours sous un soleil de plomb en plein cœur de l’été afghan. Je pourrais raconter les difficultés à obtenir un visa, à trouver un billet d’avion pour aller à Kaboul et y résider pendant trois semaines. Mais ce n’est pas le sujet de mon récit, ni le sujet de ma quête.

J’ai mis huit ans à écrire ce texte, car je n’arrivais pas à répondre à une double interrogation au fond assez simple. Comment font les gens qui vivent en exil et dans un confort relatif pour se comporter chaque jour comme si rien n’était grave ? Et comment font ces mêmes personnes qui n’hésitent pas, au péril de leur vie, à retourner sur leur terre natale pour « monter une pièce » et se donner en spectacle dans une ville où les menaces pèsent sur eux, a fortiori quand une comédienne non voilée joue dans la troupe ? Je parle de menaces vitales. Pendant les répétitions, un jour, Haroon, l’un des comédiens, est arrivé en retard parce que son voisin avait été égorgé et que son corps avait été jeté par-dessus le mur d’enceinte de sa propre maison… Ambiance.

Je crois, au fond, que chez tous ces jeunes comédiens afghans, chacun étant investi à fond dans l’apprentissage de son texte et la répétition acharnée de son rôle, la vie reprenait vie (si j’ose dire) chaque matin. La principale préoccupation entre les répétitions était d’arriver à trouver une salle assez fraîche ou un arbre protecteur pour manger en paix. J’ai ainsi découvert le riz accommodé avec de la viande à toutes les sauces, et de merveilleux fruits et légumes qu’il ne faut pas passer sous l’eau du robinet sous peine de passer la journée aux toilettes.

C’est pendant l’un de ces repas mémorables qui réunissait la troupe que l’un de mes amis d’Aftaab m’a parlé, avec un sourire dans les yeux, des mûres afghanes et des merveilleux abricots qu’on trouvait dans les montagnes.

J’ignore encore pourquoi je lui ai demandé : « J’ai toujours rêvé d’aller manger des mûres blanches et des abricots dans les montagnes afghanes. » Il a souri. Je n’ai pas reposé ma question. Quelques jours plus tard, il m’a proposé de m’emmener au-delà de la vallée de la Kapisa. Destination : Fakharsha dans la montagne. Il avait des amis, des relations, des cousins, ou des cousins de cousins prêts à nous accueillir.

Le vendredi 9 juillet 2010 avec Nasir, Zia et Nesar, nous nous sommes levés à l’aube. La ville était déserte, l’air pesant et plein de poussière. Nous avons vu des « ninjas », surnom donné aux forces spéciales afghanes qui sillonnaient les rues dans de lourds véhicules. Nous avons échappé à la torpeur de la ville. La route a été longue. Nous avons franchi des barrages routiers. J’avais appris quelques mots de dari, pour être capable de me présenter aux policiers : « Faransavi astam. Film bar doram bajoillé teâtre » (Je suis Français. Je suis réalisateur de films documentaires sur le théâtre). Nous avons connu toutes les vicissitudes propres à un tel périple, y compris une pompe à eau qui flanche, une roue qui se dégonfle avec malice et un carburateur qui se bouche à cause du taux d’octane inapproprié du plein d’essence que nous venions de faire à l’embranchement de la route de Bagram. Nous avons aussi savouré chaque instant présent. Vers 9 heures du matin, à Sayat, au bord d’une rivière, nous avons mangé des poissons frits avec du pain et bu du thé. En Afghanistan, pour rompre la glace, on boit toujours du chaï !

Nous avons roulé, roulé, roulé sur la route de Nijrab vers notre destination ultime. Il y avait de la joie dans la voiture et une musique indienne entêtante à la radio. Nous avons traversé la vallée de la Kapisa, supposée redoutable. J’ai vu des Talibans : ils m’ont simplement regardé. Je n’avais pas de déguisement, à part un pakol (béret traditionnel en laine) et un chale (chèche afghan).

Et enfin, nous avons touché le Graal, un havre de paix, de sérénité et de fraîcheur. Nous sommes arrivés à Fakharsha. Des Afghans nous ont accueillis, Toran Mohamed Yoosef (un ancien colonel de l’armée de Babrak Akram) en tête.

Je ne savais pas à quoi m’attendre mais j’ai bientôt compris que nous aurions droit à un festin offert par des paysans vivant en quasi autarcie à un Faransavi dont ils ne savaient rien. Ma contribution a été d’apporter quelques bouteilles de soda. Avant d’aller festoyer sous un arbre, j’ai assisté à l’une des scènes les plus émouvantes de ma vie. Nasir m’a dit : « Avant le repas, nous allons manger des mûres fraîches et blanches et des abricots lavés dans la rivière. » J’ai longtemps hésité à écrire ce récit purement anecdotique sur des hommes chaleureux vivant dans un pays d’où de rares vérités ordinaires nous parviennent. Peu de témoins racontent comment, envers et contre tout, des hommes survivent à l’adversité (j’ai dit survivent, pas se battent contre). Je ne savais pas comment les remercier de leur accueil. Je n’ai pas eu à le faire. Ce sont eux qui m’ont remercié d’être venu les voir. Ils m’ont demandé de raconter un jour cette histoire pour que l’on comprenne mieux leur pays et qu’on les comprenne mieux.

Toran, l’ancien colonel, m’a pris dans ses bras. Il m’a dit : « Dousté mani » (Tu es mon ami). Il a dit que je serais toujours le bienvenu. J’ai retraversé une rivière, à gué, soutenu par Abibullah, un garçon de ce village. J’ai rapporté quelques mûres blanches et des abricots que nous avons dégustés dans la voiture. J’ai finalement voulu témoigner de ce rendez-vous sur la terre qui a empli mon cœur d’une fraternité humaine, pudique et sincère. Depuis, je n’ai plus jamais mangé de mûres blanches ni d’abricots aussi délicieux. Pour cela, il faudra que je retourne à Fakharsha…

 

Ce reportage a été publié initialement dans le magazine National Geographic Traveler n° 11. À retrouver également, le périple de Paul Salopek dans les montagnes afghanes dans le numéro de septembre 2018 du magazine National Geographic.