Voyage

Reportage : vivre à la pointe nord du Groenland

À 925 km du pôle Nord, les chercheurs du monde entier qui étudient le réchauffement de l’Arctique forment une communauté unie.vendredi 6 septembre 2019

De Rédaction National Geographic
L’avion de recherche Polar 5, un DC-3 modifié, est un élément-clef du dispositif technique. Il vient à la station trois ou quatre fois par an. Ici, il remorque un capteur qui utilise le laser et la technologie électro magnétique pour calculer l’épaisseur de la glace de mer.

Rares sont les lieux où l’on se réveille dans un dortoir et où l'on boit son café avant d’effectuer quelques pas dans l’un des milieux les plus extrêmes de la planète. Visibilité nulle, froid terrible, brouillard, ténèbres hivernales de plusieurs mois : tel est le programme dans la station Nord, une base militaire et scientifique située à l’extrémité septentrionale du Groenland. Au printemps, la température peut plonger au-dessous de - 34 °C. En été, la poussière soulevée par le vent vous colle aux dents. Les heures sont longues, et la logistique est lourde et complexe. À cause de la météo capricieuse – on peut passer du soleil à la neige en une heure –, le risque n’est jamais absent.

Pour les chercheurs de toutes les nationalités qui y sont de passage, c’est pourtant l’endroit idéal où passer l’été, afin de réunir des données sur la glace, la mer, l’atmosphère – et sur leur évolution. Ils creusent des fosses pour prélever des échantillons de neige, lancent des ballons-sondes, ou scrutent leurs instruments toute la nuit, avec un chien à proximité – au cas où un ours blanc approche. Peu à peu, ils glanent des informations qui aideront à répondre à la question cruciale en cette ère de changement climatique : que va-t-il arriver à notre planète ?

À l’origine, en 1952, la base était un centre météo. Elle ressemble désormais à un petit village doté d’un aérodrome et regroupe plus de vingt-cinq bâtiments – dortoirs, ateliers, hangar du générateur, cuisine, centre communautaire… Les vastes installations scientifiques offrent les infrastructures nécessaires à une recherche de niveau mondial dans un cadre aussi dangereux que magnifique. Les soldats entretiennent les pistes d’atterrissage, remplissent les réservoirs des avions, nettoient les chambrées, assurent l’approvisionnement par avions-cargos et récupèrent l’eau d’un lac glaciaire proche. Ils se chargent aussi des réparations du matériel.

En hiver, ils sont six (huit, avec les chiens) à vivre seuls pendant des mois, reliés au monde par une connexion satellitaire assurant des courriels basiques et des textos. Puis, du printemps à l’automne, la station Nord héberge, par roulement, une communauté pouvant compter jusqu’à soixante personnes de plusieurs nationalités : équipes scientifiques, personnel de soutien psychologique, pilotes, ingénieurs, militaires.

Cette communauté a créé sa propre culture. Si vous arrivez en retard lors d’un repas pris ensemble, vous êtes bon pour préparer un gâteau pour tout le monde. Le samedi soir est synonyme de banquet, avec menu à trois plats. Tout convive est tenu de porter un nœud papillon ou une jupe. Si, comme la plupart des néophytes, vous n’en avez pas amené, vous avez le droit de puiser dans les réserves pour confectionner l’objet manquant à partir de ce qui vous tombera sous la main : du bois, du fil électrique, des livres, des emballages de sachets de thé.

Chaque été, un samedi, les soldats organisent le banquet annuel de cochon rôti (livré par avion-cargo) et une soirée de jeux, dont une joute. C’est un événement bon enfant, qui rassemble tous ceux qui travaillent à la station et les pousse à se sentir membres d’une communauté.

« Vous voyez, ça vous fait réaliser que vous comptez sans cesse sur des gens pour que votre vie fonctionne, observe Jesper Juul Hansen, aguerri à la vie en station. Mais, de retour chez vous, cela n’a plus rien d’évident. Vous n’avez plus vraiment ce retour d’expérience qui permet de voir les fruits de votre travail se développer chez les autres. » Alors que dans l’Arctique, dit-il, « c’est l’évidence même ».

 

Reportage avec les résidents de la station Nord dans le numéro 240 du magazine National Geographic

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