Corse, le chant du cœur

Les polyphonies corses sont le fruit de traditions immémoriales que l’île cultive farouchement, en rêvant de l’accord parfait.

Friday, July 24, 2020,
De National Geographic Traveler
À Erbalunga, authentique village de pêcheurs du cap Corse, la vie s’écoule au rythme d’un adagio.

À Erbalunga, authentique village de pêcheurs du cap Corse, la vie s’écoule au rythme d’un adagio.

Photographie de JUAN MANUEL CASTRO PRIETO/AGENCE VU/REDUX

Une belle voix chantée relève de l’alchimie : de l’air inspiré par le corps humain s’en exhale, comme par magie, sous la forme d’une musique. Je suis chanteuse, donc pas très objective, mais je ne crois pas que nous ayons jamais inventé un instrument capable de rivaliser avec la caisse de résonance dont nous sommes naturellement pourvus.

J’ai entendu parler de l’ensemble vocal A Filetta pour la première fois grâce à un spectateur qui avait assisté à l’un de mes concerts, en Allemagne, donné devant un public clairsemé. Pour faire oublier à la foule qu’elle n’en était pas une, ma partenaire Aby et moi avions amassé les auditeurs dans la cage d’escalier, et entonné l’Hallelujah de Leonard Cohen a cappella

Plus tard, j’ai reçu un courriel d’un certain Christian : « Attendez d’avoir un moment où vous êtes très, très au calme, et regardez ça s’il vous plaît. » Suivait un lien vers une vidéo : le col ouvert sur une chaîne en or, un homme vêtu d’une chemise noire portait un diapason à son oreille, puis le glissait dans sa poche de poitrine. Le cheveu gris et ras, il bougeait avec une énergie paisible et animale.

Quand il ouvrit la bouche, ses yeux se fermèrent, comme s’ils étaient branchés sur le même circuit. Les sons qu’il émettait s’accordaient bien avec son physique : sa voix était celle d’un boxeur, usée par le temps ou par la souffrance – peut-être même les deux. La mélodie était mélancolique et pressante à la fois, comme un chant funèbre offert à quelqu’un qui ne serait pas tout à fait mort. On y entendait les trilles rapides et intenses du fado portugais, ou de l’appel à la prière d’un muezzin.

Après la première phrase, une demi-douzaine de voix masculines l’ont rejoint ; la caméra est passée sur leurs visages, cils noirs ourlant des yeux clos. Certains chantaient en harmonie, d’autres étiraient longuement les voyelles. Je ne comprenais pas un mot, je ne reconnaissais même pas la langue. Mais je savais que je n’avais jamais lu une telle passion sur le visage d’un chanteur interprétant une musique aux accents si mystiques. Ce n’était pas une prière d’église, mais une prière universelle. J’ai repassé la vidéo encore et encore.

J’ai appris qu’A Filetta était un ensemble vocal corse et que son leader s’appelait Jean-Claude Acquaviva.

Jean-Claude Acquaviva, le leader du groupe polyphonique A Filetta.

Photographie de Armand Luciani

Je suis allée sur le site du groupe, espérant y trouver les dates d’une tournée aux États-Unis. Rien. J’ai de nouveau regardé l’été suivant, toujours rien. Cinq ans plus tard, vérifiant encore, j’ai vu que le chœur allait donner un concert à Ajaccio, à l’occasion de son 40e anniversaire. J’ai pris un billet d’avion.

Les cartes ne rendent pas compte de la vraie physionomie de l’île. Du ciel, elle ressemble à n’importe quelle autre : une tache verte qui se détache sur un fond bleu. Mais c’est avant tout une montagne. Ses falaises à pic s’élèvent de la Méditerranée, comme si elles venaient tout juste de surgir de la mer. La Corse ne se révèle vraiment que de profil.

Je suis arrivée à Ajaccio quelques jours avant le spectacle pour rencontrer Nico de Susini, un réalisateur originaire de la région – l’ami du cousin d’un ami. Il avait gracieusement accepté d’être mon guide.

Grand et svelte, les cheveux frisés et argentés, Nico a presque toujours une cigarette à la main, allumée ou non. « C’est un vieux pays. Ici, tout le monde fume », commente-t-il. Il m’initie à la culture locale autour d’une bière dans un petit bar : « Respect. C’est le premier mot que nos parents ont à la bouche, et le plus important. » Comme en Sicile, dit-il, les valeurs familiales traditionnelles prévalent. On apprend aux enfants à respecter leur père, leur mère, leur fratrie, les voisins et les anciens. « Quand on traverse la rue avec des personnes âgées, il est tout à fait naturel de porter leurs sacs. »

Il insiste sur le fait que les Corses ne sont ni des îliens ni des pêcheurs : « Tous autant que nous sommes, nous venons de la montagne. » Avec sa cigarette, il désigne les sommets au loin. Les habitants peuvent travailler sur la côte, mais ils ont toujours une famille au village, à l’intérieur des terres.

Historiquement, la montagne a aussi servi de bastion stratégique, depuis lequel on repoussait les invasions ; la situation géographique de l’île en rendait la conquête tentante. Bien qu’elle soit française depuis plus de deux siècles, la plupart de ses habitants s’estiment occupés – incompris et maltraités par le pouvoir central. L’allégeance des Corses va à leur drapeau, à leurs traditions et à leurs crêtes effilées.

Étendue broussailleuse aux plantes odoriférantes qui couvre 20 % de l’île – des montagnes escarpées aux villes côtières, comme Tiuccia.

Photographie de VINCENT MIGEAT/AGENCE VU/REDUX

Le propriétaire du bar apporte une assiette de charcuterie et de pain. Ici, on ne plaisante pas avec la nourriture, notamment quand il s’agit de fromage ou de viande. Plus tôt dans la journée, au restaurant Le Don Quichotte, je m’étais pâmée devant des rubans de pancetta (spécialité italienne à base de poitrine de porc salée, roulée et séchée) ; ils étaient coupés si fins que j’aurais pu lire le journal à travers. Le médaillon de chèvre chaud sur son toast était si savoureux et si moelleux que je me suis presque demandé si c’était du fromage. Le menu sur le tableau noir indiquait le nom de la bergère qui l’avait fourni, et j’ai passé quelques minutes à regarder sur Internet les photos de Johanna, un chevreau dans les bras.

Deux hommes entrent dans le bar, tous deux professeurs. L’un enseigne le corse, l’autre la philosophie ; ils se joignent à notre conversation. Nico leur explique rapidement que l’Américaine, écrivaine et musicienne, est là pour écouter A Filetta. Ils ont l’air surpris qu’une voyageuse venue de si loin connaisse la musique de leur île. Je suis gratifiée de hochements de tête approbateurs. Le professeur de langue me demande si je sais comment traduire a filetta. Je l’ignore. « La fougère », me dit-il. Une histoire est attachée à ce nom, mais il en a oublié les détails. J’opine du chef comme si je comprenais, en me promettant d’aller vérifier l’information après.

Les jours qui précèdent le concert, je joue les touristes. Je traverse la place Foch, où se tient le marché des producteurs de pays. On y vend des saucisses, des noix et des petits pots de fruits confits, qui luisent comme des pierres précieuses. La cuisine corse repose sur des combinaisons simples d’ingrédients locaux et frais : citrons du jardin, huile d’olive issue d’oliveraies de la région, et brocciu, un fromage à la pâte blanche et crémeuse, fabriqué avec du lait de chèvre ou de brebis. 

Une touriste admire les peintures du xixe siècle de Saint-Spyridon, une église orthodoxe fondée par des Grecs à Cargèse, sur la côte occidentale de l’île.

Photographie de VINCENT MIGEAT/AGENCE VU/REDUX

Les jours qui précèdent le concert, je joue les touristes. Je traverse la place Foch, où se tient le marché des producteurs de pays. On y vend des saucisses, des noix et des petits pots de fruits confits, qui luisent comme des pierres précieuses. La cuisine corse repose sur des combinaisons simples d’ingrédients locaux et frais : citrons du jardin, huile d’olive issue d’oliveraies de la région, et brocciu, un fromage à la pâte blanche et crémeuse, fabriqué avec du lait de chèvre ou de brebis. 

Mais si un aliment tient le premier rôle sur les tables corses, c’est bien la châtaigne. Qu’elle soit réduite en farine pour confectionner les canistrelli (des biscuits secs typiques de l’île), transformée en pâte à tartiner pour agrémenter le pain frais, distillée en liqueur ou cuite en une polenta savoureuse, elle est consommée avec délice par tous les habitants. Y compris, bien sûr, par les sangliers dont la viande est délicatement  parfumée par leur fruit de prédilection. 

J’achète deux pots de miel. « C’est fort », dit le vendeur en tapotant l’un des couvercles. Je le goûte et laisse échapper une exclamation de surprise. Cela ressemble si peu à du miel ! Au lieu de la rondeur sucrée habituelle, je découvre une note âpre et astringente de… sauce Marmite ? De démaquillant ? Avant même de décider si j’aime ou pas, je me ressers généreusement. En fin d’après-midi, je prends un bus pour la pointe de la Parata, afin d’admirer les rochers rouges de l’archipel des Sanguinaires, qui se trouve juste en face.

Le gravier crisse sous mes boots sur le sentier qui y monte. La vue depuis le sommet est une carte postale à 360 degrés : les nuages sont rôtis par le soleil et les îles tranchent sur le pastel de la mer et du ciel. La lumière rouge pâle ne semble pas toucher la roche, on la dirait suspendue dans l’atmosphère, comme si on avait vaporisé du rosé.

Je visite aussi la petite station balnéaire de Porticcio, située de l’autre côté du golfe d’Ajaccio, à vingt minutes en ferry. Un coutelier a accepté de me montrer son atelier. Simon Ceccaldi est un bel homme musclé dont le rire facile comble les vides dans une conversation. Debout dans sa boutique, il me raconte l’histoire du couteau corse, m’expliquant qu’au début il servait d’outil aux bergers. Son manche était taillé dans une corne prélevée sur l’un des animaux du troupeau, puis équipé d’une lame. Plus récemment, le couteau de vendetta, un poignard avec lequel se régleraient les conflits sur l’île, a enflammé l’imagination des visiteurs. Mais l’anecdote relève davantage du marketing que de la véracité historique.

Les couteaux sont exposés comme des bijoux. Certaines lames présentent une alternance de délicates rayures ondoyantes, noires et argentées. « L’acier damassé », m’explique Simon, est chauffé et replié en plusieurs centaines de couches ultra-serrées. Je regarde ses mains mimer le procédé ; une fine ligne blanche marque son pouce droit. En passant un doigt sur la cicatrice, il me confirme que c’est la conséquence d’un rare moment d’inattention.

Le mausolée rose de la puissante famille Piccioni s’élève à l’ombre des pins dans les montagnes du nord.

Photographie de PAOLO VERZONE/AGENCEVU/REDUX

Nous entrons dans l’atelier à l’arrière de la boutique, longeons des bandes de ponceuses, des modèles de lames et une machine qui découpe l’acier avec un jet d’eau. Sur des étagères, des blocs d’ébène, de chêne, de buis et de noyer attendent de devenir des manches. Nous suivons le bruit du métal qui résonne jusqu’à la forge, où la silhouette d’un homme éclairé par le feu bat le fer d’un futur couteau.

Le soir du concert, dans l’obscurité, je monte la pente jusqu’à la salle indiquée sur mon billet : l’Aghja. J’ai hâte de voir quel genre de public sera là : des personnes âgées dont la jeunesse a été bercée par le groupe ? Des familles jeunes ? Des hipsters ?

J’aperçois enfin la grande enseigne de l’Aghja. Mon cœur s’arrête. Aucune lumière aux fenêtres et le parking est vide. Une affiche des chanteurs du groupe A Filetta, élégamment vêtus d’une tenue de concert noire, a été recouverte d’une banderole de papier, avec des termes en français que je ne comprends pas. Je vérifie l’heure : plus que trente minutes avant le concert. Et ce panneau, je parie, annonce un changement de salle. Ça fait sept ans que j’attends de voir ce groupe, j’ai traversé la moitié de la terre pour y parvenir, et devant l’idée de le rater, je suis prise de panique. De l’autre côté de la rue, j’avise un homme et trois femmes marchant à vive allure. Dans un français approximatif je crie : « Bonjour ! Parlez-vous anglais ? » L’homme se retourne. Tandis que je me rue vers lui, je me dis que jamais je ne répondrais à un étranger dans mon état.

Heureusement, l’homme est plus généreux que moi envers les inconnus excités. Il s’appelle Mathieu Bertrand-Venturini. Une minute plus tard, je suis assise à l’arrière d’une petite voiture rouge qui nous emmène tous voir A Filetta. A-t-on déplacé le concert dans une salle plus grande ? Était-ce tout simplement mal indiqué sur le billet ? Je n’ai pas le fin mot de l’histoire, mais le soulagement éteint ma curiosité, tandis que nous roulons, comme tous les Corses, à tombeau ouvert.

Nous trouvons nos sièges à tâtons dans la salle, une boîte noire dotée d’une scène surélevée de quelques dizaines de centimètres et de chaises pliantes alignées en rangs serrés. De la poussière flotte dans la lumière du projecteur. Jean-Claude Acquaviva entre en scène et salue la foule, qui l’ovationne.

De nombreux visiteurs arrivent par Bastia.

Photographie de CARLOTTA CARDANA

Au début, les basses résonnent dans un registre si grave qu’il semble impossible qu’un tel son puisse être émis par un homme de taille normale. Jean-Claude Acquaviva chante la mélodie avec son timbre de boxeur, accompagné par des ténors dont les harmonies sont si limpides et si douces qu’elles en deviennent presque douloureuses à entendre. Chaque chanteur porte une main à l’oreille pour mieux distinguer sa propre voix dans le flot musical ; ils reprennent leur souffle à tour de rôle, si bien que les notes se prolongent sans interruption. J’ai du mal à imaginer que ces chants aient pu être écrits – comme il est difficile de réaliser que le bol ou la porte ont eu un inventeur. Ils semblent si élémentaires, comme s’ils appartenaient davantage au monde de la nature qu’à celui de l’art.

Entre les morceaux, Jean-Claude Acquaviva parle de liberté et d’événements politiques récents. L’ensemble est né dans les années 1970, d’un mouvement de résistance sociale et politique ; Mathieu se penche vers moi pour traduire. Mais, même sans son aide, les mélodies sont compréhensibles : elles parlent d’amour, de perte et d’une nostalgie inextinguible. Lui et moi avons une prédilection pour les chants a cappella. L’entendant renifler à côté de moi, je ne prends pas la peine d’essuyer mes joues. Je laisse le chant dissoudre le plafond et transformer le cube noir en cathédrale. Jean-Claude et ses compagnons se tiennent par les avant-bras pour élever leurs voix ensemble ; elles s’envolent et filent comme des oiseaux, puis plongent en decrescendo, qui achève le chant à la manière d’un couperet.

Je quitte la Corse comme tout le monde – visiteur, habitant ou envahisseur repoussé. Avec l’intention de revenir. De retour chez moi, une recherche me confirme qu’A Filetta doit son nom à une fougère corse. Ses racines poussent à horizontale, ce qui la rend quasi inamovible.

Je comprends à quel point il sied à la voix humaine d’interpréter ces chants corses, hymnes d’une identité culturelle robuste et rebelle. C’est le seul instrument inséparable de son instrumentiste, ancré si fermement dans le corps qu’il ne peut être arraché sans combat. 

 

À la pointe sud de l’île de Beauté, les imposantes falaises calcaires de Bonifacio surplombent l’étroite plage de Sutta Rocca.

Photographie de NORBERT EISELE-HEIN/VISUM/REDUX

Article publié dans le numéro 19 du magazine National Geographic Traveler

Lire la suite