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Le long de la rue romaine la plus ancienne de Londres

Dans la capitale britannique, une rue vieille de presque 2 000 ans réserve bien des surprises à ceux qui l'empruntent.

De Ellen Himelfarb
Publication 12 nov. 2020, 17:39 CET, Mise à jour 13 nov. 2020, 15:02 CET
Route aux origines romaines, l’A10 traverse le quartier de Shoreditch dans l’East End de Londres. Elle y ...

Route aux origines romaines, l’A10 traverse le quartier de Shoreditch dans l’East End de Londres. Elle y porte le nom de Shoreditch High Street.

Photographie de Andrea Artz, Laif/Redux

Les routes sont semblables aux gens : vous ne pouvez jamais prétendre vraiment connaître leurs histoires. Les historiens britanniques ont tendance à ne pas crier sur tous les toits que des envahisseurs ont marché à travers le centre de Londres, mais la route connue sous le nom d’A10 sur les panneaux d’autoroute a bien des origines romaines.

Longue de 145 kilomètres, elle relie le London Bridge jusqu’à King’s Lynn en passant par Cambridge, traversant des paysages de gratte-ciels en verre et de pâturages avant de se diviser au niveau d’anciens villages dans le Norfolk et le Yorkshire.

L’histoire de cette route commence il y a près de 2 000 ans, lorsque les Romains marquèrent leur arrivée à Londinium par la construction d’un pont en bois au-dessus d’un rétrécissement de la Tamise. Ils construisirent une colonnade sur la rive nord, ainsi qu’un quai en amont de celle-ci, d’où ils pouvaient décharger l’huile d’olive, le vin et la sauce de poisson de leur pays, tout ce qui était nécessaire pour rendre la nourriture locale savoureuse.

Appelée Ermine Street au cours des siècles passés, la rue qui en résulte montait une petite colline et se stabilisait au niveau d’un grand forum, qui faisait probablement la moitié de celui de Rome. Elle franchisait ensuite les remparts de défense en pierre qui entouraient Londinium, avant de suivre une trajectoire plein nord.

Cette peinture datant de 1753 représente la ville romaine de Londinium et son pont fortifié enjambant la Tamise.

Photographie de Museum of London, Heritage Images/Getty Images

 

UNE DESTINATION EN ELLE-MÊME

Sur ma portion de la route, qui passe derrière ma maison située au nord-est de Londres, règne un esprit de bon voisinage, ce qui est étrange pour la capitale britannique. La plupart des matins, lorsque la ville n’est pas confinée pour cause de pandémie, vous pouvez me trouver à l’épicerie bengalie en train d’acheter des bananes. Je prends mon latte au lait d’amande au barista italien dans un café aux murs nus, qui laissent apparaître les carreaux de faïence de la boucherie installée là il y a 100 ans. Il se peut aussi que je m’arrête pour acheter un journal chez le marchand de journaux égyptien, qui a fièrement installé un panneau dans sa devanture proclamant que son établissement est « exempt de magazines pornos ».

Je reconnais les types qui font la queue devant le kebab et les vieux rockers qui jouaient dans les sous-sols des clubs. Ils me connaissent comme « l’Américaine », même si je suis Canadienne et que je vis dans ce quartier depuis plus de dix ans. Battant ce pavé animée par la curiosité des étrangers m’a permis de me représenter cette route non pas comme une voie que les gens empruntent pour aller vers le nord ou vers le sud, mais comme un leurre qui les attire depuis l’ouest et l’est. Oui, une route peut être une destination, l’intérêt-même d'un voyage. Beaucoup d’entre elles le sont, même celles que vous pouvez voir depuis la fenêtre de votre chambre.

Si je baisse les yeux pile au bon moment lorsque je me promène, mon regard tombe souvent sur un pan de mur qui se dévoile entre les tours de bureaux, une relique qui a survécu à la chute de l’Empire romain et aux milliers d’années qui suivirent, marquées par les changements et la reprise économiques. Au Moyen-Âge, les Londoniens repartirent de zéro. Des versions encore plus robustes du London Bridge se succédèrent, finissant par décaler le pont d’une trentaine de mètres vers l’ouest par rapport à l’original. La nouvelle artère menait plus loin vers les quartiers résidentiels. Le pâté de maisons délaissé devint la pittoresque Fish Street Hill.

Les ruines des anciens remparts romains de Londres subsistent encore parmi les immeubles de bureaux contemporains.

Photographie de Ben Gingell, Getty Images

S’il y a bien quelque chose qui force les personnes visitant Londres à rester sur le qui-vive, c’est la tendance qu’ont ces anciennes routes à changer de nom tous les pâtés de maisons. Au nord de Fish Street Hill, alors que je commence à peine à m’habiter au fait que la rue s’appelle désormais Gracechuch Street, celle-ci se métamorphose soudainement en Bishopsgate, baptisée ainsi en l’honneur d’un accès à l’ancienne ville fortifiée. D’après les connaissances élisabéthaines, ce serait sur cette portion de la route que le dramaturge Christopher Marlowe aurait roué de coups un ennemi ou deux sur les pavés.

 

UNE RUE À LA VALEUR SENTIMENTALE

Mes propres exploits sur la route commencèrent sur la portion décousue partant de Norton Folgate, là où elle tourne sur Shoreditch High Street. J’ai commencé à venir dans le coin il y a près de 20 ans, alors que j’étais une jeune expatriée originaire de Toronto qui venait de se marier. Les façades noires de suie étaient ponctuées de quelques rappels de la communauté de cols bleus qui s’épanouissait autrefois dans le quartier : les mots « ferronneries commerciales » gravés sur une frise en mosaïque, un palimpseste sur un mur de briques arborant une publicité pour des pianos.

Nous sommes arrivés dans le quartier en prenant le Tube (métro londonien) à la recherche d’une soirée arrosée dans une ancienne étable ou un ancien entrepôt. Des amis avaient ouvert un bar dans une ancienne boutique d’exportateurs de sacs à main, qui était décoré de graffitis réalisés par de futures célébrités dormant dans leur voiture. Nous y passions après avoir acheté des bún xào à Little Hanoi, les seuls voisins qui avaient la lumière allumée.

Nous avons poussé des cris lorsqu’une boutique American Apparel y a ouvert : ce n'était pas le lieu pour ces produits manufacturés. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’un Ace Hotel s’implanterait là au cours de la décennie qui a suivi, avec une tour luxueuse à usage mixte baptisée The Stage, en référence au Curtain Theatre de Shakespeare qui se trouvait autrefois quelques mètres derrière.

Devenus parents, nous avons été contraints de déménager dans notre étroite maison victorienne en rangée, située au nord du Regent’s Canal, le même canal où j’avais vu la police sortir de l’eau une valise contenant le buste d’une femme. Suite à cet événement, le canal a subi un grand nettoyage et l’objet le plus sinistre que vous pouvez désormais y trouver est un gobelet de mochaccino. Mais c’est une autre histoire.

Le pub The Three Crowns borde la route A10, qui est nommée Stoke Newington High Street dans cette partie de Londres.

Photographie de Nathaniel Noir, Alamy Stock Photo

 

DEUX MILLÉNAIRES DE DIVERSITÉ

Sur cette portion de la route, le bar à gin artisanal Original Sin et la boutique de perruques Afro World, où vous pouvez acheter des extensions capillaires rouge cerise pour un peu plus de 20 €, côtoient les PMU et les ateliers de réparation pour vélos. Chypriotes, Pakistanais, Badjans et juifs hassidiques coexistent à l’écart dans ce qui passe pour de l’harmonie à Londres.

Il y a aussi des Canadiens, bien sûr. Et bien que je ne pratique pas la méthode du « à l’écart », ma grande altérité n'a pas été un frein à mon intégration. Dans ces quartiers, l’altérité est l’intégration. Pourtant, je vois toujours cette rue à la manière d’une touriste. Cela n’est pas difficile lorsque d’autres cultures et époques s’offrent à vous sur le chemin qui vous mène à votre arrêt de bus.

Mes voisins et moi-même aimons parler du charme multiculturel de cette route. Nous crions victoire lorsque des amis vivant à Notting Hill ou à Camden, quartiers autrefois bien plus tendance, font le voyage jusqu’à un restaurant de viande séchée jamaïcaine revisité, qui a reçu une bonne critique dans le Guardian. Cette route est une révélation, même pour les Londoniens pure souche.

Mais ici, le multiculturalisme n’est pas nouveau : il a influencé cette route depuis l’époque romaine. Ma propre arrivée suit une histoire illustre d’envahisseurs depuis que la reine Boadicée a saccagé l’édifice en pierre romain. Je succède à des générations de personnes ayant permis l’embourgeoisement du quartier, des exilés huguenots tissant de la soie à l’extérieur des murs de la ville au 17e siècle jusqu’aux juifs hassidiques bâtissant des synagogues un siècle plus tard.

La semaine dernière, j’ai bu une pinte au pub The Three Crowns. Il existe un pub à cet endroit, faisant couler la bière avec allure depuis 1634. L’école de ma fille avait pour habitude de faire une sortie scolaire dans un hospice de pauvres construit il y a 300 ans le long de la route et aujourd’hui transformé en musée. De façon involontaire, nous sommes devenus les protecteurs de deux millénaires d'Histoire, faisant le pont entre cette route et la suivante.

Vous auriez bien du mal à trouver de nombreuses personnes ayant voté en faveur du Brexit sur cette portion goudronnée. Elles ne sont pas légion ici, où vous entendez aussi souvent du polonais ou du yiddish que la langue de l'anglais. Avec la pandémie liée au coronavirus, il existe aujourd’hui un plus grand nombre de questions urgentes à débattre, des restrictions de voyage à la fermeture des pubs (un véritable sacrilège !). Mais ces Londoniens gardent leur calme. La route a connu pire. Même les Romains savaient que leurs remparts en pierre n’arrêteraient pas pour longtemps le flux d’étrangers. Parfois, il faut regarder derrière soi pour avancer.

 

Ellen Himelfard est rédactrice spécialisée dans le voyage pour le Sunday Times et le Telegraph notamment. Elle travaille depuis chez elle, à quelques pas de la route romaine la plus ancienne de Londres. Retrouvez-la sur Twitter.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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