Boadicée, la reine celte qui a défié Rome

En 60 après J.-C., cette reine rebelle défia Rome, qui occupait depuis peu la Bretagne. Elle mena des milliers d'hommes et de femmes contre l'oppresseur romain, n'hésitant pas à tout brûler sur son passage.

De Richard Hingley
Publication 22 sept. 2020 à 17:35 CEST, Mise à jour 5 nov. 2020 à 06:29 CET
Warrior Queen

Lorsqu'ils représentent des personnages du passé, les artistes se tournent souvent vers des documents historiques et archéologiques à la recherche de détails sur leurs caractéristiques, leurs vêtements et leurs biens. Pour créer un portrait de Boadicée pour la couverture de National Geographic Histoire, l'artiste s'est tourné vers les anciens récits d'historiens romains (en particulier Dion Cassius) et des preuves archéologiques pour créer cette représentation de la reine Iceni.

Photographie de Illustration de Almudena Cuesta

Rebelle, reine, guerrière, veuve, mère, femme : Boadicée endossa de nombreux rôles tout au long de sa vie... et pourtant, elle n'est citée que dans deux sources historiques, toutes deux écrites par des historiens romains. En 60 après J.-C., elle aurait pris la tête d'un soulèvement qui lui a non seulement assuré une place de choix dans l'Histoire, mais a aussi révélé les complexes relations des Romains envahisseurs avec le peuple breton (Britannia en latin), habitants de la province romaine qui, du 1er au 5e siècle, couvrait une partie de l'île de Grande-Bretagne.

L'œuvre de l'historien romain Tacite (début du 2e siècle) est l'une des deux seules sources écrites connues sur Boadicée. L'autre est l'œuvre de l'historien Dion Cassius (3e siècle). Chacun fournit des détails sur le soulèvement breton : les causes, les personnages principaux, les victoires et les défaites. Ces événements sont traditionnellement datés de 60 à 61 après J.-C. Des recherches récentes suggèrent cependant que la révolte a peut-être pris fin à la fin de l'an 60, car les informations contenues dans les tablettes romaines récemment mises au jour indiquent que Londinium (Londres moderne) était à nouveau un carrefour commercial florissant.

Boadicée exhorte les Bretons à défendre leur pays contre les envahisseurs romains.

William Sharp, à partir d'une gravure de Thomas Stothard, National Portrait Gallery, Londres

Photographie de NATIONAL PORTRAIT GALLERY, LONDRES / SCALA, FLORENCE COULEUR: SANTI PÉREZ

Les deux auteurs offrent à leurs lecteurs des perspectives bien différentes sur cette révolte. Tacite présente les deux côtés de l'histoire en décrivant les provocations endurées par les Bretons. Bien que lui-même membre de l'élite romaine, Tacite n'était pas un fervent défenseur de la dictature et la rébellion lui servit de prétexte pour remettre en question la manière dont la province était gérée.

Mais seul Dion Cassius a brossé un portrait de Boadicée :

Buduica [sic], une femme bretonne de la famille royale qui possédait une plus grande intelligence qu'il n'est souvent donné de voir chez une femme. [...] Grande, terrible à voir et dotée d'une voix puissante. Des cheveux roux flamboyants lui tombaient jusqu'aux genoux, et elle portait un torque d'or, une tunique multicolore et un épais manteau retenu par une broche. Elle était armée d'une longue lance et inspirait la terreur à ceux qui l'apercevaient. 

La tête de Claude a été séparée de sa statue par les rebelles à Camulodunum. En 1907, elle a été découverte dans une rivière. British Museum, Londres

Photographie de British Museum/Scala, Florence

Dans son récit, l'auteur romain recrée le moment où la reine guerrière parla avec force à son contingent de 120 000 personnes. Debout sur une plate-forme, saisissant une lance, ses cheveux retombant en cascade sur ses hanches, elle exhorta son peuple de s'ériger contre Rome. Un torque en or - symbole de statut élevé dans la société bretonne de l'âge du fer - encerclait son cou au moment où elle prononçait ces mots.

Les écrits de Dion Cassius sont la seule description détaillée connue à ce jour d'un ou une Breton(ne) de l'époque romaine, mais les détails qui la composent doivent être considérés avec prudence. Les sources de Dion sont inconnues : il peut s'agir en grande partie d'un récit d'invention. Dion dépeint le comportement et l'apparence de Boadicée - sa façon de mener ses soldats, son goût du combat et sa stature - comme autant de sources d'indignation et de scandale pour les Romains, dès lors que ces attributs sont ceux d'une femme. La lance qu'elle brandissait fièrement était un autre aspect martial jugé incompatible avec les normes en vigueur pour les femmes de l'empire romain. 

La représentation de Dion Cassius de cette grande femme aux cheveux lâches enveloppée dans des vêtements colorés était censée choquer le public contemporain. Mais quelques siècles plus tard, les écrivains, les artistes et les poètes se sont inspirés de Boadicée, symbole de liberté, de révolte, de courage et de force.

 

LA BRETAGNE DE BOADICÉE

Du vivant de Boadicée, la Bretagne était une jeune province romaine. L'armée romaine y faisait campagne depuis le débarquement d'une force militaire substantielle dans le Kent en 43 après notre ère. Rome remporta alors une victoire majeure qui aboutit à la reddition de onze rois britanniques à Colchester dans l'Essex. Ce nouveau territoire était si important que l'empereur Claude lui-même fit le voyage depuis Rome pour assister à la victoire, accompagné d'importants membres du Sénat romain.

Au 1er siècle de notre ère, la Bretagne antique était occupée par un grand nombre de tribus et peuples indépendants. L'époux de Boadicée, Prasutagos, était le roi des Icéni. Les historiens rapportent que le couple royal avait deux filles et que Prasutagos n'était pas hostile à Rome. Certains historiens formulent l'hypothèse que les Romains aient pu désigner Prasutagos comme représentant de l'Empire en terres icéniennes après l'invasion de 43. Si tel était le cas, il est probable que lui et sa famille auraient été considérés comme des alliés de Rome.

À la mort de Prasutagos, les autorités romaines furent contrariées d'apprendre qu'il n'avait pas légué ses biens à Rome. Au lieu de cela, il laissa la moitié de sa richesse et de son territoire à ses filles et l'autre moitié à l'empereur Néron. Les administrateurs romains, indignés, ignorèrent ses dernières volontés. Ils saisirent tous ses biens sans exception. Ils battirent publiquement Boadicée, désormais veuve, et violèrent leurs filles. Ces outrages contre les Iceni et leur reine ne firent que nourrir la colère populaire. Tacite décrit comment une tribu bretonne voisine, les Trinovantes, rejoignit les Iceni. Beaucoup d'autres se rallièrent à leur cause peu après.

Dans le discours que lui attribua Dion Cassius, Boadicée rallia ses forces, les préparant à la guerre. Elle exposa ainsi, selon l'auteur, les causes du soulèvement :

Bien que certains d'entre vous aient pu auparavant, par ignorance, être trompés par les promesses séduisantes des Romains... vous avez appris à quel point c'était une erreur de préférer un despotisme étranger à votre mode de vie ancestral, et vous en êtes venus à réaliser à quel point la pauvreté sans maître est meilleure que la richesse en esclavage.

Elle dénonça l'avarice romaine et les lourdes taxes prélevées dans les territoires conquis. Boadicée appela alors à l'unité du peuple dans ce combat contre la tyrannie :

Mes compatriotes, amis et parents - car je vous considère tous comme des parents, compte tenu que nous habitons une seule île et que nous sommes appelés par un nom commun - faisons notre devoir tout en nous rappelant encore quelle liberté nous souhaitons laisser à nos enfants, pas seulement son appellation mais sa réalité. Car, si nous oublions complètement l'état de bonheur dans lequel nous sommes nés et avons été élevés, que feront-ils, eux qui seront élevés en esclaves ?

Unis derrière leur reine, les Bretons se soulevèrent et mirent à sac plusieurs campements romains. 

 

PREMIÈRES VICTOIRES

Trouvé dans la Tamise en 1857, un bouclier en cuivre daté de 350 à 50 avant J.-C. Ce savoir-faire artisanal renvoie à la complexité culturelle des tribus bretonnes. British Museum, Londres

Photographie de Werner Forman/GTRES

L'armée de Boadicée, qui comprenait peut-être des guerrières, attaqua d'abord Camulodunum, la colonie romaine de Colchester dans l'est de l'Angleterre. Cette colonie était le principal symbole culturel de la puissance romaine en Bretagne ; c'est là que l'empereur Claude avait accepté la reddition des rois britanniques en 43 après J.-C. Camulodunum resta la principale base militaire romaine jusqu'en 50 après J.-C., quand le campement fut remplacé par une colonie romaine - une cité avec des maisons, des bâtiments publics, des prémices d'industrie.

Le temple en pierres, massif et imposant, avait été construit dans le style romain classique et consacré au culte de Claude, à Camulodunum, pour commémorer la campagne de Bretagne. L'armée de Boadicée brûla cet édifice, ne laissant aucune pierre derrière elle. La statue en bronze de l'empereur Claude, qui se trouvait probablement dans un espace public tel que le forum de Camulodunum, fut sauvagement décapitée par les insurgés. En 1907, la tête a été mise au jour dans la rivière Alde dans le Suffolk, à près de 65 kilomètres de Colchester, et est maintenant exposée au British Museum.

Après avoir tendu une embuscade et vaincu une unité de la 9e Légion romaine envoyée pour protéger la colonie, les Bretons se déplacèrent vers Londinium, au sud-ouest. Rapidement établie sur les rives de la Tamise après 43 après J.-C., la future capitale britannique était le deuxième centre urbain le plus important de la province impériale. Avec une population d'environ 9 000 personnes, le port de la ville était le principal port de commerce pour les personnes et les marchandises arrivant et partant de Bretagne. Le gouverneur romain, Gaius Suetonius Paulinus, marcha vers Londinium mais décida de ne pas engager le combat contre les Bretons. De nombreux habitants purent fuir avant que la colonie ne soit férocement dévastée.

Tacite décrit comment Verulamium tomba ensuite elle aussi sous la colère des troupes de Boadicée. Cette ville romaine près de l'actuel St. Albans dans le Hertfordshir, différait de Camulodunum, qui était une colonie de citoyens romains et de Londinium, principal port de la province avec une population comprenant de nombreux commerçants d'outre-mer ; Verulamium était une ville de « natifs ». Dans cette colonie, des Bretons alliés des Romains jouissaient d'un nouveau développement urbain sur le modèle romain.

La construction du théâtre du 2e siècle à Verulamium a eu lieu lorsque la ville a été reconstruite après l'attaque dévastatrice des rebelles.

Photographie de Verulamium Museum/Bridgeman/ACI

À Londres, Colchester et St. Albans, les archéologues ont découvert des traces d'incendie datées à 60 après J.-C. environ, comme autant de témoignages de la fureur bretonne face à la domination romaine. 

 

ÉCRASER LA RÉVOLTE

Suetonius Paulinus, gouverneur de Bretagne, était un membre éminent de l'élite romaine. Né à Rome et ayant servi dans d'autres provinces avant d'être nommé gouverneur de Bretagne vers 58 après J.-C., il était comme les autres gouverneurs provinciaux de l'Empire romain, responsable de la gestion du territoire et du contrôle militaire.

Peu de temps avant la révolte menée par Boadicée, Suetonius Paulinus avait été appelé à Mona, un bastion druide sur la grande île d'Anglesey au large de la côte nord-ouest du Pays de Galles. Tacite décrit comment les Romains ont été « accueillis » par des femmes vêtues de noir sur la rive opposée, qui maudissaient les soldats romains alors qu'ils tentaient de traverser. Cette attaque contre l'île sacrée des druides a vraisemblablement intensifié la colère des Bretons. Quand le gouverneur eut vent de la révolte de Boadicée dans le sud de la Bretagne, il fut contraint de se retirer et de se diriger vers le sud-est.

Après avoir décidé de ne pas combattre les rebelles à Londinium, Suetonius Paulinus se prépara à affronter Boadicée sur un autre site. Il choisit de déployer une armée d'environ 10 000 hommes issus des 14e et 20e légions, auxquels s'ajoutaient des soldats auxiliaires, dans une vallée adossée à des bois. Les Romains étaient plus nombreux que les Bretons, qui étaient si confiants en leurs chances de victoire qu'ils avaient dit à leurs familles de venir assister à la batailler en amont.

Au moment de l'invasion en 55-54 avant J.-C., Jules César a rapporté l'utilisation par les Bretons de chars, comme le montre ce denier romain, frappé vers 48 avant J.-C., montrant un guerrier celtique sur un char. Musée Ashmolean, Oxford

Photographie de Bridgeman/ACI

Le lieu exact de la bataille finale fait l'objet de spéculations. Il est probable que l'affrontement a eu lieu dans les Midlands de l'Angleterre moderne, quelques temps après le sac de Verulamium et alors que les Bretons se déplaçaient vers le nord-ouest le long de la route romaine connue sous le nom de Watling Street. Tacite écrit que Boadicée et ses filles ont fait le tour du champ de bataille dans un char en criant à l'armée rebelle :

Voyez la fierté des esprits guerriers, et considérez les motifs pour lesquels nous tirons l'épée vengeresse. À cet endroit, nous devons vaincre ou mourir avec gloire. Il n'y a pas d'alternative. Bien que femme, ma résolution est entière : les hommes, s'ils le souhaitent, peuvent survivre dans l'infamie et vivre dans la servitude.

La bataille qui suivit, comme le décrit Dion Cassius, fut des plus passionnées : « Ils se disputèrent longtemps, les deux partis étant animés du même zèle et de la même audace. Mais finalement, tard dans la journée, les Romains prévalurent. » Le récit plus détaillé de Tacite donne l'impression que les légions passionnées de Boadicée ont été effectivement vaincues par la discipline romaine :

Les Bretons formèrent sur le terrain une multitude incroyable. Ils ne formaient aucune ligne de bataille régulière. Les partis détachés et les bataillons dispersés ont affiché leur nombre, bondissant d'exultation, et si sûrs de leur victoire, qu'ils avaient placé leurs femmes dans des chariots à l'extrémité de la plaine, où elles pouvaient observer l'action en cours, et admirer la valeur bretonne.

On estime que 80 000 Bretons, y compris des femmes, furent tués, tandis que les victimes romaines s'élevaient à environ 400 morts et quelques blessés. Après leur victoire, les militaires romains jetèrent probablement les corps dans de grandes fosses ou les brûlèrent. La seule trace de cette bataille pourrait être de grandes fosses remplies de squelettes démembrés ou d'armes cassées. Peut-être cet endroit sera-t-il un jour découvert.

 

LE DESTIN DE BOADICÉE

Qu'est-il ensuite arrivé à Boadicée ? Nul ne le sait. Tacite écrit qu'elle s'est empoisonnée. Le récit de Dion Cassius diffère sur ce point-là aussi. Il écrit que Boadicée est tombée malade et est morte, et a enfin eu le droit à un ensevelissement élaboré. 

Du 16e au 19e siècles, des générations d'archéologues ont cherché le lieu de sépulture de la reine guerrière, avec en tête des sites comme Stonehenge ou même la gare de Charing Cross, à Londres. Il y a cependant peu d'informations disponibles sur les rituels funéraires iceni. Certaines tribus de la Bretagne de l'âge du fer plaçaient leurs morts dans des endroits spécifiques, les confiant aux éléments ; si les Iceni suivaient cette pratique, il ne resterait plus rien de leur célèbre reine.

Les représailles romaines contre la révolte bretonne furent sévères et Tacite décrit comment les colonies furent ravagées par le feu. Bien que les preuves archéologiques des actions romaines après la défaite de Boadicée aient été difficiles à trouver, des fouilles récentes à Londres ont permis de localiser un fort dans le quartier financier de la ville. Il a été construit pour servir de base aux troupes amenées d'Allemagne pour aider Suetonius Paulinus dans sa campagne pour rétablir l'ordre dans la province.

Londinium s'est rapidement rétabli. Une lettre de 62 après J.-C., faisant référence à un envoi de marchandises à transporter de Verulamium à Londres, indique que le marché de Londinium a été rapidement reconstruit après sa destruction par les rebelles. Dans la foulée, l'empereur Néron a peut-être envisagé de retirer complètement Rome de la Bretagne, bien qu'il ait manifestement changé d'avis. 

L'influence immédiate de la rébellion est incertaine : aucune trace écrite de ces événements n'a survécu en dehors de celles laissées par Tacite et Dion Cassius. Les Romains reprirent leur conquête de la Bretagne et, en 84 après J.-C., le gouverneur Gnaeus Julius Agricola avait sous sa responsabilité une grande partie des territoires du nord. Les Romains ne réussirent cependant pas à conquérir les Highlands écossais.

"Boadicée et ses filles", création du XIXe siècle conçue par Thomas Thornycroft, à proximité du Parlement de Londres

Photographie de Anthony Hatley/Alamy/ACI

L'histoire de Boadicée serait sans doute tombée dans l'oubli sans la redécouverte des écrits de Tacite au 16e siècle, à la Renaissance. 

Plutôt qu'une sauvage, Boadicée était considérée comme un parallèle à la reine d'Angleterre Elizabeth Ire. Les Victoriens ont plus tard réinventé Boadicée comme une vaillante défenseuse de la nation britannique. Son interprétation la plus célèbre de cette période était la statue « Boadicée et ses filles », conçue par Thomas Thorneycroft, installée sur pont de Westminster à Londres, comme symbole durable de l'esprit et de la force britanniques.

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