Malgré la pandémie, l’un des plus importants rassemblements religieux au monde aura bien lieu

Les organisateurs de la Magh Mela en Inde, qui attire généralement 10 millions d’hindous, savent comment gérer la santé des participants. La pandémie de COVID-19 les mettra toutefois à l’épreuve.

De Laura Spinney
Publication 13 nov. 2020 à 15:07 CET
En 2014, des fidèles hindous se pressent au confluent de trois fleuves sacrés, le Gange, la Yamuna ...

En 2014, des fidèles hindous se pressent au confluent de trois fleuves sacrés, le Gange, la Yamuna et la mythique Sarasvati, pour se baigner dans l’eau. Chaque année, des millions de pèlerins hindous font le déplacement jusqu’à la ville indienne de Prayagraj (anciennement connue sous le nom d’Allahabad) à l’occasion de cette fête religieuse, baptisée Magh Mela.

Photographie de Rajesh Kumar Singh, AP

La Magh Mela, pèlerinage annuel à Prayagraj, en Inde, attire d’ordinaire 10 millions de personnes. Le mois dernier, les autorités ont annoncé que la fête religieuse se tiendrait comme prévu cet hiver, malgré le nombre élevé de nouveaux cas de COVID-19 dans le pays.

Pour les hindous, Prayagraj (anciennement connue sous le nom d’Allahabad) est un lieu à la grande importance cosmique. Trois fleuves sacrés y convergent : le Gange et la Yamuna, ainsi qu’un troisième fleuve mythique, la Sarasvati. Les pèlerins viennent se baigner dans ces eaux sacrées pour se purifier de leurs péchés, dans l’espoir d’atteindre la moksha, c’est-à-dire la libération du cycle des renaissances. Même en période de pandémie, de nombreux croyants ressentiront le besoin d’assister à la célébration.

Cette année, les gouvernements et les chefs religieux du monde entier ont éprouvé des difficultés à gérer les fêtes et rituels religieux majeurs. Les chrétiens et les juifs ont respectivement limité les célébrations de Pâques et du Yamim Noraïm, et seuls 1 000 musulmans ont participé au Hajj, le pèlerinage annuel à la Mecque, contre 2 millions d’ordinaire.

Chaque année, en perspective de la Magh Mela, les organisateurs construisent une ville temporaire de tentes sur la plaine inondable du fleuve Gange. Ce fut notamment le cas lors de la dernière édition, qui a eu lieu en janvier 2020.

Photographie de Rajesh Kumar Singh, AP

D’autres fêtes religieuses ont continué d’être des rassemblements de masse au sens littéral du terme. Cela a notamment été le cas du Magal, un important festival musulman qui a eu lieu à Touba, au Sénégal, en octobre dernier. La prochaine sera la Magh Mela, qui se tiendra entre janvier et mars 2021.

Les organisateurs s’attendent à une participation plus faible à cette Magh Mela (le chiffre d’un million de pèlerins est évoqué), mais cela inquiète certains spécialistes. « Je pense que les risques sont assez importants », confie Ziad Memish, qui est à la tête du centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé pour la médecine des rassemblements de masse situé à Riyad, en Arabie saoudite. « Tout regroupement de plus de 50 personnes est considéré comme un comportement à risque en cette période ».

Alors que des pèlerins de toute l’Inde sont attendus à Prayagraj, de nombreuses personnes s’inquiètent de l’impact que pourrait avoir la Magh Mela sur l’épidémie dans le pays. « Tout processus augmentant le rassemblement et le mouvement de la population augmente le risque de transmission de la COVID-19 aujourd’hui et à l’avenir », déclare Moritz Kraemer, modéliste spécialisé dans les maladies à l’université d’Oxford, au Royaume-Uni. Son équipe a récemment publié une étude dans la revue Nature Medicine portant sur les effets des rassemblements sur les foyers de COVID-19.

La tenue du festival présente un problème potentiel pour Moritz Kraemer : qu’une fois le rassemblement de masse terminé, les pèlerins rentrent chez eux avec la maladie. « Ce qui m’inquiète tout particulièrement est l’augmentation du nombre de zones rurales désormais confrontées à des épidémies plus fortes », déclare-t-il. « Ces communautés sont susceptibles d’avoir moins de moyens de santé et deviennent donc de plus en plus vulnérables ».

En vue de la Magh Mela, une ville éphémère doit être construite à Prayagraj, sur la plaine inondable du Gange, afin d’accueillir les pèlerins. Sudhakar Pandey, chirurgien orthopédiste est l’un des médecins chargés des questions de santé pour l’événement de 2021. Il estime que la zone attribuée est suffisamment grande pour permettre la distanciation sociale, même si un million de personnes assistent à la fête religieuse. « Il s’agit d’une zone ouverte et immense », confie-t-il. « Elle peut accueillir dix crores [100 millions] de personnes. »

Tous les 12 ans, lorsque les dates du festival coïncident avec une période particulièrement favorable à la baignade, ce dernier est renommé Kumbh Mela et les participants se font plus nombreux. La dernière Kumbh Mela a eu lieu en 2013 à Prayagraj et 70 millions d’individus y avaient participé.

Sudhakar Pandey explique que lors de l’édition 2021 de la Magh Mela, la police veillera au respect des mesures de distanciation sociale, y compris du port du masque. Le site disposera de ses propres hôpitaux temporaires, 20 petits et un grand doté de salles d’urgence, comme cela est le cas chaque année. Cependant, le personnel médical ne sera pas renforcé et devrait sans doute être moins nombreux, en raison de la forte demande dans le reste du pays. La construction sur le site débutera en décembre.

Certains membres des autorités sanitaires indiennes ont fait part de leur scepticisme quant à la décision de maintenir le rassemblement. « Le pragmatisme politique visant à utiliser la ferveur religieuse et les bénéfices commerciaux sous-jacents l’emportent sur toutes les préoccupations [de santé] », déclare M. P. Cariappa, spécialiste de la santé publique à Pune, dans l’État du Maharashtra. Il reconnaît toutefois que les organisateurs pratiquent sans doute une forme de realpolitik : sachant que les pèlerins assisteront malgré tout au festival, les autorités ont peut-être décidé que la meilleure marche à suivre était de minimiser l’impact de la Magh Mela sur l’épidémie. Il s’agit là d’une politique qui suit « le courant », une pratique courante en Inde selon le spécialiste.

Les organisateurs de la Magh Mela sont habitués à gérer les problèmes de santé et le font généralement de manière efficace. Il n’est donc pas surprenant que les personnes chargées de la conception de camps de réfugiés ou temporaires de toutes sortes aux quatre coins du monde leur demandent régulièrement conseil. La Magh Mela a lieu en hiver, lorsqu’il fait froid. Au cours de cet événement, les pèlerins, en grande majorité des personnes âgées, vivent pendant plusieurs semaines dans des tentes non chauffées, mangent frugalement et se baignent deux fois par jour dans les eaux polluées du Gange.

Un sadhu, ou homme sacré, prie au confluent des fleuves sacrés lors de la Magh Mela de 2018.

Photographie de Prabhat Kumar Verma, Alamy

Selon l’historien D.P. Dubey de l’université d’Allahabad, les pèlerins iront à Prayagraj pour la prochaine Magh Mela, qu’il y ait une épidémie ou non. « Dans ce cas, le destin est plus important que la santé », explique-t-il. Une déclaration étayée par l’histoire. En 1918, la Kumbh Mela s’est tenue pendant la pire pandémie de l’histoire moderne, celle de la grippe espagnole. Le gouvernement colonial britannique avait essayé de dissuader les pèlerins d’y assister en annulant les trains. Malgré cela, l’historien rappelle que « trois millions [de fidèles] qui avaient fait le voyage à pieds et à bord de charrettes tirées par des bœufs ont assisté » au rassemblement.

Shaunakar Rishi Das, directeur du Oxford Centre for Hindu Studies au Royaume-Uni, déclare que les hindous savent qu’ils peuvent mourir lors d’un pèlerinage. Certaines personnes signent même un certificat de décès avant de partir, de manière à alléger le fardeau administratif pour leur famille si elles ne rentrent pas. « Mourir lors d’un pèlerinage est une récompense en elle-même », explique Shaunakar Rishi Das. « Ce n’est pas ce que vous recherchez, mais vous n’avez pas à en avoir peur ».

Il ajoute qu’il a toujours été risqué de faire un pèlerinage en Inde, à cause « des maladies, des moustiques, des serpents et des scorpions ». L’épidémie actuelle ne constitue qu’une épreuve de foi supplémentaire pour les pèlerins.

 

Journaliste spécialisée dans le domaine des sciences, Laura Spinney est l’auteure de Pale Rider: The Spanish Flu and How It Changed the World (La grande tueuse : comment la grippe espagnole a changé le monde). Son dernier article pour National Geographic portait sur la dynamique de la foule lors de la Kumbh Mela.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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